Les seringues stériles hors de portée des consommateurs de drogues

Chaque après-midi de la semaine, deux travailleurs sociaux de terrain se rendent dans des immeubles de logements abandonnés autrefois habités par les dockers de Tombeau Bay, dans la banlieue de Port-Louis, la capitale de l’île Maurice.

Officiellement, personne ne vit plus là depuis 40 ans, et selon les habitants de Tombeau Bay, ces bâtiments, réduits à l’état de squelettes désossés, seront bientôt démolis.

Mais des gens habitent toujours là, une population que le reste de la communauté n’apprécie pas trop. La police surveille en permanence ce qui se passe autour des appartements des anciens dockers : c’est l’endroit choisi par des consommateurs de drogues injectables pour vivre, après avoir perdu leur maison et leur famille. C’est aussi l’endroit où les drogues illégales sont vendues.

Lorsque le CUT (Collectif Urgence Toxida), une coalition d’organisations non gouvernementales (ONG) contre l’abus de drogue et le VIH, a décidé de mettre en place un programme d’échange de seringues dans deux sites de l’île Maurice, cet endroit est apparu comme un choix logique, a expliqué à IRIN/PlusNews Nathalie Rose, du secrétariat du CUT. Une nouvelle législation a légalisé l’échange de seringues, rendant l’initiative possible.

Les aiguilles et seringues stériles sont très recherchées par les quelque 20 000 consommateurs de drogues injectables que compte cette île de l’Océan indien qui enregistre le taux d’utilisation de drogues injectables le plus élevé d’Afrique.

Mais elles n’arrivent pas facilement à la portée des consommateurs, et 50 pour cent d’entre eux ont déclaré partager leurs aiguilles, tandis que 80 pour cent affirmaient ne jamais utiliser de préservatifs, selon un sondage rapide effectué par le CUT en 2004.

Le risque de transmission du VIH est une réalité que Joseph (un nom d’emprunt), un consommateur de drogues injectables de 58 ans actuellement suivi à la clinique de traitement à la méthadone (un opiacé de synthèse utilisé dans le traitement des patients dépendants à l’héroïne) de la petite ville de Beau Bassin, connaît bien.

Après 28 ans de dépendance à l’héroïne, communément appelée « sucre brun » (brown sugar, en anglais), il a été diagnostiqué positif au VIH et pense avoir contracté le virus suite au partage de seringues avec ses amis.

« Les pharmacies refusent de nous vendre des [aiguilles et seringues] et nous chassent parce qu’on effraie leurs clients... Certaines d’entre elles en vendent mais elles augmentent les prix », a-t-il dit à IRIN/PlusNews.

Une seringue coûte généralement deux roupies (0,06 dollar), mais un utilisateur de drogues peut s’attendre à payer 10 à 15 roupies (0,33 à 0,55 dollar).

« Bien sûr, je n’aurai plus besoin de seringues maintenant », a rapidement ajouté Joseph, qui est sur le point de terminer une cure de deux semaines à la clinique de traitement à la méthadone.

Une forte demande

Cela fait une demi heure que les travailleurs sociaux Rozy Khedoo et Berty Gevane sont arrivés dans la zone des quais de Tombeau bay, et les bâtiments apparemment déserts ont commencé à s’animer au fur et à mesure que les consommateurs de drogues injectables émergeaient.

A Tombeau Bay, il y a toujours une forte demande pour des seringues stériles. La procédure est simple : le consommateur de drogues injectables met dans une vieille bouteille en plastique ses seringues usagées et il reçoit en échange le même nombre de seringues stériles des mains des travailleurs sociaux. Le récipient se remplit lentement de vieilles seringues.

Habituellement, des préservatifs sont aussi distribués, mais les stocks étaient épuisés le jour où IRIN/PlusNews est passé. Tous les matériels sont rassemblés en un tas que les travailleurs sociaux brûlent avant de partir.

Ellen (nom de famille caché) est la première femme à arriver, et elle explique discrètement aux travailleurs sociaux qu’elle a besoin d’aiguilles et de seringues stériles pour son mari, qui est à son travail. Puis elle s’en va et retourne à son ‘appartement’, mais revient ensuite pour obtenir d’autres aiguilles avant que les travailleurs ne partent.

M. Genave a expliqué qu’il était commun que les consommateurs se retirent à l’intérieur du bâtiment pour se faire une injection, avant de revenir chercher de nouvelles seringues. Toujours conscients de la présence de la police, qui peut arrêter ceux qu’elle suspecte être des consommateurs de drogues lorsqu’ils sont en possession de seringues contenant des traces de substances illégales, les utilisateurs préfèrent envelopper leur attirail dans un sac plastique et le brûler sur le sol du bâtiment.

Ellen est suivie par d’autres consommateurs qui se succèdent –un groupe que Mme Khedoo décrit comme venant de toutes les couches de la société, « pas seulement les pauvres ». Certains s’arrêtent pour échanger des plaisanteries avec les deux travailleurs sociaux, tandis que d’autres sont plus abrupts, agacés à la vue de ces « visiteurs » importuns.

Gagner la confiance

« Nous venons de cette zone, donc ils nous connaissent, ils se sentent à l’aise avec nous. C’est important qu’ils nous fassent confiance », a expliqué Mme Khedoo.

Marie (un nom d’emprunt) salue Mme Khedoo d’une accolade avant de s’asseoir pour discuter. Son mari est mort d’une infection liée au sida il y a trois mois et elle explique aux travailleurs sociaux comment elle fait pour essayer de s’en sortir sans lui.

Mme Khedoo a indiqué que depuis que le programme d’échange de seringues avait commencé il y a un an, elle avait eu connaissance de 10 cas de personnes décédées d’infections liées au sida.

« Quelquefois, quand les gens sont malades ils veulent être mis sous ARV [antirétroviraux], et nous faisons de notre mieux pour les encourager à décrocher [de la drogue] et de chercher à se soigner. Mais après quelques mois sous ARV, ils sont de retour ici », a-t-elle dit.

Mme Rose, du CUT, a souligné que pour des consommateurs de drogues injectables, « les ARV ne sont pas une priorité, c’est la drogue qui l’est ».

Lorsque le moment de partir arrive pour les deux travailleurs sociaux, leur sac noir en tissu rempli d’aiguilles et de seringues stériles est vide, et la bouteille en plastique ne peut contenir davantage de seringues usagées. Plus de 30 personnes sont venues échanger leurs aiguilles, et selon Mme Khedoo, il y en a bien plus le vendredi, juste avant le week-end.

Mme Rose a reconnu que les deux sites gérés par l’ONG ne pouvaient couvrir l’ensemble des besoins du pays en seringues stériles.

« Il y a 20 000 [consommateurs de drogues injectables] et seulement six ou sept centres de traitement. Au total, 1 000 patients sont traités par an ; même si on veut tous les soigner, il y aura toujours des gens pour vouloir continuer à utiliser de la drogue, quoi qu’on fasse », a-t-elle dit.

En octobre, le gouvernement mauricien a officiellement lancé son programme d’échange de seringues mais il reste encore à le mettre en pratique. Entre temps, les projets d’échange de seringues comme celui de Tombeau Bay tentent difficilement de répondre aux besoins d’une population en danger.

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