Dans les terres arides du Kenya, l’éducation sert de police d’assurance… Mais pas pour tous

Sophie Mbugua

Multimedia journalist based in Nairobi

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Le bétail est si important pour l’économie, l’alimentation et le statut social des éleveurs des zones arides du nord du Kenya que la scolarité des enfants est souvent reléguée au second rang.

Mais le changement climatique met en péril ce moyen de subsistance et de nombreux éleveurs adoptent une perspective à plus long terme et voient la scolarisation de leurs enfants comme une sorte de police d’assurance. Toutefois, l’intensité de la sécheresse qui frappe actuellement une bonne partie de l’Afrique de l’Est et l’interruption de la distribution de repas gratuits ont conduit à une baisse de la fréquentation scolaire.

« La sécheresse est devenue trop dure », a commenté Atiir Lokwawi, mère de 42 ans vivant à Kalokutanyang, dans le comté du Turkana. « Les bêtes meurent en grand nombre. Nous en rachetons, mais avant que notre situation se stabilise, une nouvelle sécheresse arrive et emporte notre investissement. » Le mari de Mme Lokwawi s’est rendu en Ouganda pour faire paître une partie de son troupeau. Sur les 40 chèvres qu’il a laissées derrière lui, 35 sont mortes à cause de la sécheresse.

« C’est bien si au moins un enfant va à l’école, nous a dit Mme Lokwawi. Instruire nos enfants est aussi une manière de gagner de l’argent — les bêtes ne peuvent pas être notre seul moyen de survie ». Mme Lokwawi a sept enfants, dont une seule, âgée de 15 ans, est actuellement scolarisée. « Aller à l’école et décrocher un emploi prendra du temps à nos enfants, mais au moins, nous avons l’espoir qu’un jour, nous aurons quelqu’un pour nous aider. »

Pour joindre les deux bouts, Mme Lokwawi produit du charbon et assiste à des cours du soir dans une école mobile locale. « Je fais du charbon pour investir dans l’éducation de ma fille. L’État paye ses frais de scolarité, mais je dois lui acheter des livres, des stylos et des uniformes. Elle est mon seul espoir, le seul espoir de ma famille », nous a dit Mme Lokwawi avant d’ajouter qu’elle aimerait que sa fille devienne médecin. Une autre de ses filles a été mariée, rapportant à la famille une dote non négligeable sous forme de bétail. Mais la plupart de ces bêtes sont mortes, elles aussi.

Former les éleveurs à l’adaptation

Selon Christine Tukei, enseignante à l’école primaire mobile de Kalokutanyang, l’instruction des éleveurs ne doit pas se limiter au programme scolaire national. « Elle doit apporter quelque chose en plus et prendre en compte leurs mœurs. Il est essentiel d’aider les populations à se préparer aux conséquences du changement climatique tout en promouvant un mode de vie soutenable. »

L’école mobile compte une centaine d’élèves : deux tiers environ sont des enfants de 9 à 17 ans et un tiers sont des adultes âgés de 35 à 42 ans. Les cours ont lieu entre 20 h et 22 h, car pendant la journée, les enfants s’occupent des troupeaux, tandis que les adultes font du charbon et le vende.

Les ravages de la sécheresse ont conduit Mme Tukei à enseigner des stratégies d’adaptation en plus de son programme habituel. « Nous discutons de l’importance de réduire la taille des troupeaux à un nombre facilitant leur entretien et d’investir dans l’éducation, ainsi que des autres activités rémunératrices qui s’offrent à eux. Je leur enseigne aussi comment conserver la viande dans du sel quand ils abattent des bêtes et d’autres conseils de santé et d’hygiène. »

Une sécheresse catastrophique

La sécheresse actuelle, qui a commencé en 2016 et que le gouvernement kenyan considère comme une urgence nationale, a tari les ressources en eau de la moitié des 47 comtés du pays. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) estime à trois millions le nombre de personnes n’ayant pas accès à une eau salubre. « Les sécheresses récurrentes ont anéanti les moyens de subsistance des populations, déclenché des conflits locaux au sujet des ressources devenues rares et miné la capacité des communautés à faire face », a dit OCHA, qui a observé que les prix des denrées alimentaires de base avaient considérablement augmenté.

La sécheresse a également fait monter en flèche les taux de malnutrition aiguë globale : dans le sous-comté Nord du Turkana, ce taux est de 30,7 pour cent, soit plus du double du seuil d’urgence. D’après le Programme alimentaire mondial (PAM), dans l’ensemble du Kenya, jusqu’à 3,5 millions de personnes devraient avoir besoin d’une aide alimentaire en août, contre 2,6 millions en février. Dans les comtés du Turkana, du Marsabit, du Samburu et du Mandera, le bétail a été décimé.

