LODWAR, 17 octobre 2017
Anthony Morland

Rédacteur du projet

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Le Turkana est l’un des comtés arides du Kenya en proie à une sécheresse extrême et prolongée. La plupart des habitants de cette région vivent de l’élevage de bétail. Ils font paître leurs moutons, chèvres, vaches et chameaux sur de grands pâturages libres. Habituellement, les deux saisons des pluies annuelles garantissent une quantité suffisante de fourrage pour maintenir ces millions de bêtes en bonne santé. Mais cette année, des centaines de milliers d’animaux sont morts de faim, de soif et de maladie.

IRIN a demandé à plusieurs habitants du Turkana quelles conséquences la sécheresse avait sur leur vie.

 

Lucas Lotieng

Fredrik Lerneryd/IRIN

Depuis que nous nous sommes rencontrés il y a quatre ans, presque tout mon bétail est mort. Je n’ai plus que cinq bêtes. J’avais 250 chèvres et 50 moutons. Ils sont morts à cause de la sécheresse. Ils n’avaient plus rien à manger. Normalement, nous conduisons nos bêtes dans les collines pour les faire paître, mais vous voyez qu’il n’y a plus d’herbe maintenant.

Quand j’étais jeune, nous pouvions prévoir l’arrivée des pluies. Nous savions qu’elles tomberaient au bout de six mois. Quand j’avais des bêtes, nous avions assez de nourriture. Nous mangions de la viande et buvions du lait et, parfois, le sang des chèvres et des moutons. Nous ne vendions du bétail que quand nous avions faim. Lorsque les conditions étaient bonnes et que les bêtes pouvaient paître, nous n’en vendions pas.

Il y a toujours eu des sécheresses, mais je n’en ai jamais vu une aussi dure que celle-ci de toute ma vie. Elle a tué tant d’animaux. Et le problème touche maintenant les humains. Ils tombent malades. Récemment, il y a eu des averses pendant seulement trois jours et l’herbe a commencé à pousser pendant un mois environ. Mais ça n’a pas été suffisant pour que les bêtes reprennent de la vigueur.

C’est comme ça partout au Turkana.

S’il pleut et que ma fille se marie, j’achèterai de nouvelles bêtes avec la dot. S’il ne pleut pas, je n’aurai plus rien.

Si je pouvais parler au gouverneur du comté, je [lui] expliquerais notre mode de vie et je lui demanderais de nous donner du maïs. Nous avons besoin d’aménagements, de puits pour pouvoir commencer à cultiver. J’aimerais partager mes activités entre l’agriculture et l’élevage.

Je vois que les choses changent et cela me rend triste. Si nous, les vieux, nous mourons, tout va changer et les jeunes vont s’éloigner de la vie que nous avons vécue. Notre mode de vie était agréable. Nous étions libres. Nous pouvions aller où nous voulions.

 

Ewoton Epeot

 

Je suis née en 1947 et j’ai grandi ici. Mon père cultivait ce terrain et élevait du bétail. Maintenant, mon mari est décédé et je n’ai pas de fils pour m’aider. Il n’y a que des veuves qui cultivent ce terrain. Parfois, des animaux viennent et détruisent notre travail alors nous devons les chasser.

Avant, j’avais aussi du bétail. J’achetais des bêtes en vendant le surplus de mes récoltes. Mais ces trois dernières années, la sécheresse me les a toutes prises. Elles sont mortes de faim, même les nouveau-nés. Alors j’ai arrêté l’élevage et je me limite à l’agriculture.

À l’époque où il n’y avait pas de sécheresse et que j’avais du bétail, la vie était belle. Lorsque les bêtes mettaient bas, nous avions du lait. Nous mangions ce que nous cultivions et nous leur donnions le son. Maintenant, la faim est partout. Je n’ai rien à manger. Nous recevons un transfert de 5 000 shillings kenyans (50 dollars) tous les trois mois. Je ne sais pas trop de qui il vient. Nous aimerions recevoir de l’argent plus souvent. Ceux qui dépendent uniquement de cet argent vont mourir de faim.

