La technologie progresse et les humanitaires essayent de rattraper leur retard

Les récentes innovations technologiques apportent quantité de nouveaux outils à la communauté humanitaire. Après une année durant laquelle relativement peu de catastrophes ont eu lieu, la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) présente dans la dernière édition de son Rapport sur les catastrophes dans le monde certaines innovations technologiques utilisées dans les situations d'urgence. L'organisation en profite pour lancer le débat sur leurs avantages potentiels et les pièges à éviter.

Le rapport, publié ce mois-ci, révèle comment les données brutes collectées par les opérateurs de téléphonie sont utilisées pour suivre les déplacements soudains de population et comment l'imagerie par satellite permet de montrer les conséquences physiques des catastrophes naturelles dans des régions isolées. Des médecins de la diaspora se servent également de Skype pour aider à soigner des malades dans des régions de Syrie dans lesquelles ils ne peuvent pas se rendre. Le Google Person Finder a par ailleurs permis de réunir des familles, apportant une solution technologie de pointe pour un service qui fait partie des fondements de la Croix-Rouge.

La téléphonie mobile, qui approche du point de saturation, change également les rapports entre les organisations humanitaires et les bénéficiaires. En 2014, il devrait y avoir autant d'abonnements téléphoniques que d'habitants sur la planète. Les organisations humanitaires utilisent les téléphones portables pour atteindre les personnes dans le besoin, transférer de l'argent, avertir la population de problèmes à venir et identifier les personnes tuées ou gravement blessées lors de catastrophes. Les bénéficiaires utilisent eux aussi de plus en plus leurs téléphones pour répondre aux travailleurs humanitaires.

Lors de toutes les dernières situations d'urgences, les données échangées ont envahi les réseaux : les habitants envoyaient frénétiquement des messages à leurs proches, aux autorités et au monde entier sur Facebook ou Twitter. Ils transmettaient des informations, des appels à l'aide et des photos des dégâts. Toute une armée d'internautes bénévoles s'est développée pour collecter, traduire et, le cas échéant, géolocaliser cette masse de données.

Entraide locale

Ces progrès sont excitants, mais également angoissants, surtout pour les travailleurs humanitaires qui n'ont pas l'esprit technique. Les participants d'une réunion à l'Institut de développement d'outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) de Londres la semaine dernière ont ainsi montré à la fois de l'enthousiasme et de la nervosité.

Les nouvelles technologies ont entraîné des changements dans les réponses aux catastrophes et beaucoup de remises en question, mais de nombreux travailleurs humanitaires tardent à les adopter. Aujourd'hui, il n'est pas rare d'arriver sur les lieux d'une catastrophe et de voir que les habitants maîtrisent bien mieux les technologies les plus adaptées à leur situation que les organisations d'aide humanitaire.

« La façon d'échanger des informations est fondamentalement différente maintenant », a dit Imogen Wall, coordinatrice des communications avec les communautés affectées du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA). « Nous sommes habitués à ce que l'on pourrait appeler un modèle de “commande et de contrôle”, tandis que Facebook et Twitter permettent des échanges d'informations multilatéraux de masse. Les gens peuvent constituer un cercle d'échange géant et obtenir ce dont ils ont besoin pour eux-mêmes. »

Le rapport de la FICR mentionne par exemple Jointly, une application permettant aux utilisateurs d'offrir ou de demander de l'aide. L'application rapproche les offres et les demandes et contourne le recours aux intervenants classiques en permettant à la population locale de se débrouiller pour répondre elle-même aux catastrophes.

Les travailleurs humanitaires, en revanche, ignorent souvent comment utiliser ces nouvelles technologies. « Lorsque nous pensons à l'adoption de la technologie et son utilisation dans la réponse aux catastrophes, nous devons penser aux compétences de la communauté humanitaire elle-même, » a dit Liz Hughes de Map Action. « Nous faisons des formations [à l'utilisation] de GPS et il est surprenant de voir que quelque chose d'aussi basic que la géolocalisation puisse encore poser des problèmes. Il y a toujours un profond fossé entre les possibilités qui existent et nos capacités actuelles ».

Questions de fiabilité

La technologie apporte parfois des informations utiles dont les organisations humanitaires ne savent pas quoi faire. Le rapport cite un projet en République centrafricaine dans le cadre duquel une carte de la crise a été créée. La carte était mise à jour en temps réel grâce à un réseau de médias locaux et de correspondants au sein des communautés. « Les travailleurs humanitaires jouaient un rôle principalement passif. Ils consultaient les rapports et les cartes, mais y contribuaient peu. Les informations fournies par la carte n'influençaient pas directement leurs décisions ou leurs actions. Cela s'explique en partie par le fait qu'ils se fiaient à leurs propres réseaux d'information et se méfiaient des données fournies par les médias ou issues de l'externalisation ouverte pour des raisons de validité et de risques. »

La question de la confiance est réellement importante, car la démocratisation de l'information permet à des acteurs d'intervenir alors qu'ils ne sont pas formés aux normes de neutralité, d'impartialité et d'indépendance. Les internautes bénévoles ne sont parfois identifiables que par leur nom d'utilisateur et ceux qui offrent de trier les tweets ou les cartographies lors d'une situation d'urgence peuvent être motivés par leur engagement envers l'une ou l'autre des parties au conflit. Certains amateurs enthousiastes peuvent par ailleurs ignorer les possibles répercussions auxquelles les informateurs pourraient être confrontés si les sources sont publiques ou identifiables.

Mais il existe des manières de vérifier les données issues de l'externalisation ouverte. La BBC, par exemple, dispose d'une unité dont le travail consiste à vérifier les contenus produits par les utilisateurs depuis 2005, soit avant la création de Twitter. Les services d'urgence ont par ailleurs toujours été confrontés à un certain pourcentage de fausses alertes.

Le rapport souligne que trop se fier à la technologie peut causer des problèmes. Les réseaux électriques et téléphoniques tombent par exemple souvent en panne lors des catastrophes. Et des catastrophes au Japon et aux États-Unis ont montré que le fait de se baser sur des solutions techniques pour diffuser des informations et apporter de l'aide pouvait favoriser l'exclusion des populations les plus âgées, les plus pauvres et les moins instruites, qui sont pourtant celles qui ont souvent le plus besoin d'aide.

Malgré tout, le monde change et les travailleurs humanitaires doivent s'adapter. « Au final, ce n'est pas une question de technologie, mais une question de personnes », a dit Paul Conneally, de l'Union internationale des télécommunications, lors de la réunion de Londres. « Nous n'avons plus d'excuse. La technologie est là pour garantir que les communautés prennent elles-mêmes les décisions et que les travailleurs humanitaires soient là pour les aider en tant que facilitateurs. »

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