L’Éthiopie et la Somalie sont, comme le Kenya, ravagées par la sécheresse. Dans ces trois pays, environ six millions d’enfants ont dû interrompre leur scolarité, a précisé OCHA.

A Turkana boy herds his family's cows in Kenya
Wendy Stone/IRIN
Many children in Turkana tend livestock rather than attend school

Faible taux d’inscription

Malgré l’instauration de la gratuité de l’enseignement primaire en 2003, qui a fait grimper le taux de scolarisation dans tout le pays, les taux d’inscription dans les comtés arides comme celui du Turkana restent bien inférieurs à ceux des autres comtés. Et sur ceux qui s’inscrivent en première année, à peine un sur cinq y reste jusqu’en huitième année. Les autres abandonnent, soit pour se marier, soit pour s’occuper du bétail.

Même si aller à l’école peut permettre d’apprendre de meilleures techniques agricoles, d’avoir une meilleure santé, d’améliorer les relations entre les différents membres de la communauté et de mieux gérer les ressources naturelles, « la culture [locale] ne permet pas aux populations d’attacher beaucoup d’importance à la scolarité », a dit à IRIN Muthengi Muvea, directeur de l’enseignement du sous-comté du Turkana central. « Peu d’éleveurs sont disposés à attendre 20 ans pour obtenir un retour sur investissement, sachant que les enfants peuvent rapporter immédiatement en étant mariées contre dot, pour les filles, ou en s’occupant du bétail, pour les garçons », a-t-il expliqué.

Selon M. Muvea, à tout moment, au moins 40 pour cent des enfants censés être à l’école dans le comté du Turkana n’y sont pas, soit parce que, lors des sécheresses, leurs parents migrent pour chercher des pâturages ou de l’eau, soit parce que les infrastructures sont inadaptées, soit parce que les écoles manquent de personnel ou que les parents refusent de les inscrire.

« En janvier 2017, [le Turkana] comptait 9 200 inscriptions de moins qu’au troisième trimestre 2016 » a remarqué Jesse Nyongesa, du ministère de l’Éducation. Si la situation a empiré au cours des premiers mois de 2017, c’est à cause d’une interruption de la distribution de repas gratuits dans les écoles d’une grande partie du pays. Ces distributions, offertes depuis 1980 par le PAM et le gouvernement kenyan et dont bénéficient 1,5 million d’enfants pour un coût annuel de quatre milliards de shillings (39 millions de dollars) — ont cependant repris en mai.

« En période de sécheresse, les repas servis aux enfants à l’école sont leur seul repas de la journée », a précisé Matthew Epetet, directeur de l’école primaire de Lochwa, un village du Turkana Central. « Ils sont essentiels pour la sécurité alimentaire de cette partie du pays. Si ces repas ne sont pas assurés, le taux de persévérance scolaire est bas, surtout en primaire. »

L’État kenyan a lancé en 2009 un programme de repas scolaires à base de produits cultivés localement, qui s’est peu à peu étendu. Ce programme nourrit aujourd’hui deux fois plus d’enfants que celui du PAM et tous devraient en bénéficier d’ici 2019. Les denrées alimentaires utilisées dans le cadre de ce programme sont achetées aux agriculteurs des environs, ce qui stimule l’économie locale tout en incitant les enfants à aller à l’école.

L’interruption des repas scolaires gratuits et la migration des parents en quête d’eau et de pâturages ont divisé de plus de moitié la fréquentation scolaire, a précisé M. Epetet. « Sur un total de 585 élèves, seulement 257 vont encore à l’école aujourd’hui. Et sur les 103 filles inscrites, environ 37 ont quitté l’école. Les élèves de maternelle ont déjà arrêté d’aller à l’école. »

M. Muvea a expliqué que l’exploration pétrolière qui a récemment débuté dans le bassin du Lokichar (Turkana) a également porté un coup au taux de fréquentation scolaire. « Quinze garçons ont abandonné l’école pour conduire une mototaxi à Lokichar. Certains cherchent à travailler pour les employés de l’entreprise d’exploration pétrolière, en allant chercher de l’eau pour eux, par exemple. »

Le directeur d’école pense qu’il faudra du temps pour que l’éducation améliore vraiment le bien-être de la population et contribue de manière significative et durable à la résilience. « C’est une question de point de vue. L’école devient nécessaire en cas d’urgence liée à la sécheresse, car elle donne accès à des repas. La façon dont les éleveurs perçoivent l’éducation doit changer s’ils veulent qu’elle participe à renforcer leur résilience. »

sm/am/ag-ld                                                                        

(PHOTO D’EN-TÊTE : La récréation à l’école primaire de Karoge. Sophie Mbugua/IRIN)