Le pétrole suscite les inquiétudes dans le Turkana

La découverte de vastes réserves de pétrole dans le comté le plus pauvre du Kenya est-elle une bénédiction ou une malédiction ?

Sophie Mbugua

Multimedia journalist based in Nairobi

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Rebecca Ekale croit que rien de bon ne peut résulter de la découverte d’or noir dans la région aride où elle vit.

« Le pétrole ne m’intéresse pas », a dit à IRIN cette mère de six enfants qui habite le village de Lomokamar. Comme de nombreux éleveurs pastoraux, Mme Ekale a été durement touchée par une sécheresse sévère et prolongée. Les ossements de 16 de ses chèvres gisent sur le sol à proximité de sa maison de briques au toit de chaume.

Mais même dans les circonstances les plus favorables, la vie est dure dans cette région du Kenya. Environ 90 pour cent des 1,3 million d’habitants du comté vivent sous le seuil de pauvreté et quelque 80 pour cent n’ont jamais fréquenté l’école. Longtemps marginalisé, le Turkana offre à ses habitants des services essentiels limités et des possibilités restreintes pour assurer leur subsistance. Bien que précaire, le pastoralisme reste encore la meilleure option.

Le sous-sol du comté renferme cependant des richesses inimaginables. Selon les premières estimations, on pourrait en extraire 750 millions de barils de pétrole. La construction d’un oléoduc de 820 kilomètres pour acheminer le pétrole du Turkana jusqu’à la côte kényane devrait commencer début 2021. On estime la valeur du projet à 2,1 milliards de dollars.

D’ici quelques années, on s’attend à ce que ces installations permettent à l’État kényan d’encaisser annuellement plusieurs milliards de dollars. Au moins 5 pour cent de ces revenus (le pourcentage fait l’objet d’une terrible discorde) seront versés aux communautés locales et 20 pour cent iront au gouvernement du comté – une entité qui a vu le jour en 2010 à la suite de l’adoption d’une nouvelle constitution consacrant le principe de décentralisation.

L’opinion publique est divisée : certains croient que le boom pétrolier favorisera le développement économique du Turkana, tandis que d’autres craignent qu’il exacerbe les conflits liés à la rareté des pâturages et des ressources en eau.

 

« Rien d’autre qu’une malédiction »

Mme Ekale semble déjà avoir un avis tranché sur la question. « Ce n’est rien d’autre qu’une malédiction », a-t-elle dit. Elle a ajouté que l’odeur âcre et nauséabonde qui flottait dans sa maison venait d’un bassin de résidus situé à deux kilomètres de là.

« Nos chèvres en meurent et les gouvernements du pays et du comté ne font rien pour nous venir en aide », s’est-elle plainte. D’autres résidents locaux ont dit à IRIN que lorsqu’il pleut, les produits chimiques contaminent les sources d’eau et rendent leurs animaux malades.

Tullow Oil, la firme britannique qui a découvert le pétrole du Turkana en 2012, est présente sur un territoire couvrant quelque 48 000 kilomètres carrés (certains blocs sont opérés en partenariat avec Africa Oil). Ces terres sont louées à divers comtés kényans.

Dans le Turkana, plusieurs dizaines de sites localisés sur des terres appartenant à la communauté sont actuellement explorés et évalués.

L’un de ces sites se trouve à 14 kilomètres de la maison de Mme Ekale. Tullow nie déverser des substances toxiques dans l’environnement. Ses représentants ont dit à IRIN que la société entreposait de façon temporaire les boues résiduaires de ses sites de forage conformément aux directives de l’Autorité nationale de gestion de l’environnement (National Environmental Management Authority) et qu’elle menait des évaluations des impacts environnementaux et sociaux avant la mise en œuvre de tout nouveau projet.

 

Une mobilité restreinte

Les habitants de la région se plaignent aussi fréquemment que les installations pétrolières entravent les déplacements. « Nos animaux n’ont pas accès aux pâturages », a expliqué Mme Ekale.