Cette année, j’ai planté du maïs sur cette parcelle, mais il a été infesté par des insectes, alors nous avons dû l’arracher et le détruire. Maintenant, nous allons planter du sorgho. Quand nous aurons fini de travailler le sol, nous ouvrirons les canaux pour laisser l’eau [d’un puits à proximité] irriguer le terrain. C’est une tâche difficile. Il faut deux mois simplement pour labourer et semer.

Quand j’ai faim, je vais chercher des fruits sauvages. Mais quand on mange ça tous les jours, on attrape la diarrhée. On ne les mange que parce qu’on a faim. Si le gouvernement veut nous aider, il devrait nous acheter du bétail et nous donner de la nourriture. Mais il devrait nous donner ça directement, et pas aux notables du village, qui ne distribue l’aide alimentaire qu’à leurs proches. Parfois, lorsque nous entendons que de la nourriture a été délivrée, nous allons attendre sous un arbre pour en avoir, mais ce sont d’autres qui obtiennent tout et nous finissons par rentrer chez nous. C’est pour ça que nous mangeons des fruits sauvages.

Nous sommes peut-être vieux, mais nous faisons de notre mieux et nous continuerons jusqu’à ce que le gouvernement nous aide. Après la sécheresse, je vendrai cette récolte pour acheter des bêtes. Mais si la sécheresse continue, nous allons mourir.

 

Ebei Lotubwa

Fredrik Lerneryd/IRIN

Ces chameaux appartiennent à mon père, ils sont une cinquantaine. Une chamelle vaut 70 000 shillings kenyans (680 dollars) si elle a récemment mis bas [et produit donc du lait].

En 20 ans, pas loin de 100 de nos chameaux sont morts à cause de la sécheresse. La sécheresse actuelle en a tué 16. Notre famille a aussi perdu 40 vaches. Nous n’en avons plus que sept.

C’est la pire des sécheresses. Il n’y a plus d’herbe. Il a plu le mois dernier, mais seulement quelques averses.

Nous souffrons de la faim. Parfois, nous passons dix jours sans manger. Nous avons reçu de l’aide alimentaire une fois, des céréales, mais nous n’avions pas d’eau pour les mélanger. Le prix des produits alimentaires a grimpé : une tasse de maïs coûtait 10 shillings kenyans, maintenant, elle en coûte 50.

Fredrik Lerneryd/IRIN

Nous devons parfois faire 30 kilomètres à pied pour trouver de l’eau pour nos bêtes. C’est pourquoi nous quémandons de l’eau aux voitures qui passent. Mais tout le monde ne s’arrête pas.

Ce que nous voulons, c’est que le gouvernement nous initie à l’agriculture. Nous avons l’habitude d’élever des bêtes et le pastoralisme était une bonne activité quand il pleuvait. Mais maintenant, avec la sécheresse […] la seule chose qui puisse nous aider c’est l’agriculture. Quand il ne pleut pas, nos chamelles ne font pas de lait. Parfois, quand nous voyons des nuages de pluie au loin, nous y allons.

J’ai beaucoup souffert avec cette sécheresse et la faim. Maintenant, j’aimerais avoir un emploi. Ce serait mieux que je travaille, pour aider mes enfants.

 

Joseph Lopido

Fredrik Lerneryd/IRIN

Je suis venu au marché aux bestiaux pour vendre ma chèvre et mon bouc, parce que j’ai faim. Mais je ne les ai pas vendus, car le prix du bétail est trop bas. Je voulais vendre la femelle 3 000 shillings kenyans et le mâle 5 000. Mais les acheteurs, des intermédiaires, ne m’offraient que 1 500 shillings kenyans pour la femelle et 1 700 pour le mâle.

Avant, quand j’avais beaucoup de bêtes — j’avais 300 chèvres — j’étais un homme. J’en ai donné 100 en dot et 200 sont mortes à cause de la sécheresse. Tout le monde ici a été touché. Maintenant, je vis comme un chien, car je suis pauvre.

Il est difficile de trouver suffisamment à manger. Nous ne recevons aucune aide alimentaire. Nous sommes de plus en plus maigres. Des membres de ma famille mangent des fruits sauvages pour survivre, et cela peut parfois entraîner des problèmes de santé.

Le gouvernement doit nous aider davantage. Avant, ils aidaient tout le monde sans distinction, mais maintenant, seuls quelques-uns obtiennent de l’aide.