Pour parvenir à garder leurs millions de bêtes en santé, les éleveurs du Turkana doivent pouvoir se déplacer sur de vastes distances pour accéder aux rares sources d’eau et trouver la bonne espèce d’herbe en quantité suffisante (les chèvres sont des animaux capricieux). Le pétrole n’est qu’un des nombreux obstacles qui entravent cette « mobilité stratégique ».

Les sites où le pétrole est déjà extrait – dans le bassin de South Lokichar, par exemple – ont en effet été clôturés (Tullow n’a pas fourni de détails au sujet de la superficie concernée).

D’après Thomas Nyapid, un éleveur de bétail qui gère aussi un programme de consolidation de la paix et de durabilité à Lodwar, la capitale du comté, Tullow n’a pas pris pleinement en compte les dynamiques locales. M. Nyapid précise par exemple que le bassin de South Lokichar a longtemps été utilisé comme zone de pâturage pendant la saison sèche.

Turkana women with goat carcases
Sophia Mbugua/IRIN
Rebecca Ekale a perdu 16 chèvres à cause de la sécheresse. Elle doute que le pétrole lui rende la vie plus facile

Avant le début de l’exploitation pétrolière, « personne n’a pris la peine de nous dire ce qui se passait ou de chercher à comprendre comment nous utilisions les terres et de quelle façon [l’exploitation pétrolière] nous affecterait », a-t-il dit à IRIN.

Francis Opiyo, un spécialiste de la résilience, du changement climatique et de la réduction des risques de catastrophe basé à Nairobi, a expliqué à IRIN l’importance des pâturages de saison sèche.

« Lorsque ces zones sont clôturées pour permettre l’exploration pétrolière, les communautés pastorales ont seulement accès aux pâturages de saison des pluies, qui ne produisent du fourrage que pendant la saison humide. Ils doivent, sinon, se diriger vers [des zones] souvent affectées par les conflits », a-t-il dit.

Il est impossible d’évaluer l’ampleur du problème, car le gouvernement kényan n’a pas créé de cartes détaillées des zones de pâturage du comté du Turkana. Les communautés locales sont cependant bien au fait de l’utilisation saisonnière des pâturages, car leur subsistance en dépend.

On ignore encore dans quelle mesure l’oléoduc du Turkana perturbera les routes de migration et l’accès aux zones de pâturage. On ne sait pas non plus de quelle façon les dispositions légales pour « une indemnisation pleine et juste » en vue de l’achat des terres adjacentes par le gouvernement seront respectées, surtout que ces terres appartiennent à la communauté.

Chris Adjele, responsable de l’économie pastorale au sein du gouvernement du comté, a dit à IRIN que la question de l’indemnisation devra être résolue avant le début des travaux de construction de l’oléoduc, prévu l’an prochain. Il a cependant ajouté que le comté ne pourrait pas verser ces compensations avant de recevoir sa part des revenus.

 

Pertes et profits

Le Turkana bénéficie déjà de nombreux avantages souvent associés à la présence de pétrole, notamment en matière d’emplois, d’occasions d’affaires et d’infrastructures. Ces avantages permettent d’atténuer les effets économiques du changement climatique et compensent en partie les énormes lacunes de développement que les gouvernements centraux successifs ont omis de corriger.

Tullow, qui se dit fier de sa politique en matière de responsabilité sociale, a versé environ 4 millions de dollars pour financer des projets sociaux en lien avec l’eau, la santé l’éducation et l’environnement au Kenya.

La firme britannique a par exemple mis en place des distributions d’eau hebdomadaires dans le village de Mme Ekale.

Tullow reconnaît en effet qu’il faut trois à quatre barils d’eau pour extraire un baril de pétrole, un taux de consommation qui, une fois que la production aura réellement commencé, risque fort d’aggraver les pénuries dans une zone déjà sujette aux sécheresses.

La société s’est défendue en disant que « cela fait l’objet d’études » et que diverses options seront évaluées pour s’assurer que « tous les impacts socio-économiques sont bien compris et qu’ils sont atténués avant le lancement de l’exploitation ».

Dans un courriel à IRIN, Edward Mungatana, le directeur général des affaires externes de Tullow, a décrit la fourniture de réservoirs et de camions-citernes aux communautés locales comme une « mesure à court terme ». Il a ajouté que le soutien du gouvernement est nécessaire pour offrir des solutions à long terme ».