Je ne sais pas comment je peux retrouver ce que j’avais avant. Je sais que mes enfants ne vivront pas de l’élevage pastoral, à cause de la sécheresse. Nous avions décidé de les envoyer à l’école, mais nous n’avons pas d’argent pour payer les frais, alors ils ne finiront pas leur scolarité.

La seule chose qui nous aide, c’est la pluie. Lorsqu’il pleut, l’herbe pousse et les chèvres paissent. Comment peut-on survivre sans pluie ?

 

Peter Ikaru

Fredrik Lerneryd/IRIN

Je vis avec mes deux femmes, ma mère, et mes 12 enfants. La seule solution que j’ai trouvée pour me nourrir est de faire et de vendre du charbon. Avant, j’avais 25 chameaux, 7 ânes, 12 vaches et 250 chèvres. Mais ils sont tous morts à cause de la sécheresse, sauf les quelques-uns que nous nourrissions avec du maïs acheté grâce à la vente de charbon. Toute l’herbe a séché.

Quand un arbre mort tombe, nous creusons un trou dans la terre, coupons l’arbre en buches et le brûlons sous une couche de feuilles. C’est comme ça que je fais du charbon tous les jours. Des commerçants viennent de Lodwar pour en acheter. Ils payent 200 shillings kenyans le sac de 50 kg. Je fais environ deux sacs par jours. Je sais qu’à Lodwar, ce même sac se vend à 700 ou 800 shillings — mais c’est comme ça avec les commerçants. C’est notre seule source de revenus.

Certaines personnes ont tellement faim qu’elles coupent des arbres vivants pour faire du charbon, même si c’est interdit.

Nous ne recevons aucune aide du gouvernement. Ce serait bien qu’ils nous donnent des médicaments et du fourrage pour nos bêtes.

En temps normal, pour trouver de bons pâturages, nous envoyons de petits groupes d’éclaireurs. À leur retour, nous y emmenons nos bêtes.

Je pense que l’avenir va être très dur. Cette sécheresse est terrible et ce ne sera pas la dernière. Je ne pense pas que mes enfants ou mes petits-enfants seront éleveurs. Certains iront à l’école. Tout ce qu’il y aura ici dans 100 ans, c’est la sécheresse et la faim.

 

David Nakusi

Fredrik Lerneryd/IRIN

Les gens viennent de loin pour participer à ce marché. Parfois, ils parcourent plus de 200 kilomètres à pied.

L’argent que je tire de la vente ici me sert à payer les frais de scolarité de mes sept enfants.

La sécheresse a anéanti notre activité. Avant, des clients venaient de Nairobi, mais ils ne viennent plus, parce qu’ils ont entendu qu’il n’y a plus d’herbe ici pour nourrir les bêtes pendant le trajet de retour. Maintenant, seuls des habitants du coin viennent acheter. Les prix ont beaucoup baissé depuis l’année dernière, de 7 000 ou 8 000 shillings kenyans à 5 000 ou 6 000. Le gouvernement nous aide en achetant du bétail, mais il ne paye pas assez.

Avant, quand nos chèvres étaient en bonne santé, on pouvait les vendre à bon prix et s’acheter ce dont on avait besoin. Maintenant, les chèvres sont sous-alimentées et se vendent moins cher, alors il est même devenu difficile de continuer à scolariser nos enfants.

Je crois que toutes les bêtes vont mourir à cause de cette sécheresse. L’avenir s’annonce dur. Ce sera difficile si le gouvernement et les organisations humanitaires ne nous aident pas plus.

Les vendeurs de bétail comme moi pensent à changer d’activité, ouvrir un hôtel ou vendre des vêtements d’occasion.

Peu importe qui gagne les élections [présidentielles], ils ne pensent qu’à leurs propres intérêts. Rien n’arrive jusqu’au Turkana. Même avec le gouvernement de comté [créé dans le cadre de la décentralisation prévue par la constitution de 2010], seuls ceux qui en sont proches y trouvent un intérêt. Nous, les simples citoyens, nous n’obtenons rien.

Si mes enfants me disaient qu’ils voulaient être éleveurs, je leur dirais de poursuivre leur scolarité. Même en étant député, on peut avoir du bétail.

am/ag-ld