Woman herding goats
Sophia Mbugua/IRIN
Les chèvres sont des animaux capricieux : il faut parfois parcourir de longues distances pour trouver la bonne espèce d’herbe

Risques de conflits

Selon les auteurs d’un article sur le Turkana publié en 2015 dans la revue scientifique Earth Systems Dynamics, « les attentes insatisfaites de la communauté en matière d’eau, d’emplois et de développement pourraient donner lieu à des conflits violents entre les communautés locales et la compagnie pétrolière qui exploite le site ».

De telles violences ont déjà eu lieu à de nombreuses reprises. En juin 2017, par exemple, Tullow a dû suspendre ses tentatives d’acheminer du pétrole par camion jusqu’au port de Mombasa après que des employés eurent été empêchés d’accéder aux sites de forage et que des travailleurs d’une autre entreprise eurent été attaqués pendant qu’ils faisaient des travaux d’amélioration sur une route menant aux champs de pétrole.

Les exportations devraient reprendre en décembre à condition que le controversé projet de loi sur le partage des revenus du pétrole soit adopté. Le refus du président Uhuru Kenyatta de signer le texte dans son état actuel a retardé son adoption. Le chef d’État insiste en effet pour que la part des revenus destinée aux communautés locales soit réduite de 10 à 5 pour cent.

Les violences sont courantes dans les zones arides du Kenya. Le plus souvent, celles-ci prennent la forme de vols de bétail. Augustine Lokwang, qui conseille le gouvernement du comté sur les questions sécuritaires, a cependant expliqué que les violences avaient évolué au cours des dernières années et qu’elles sont désormais le fait de cartels impliqués dans le marché national de la viande, en pleine expansion.

« Il est très probable que le banditisme évolue de nouveau et qu’il devienne essentiellement axé sur le pétrole. » À l’avenir, les violences seront sans doute principalement motivées « par la désir de contrôler les sites et les revenus pétroliers ainsi que par les questions de politique locale », a-t-il dit à IRIN.

Certains craignent aussi que le boom pétrolier entraîne une augmentation du prix des terres dans le Turkana. Cela risquerait d’aggraver encore davantage les risques de conflit.

« Toutes les conditions sont déjà réunies », a ajouté Mm Lokwang. « Si les [éleveurs] sentent qu’ils perdront au change à cause de l’exploration et qu’ils ne feront que subir les conséquences du projet alors que d’autres empochent les revenus du pétrole, cela risque de provoquer des conflits. »

La responsabilité d’agir incombe aux autorités kényanes plus qu’à Tullow.

M. Opiyo croit qu’afin d’éviter les conflits, le gouvernement du comté devrait concevoir un système intégré de gestion des terres prévoyant des itinéraires de transhumance clairs et durables. « Si nous mettons en place une structure sécurisée et bien planifiée pour les éleveurs... nous pourrons gérer les violences et les conflits qui pourraient survenir à cause de la raréfaction des ressources liée à la persistance des sécheresses », a-t-il dit.

 

La croisée des chemins

À la question de savoir si le pétrole est une bénédiction ou une malédiction pour les habitants du Turkana, Mme Lokwang a répondu : « Ce n’est pas encore clair. Nous avons encore la possibilité d’agir pour préparer le meilleur scénario. »

Les auteurs d’un article respecté publié en 2016 et abordant l’impact du pétrole dans le Turkana sont arrivés à des conclusions semblables. Ils ont dit que l’exploitation pétrolière pourrait stimuler l’emploi et le développement dans la région, mais qu’il était crucial de gérer leurs attentes des communautés locales et de leur donner une voix dans les décisions clés. Il faudra aussi limiter les conséquences sur l’accès à la terre et réduire la pollution des eaux et des sols en adoptant une législation environnementale stricte.

Selon la façon dont ces questions seront gérées, conclut l’article, les habitants vivront dans « un Turkana sain et paisible » ou seront plongés dans « un cycle vicieux de conflits violents, de pauvreté et de sous-développement » ou même, comme l’indique sans ambiguïté le graphique accompagnant l’article, dans une « guerre civile ».

sm-am/ag