Un « signal d’alarme » pour l’industrie de la construction au Bangladesh

Des corps continuent d’être découverts dans les décombres de la plus grande catastrophe industrielle au Bangladesh, où l’effondrement de locaux abritant des usines a provoqué la mort d’au moins 600 ouvriers le 24 avril près de la capitale. Les experts gouvernementaux interviennent rapidement afin d’éviter une récidive.

« C’est un signal d’alarme pour nous, car il y a beaucoup de construction à Dacca [la capitale] et dans d’autres villes ; nous essayons donc de trouver la solution », a déclaré Abdus Salam, ingénieur de recherche à l’Institut gouvernemental de recherche sur la construction et le logement (Housing and Building Research Institute, HBRI).

Le gouvernement avance l’explication selon laquelle une construction bâclée associée à des vibrations dues à de grosses machines indûment entreposées serait à l’origine de l’effondrement du Rana Plaza, l’immeuble à huit niveaux où travaillaient des centaines d’ouvriers du textile.

Le jour de la catastrophe, une première évaluation des dommages (encore inédite) réalisée par l’organisation non gouvernementale (ONG) Asian Disaster Preparedness Centre (ADPC) a révélé que le bâtiment destiné à recevoir des commerces était en fait utilisé à des fins industrielles. Il abritait cinq usines de confection qui employaient au moins 3 000 ouvriers et avaient placé un équipement lourd sur le sol (notamment quatre énormes générateurs électriques aux deuxième et troisième étages), dont le poids était quasiment six fois supérieur à ce que le bâtiment pouvait supporter. Des piliers de soutien avaient été érigés de façon approximative. Quant aux méthodes et matériaux de construction, ils étaient en deçà des normes.

Les experts affirment que le bâtiment n’est que le reflet d’un système défaillant en matière d’autorisation, d’exécution et de contrôle de la construction. Selon Anisur Rahman, un urbaniste du bureau de l’ADPC au Bangladesh, des dizaines de milliers d’autres bâtiments, et les millions de personnes qui s’y trouvent, courent le même risque.

« Tous les éléments sont réunis pour qu’une nouvelle catastrophe se produise ».

Autorité de planification inexistante

La législation des années 1950 a conféré l’autorité de régulation de la planification urbaine au ministère du Logement et des Travaux publics, tandis qu’une loi municipale de 2009 a transféré ce pouvoir aux gouvernements locaux. Depuis, les cinq municipalités de la capitale (y compris Savar, le lieu de l’accident industriel à 30 km de Dacca) gèrent leur propre planification.

« C’est impossible à gérer », a expliqué K.Z Hossain Taufique, urbaniste et directeur de l’urbanisme pour l’institution gouvernementale chargée de la coordination du développement urbain (Capital Development Authority), en expliquant comment depuis les années 1980, en raison d’un nombre croissant de personnes et d’entreprises dans les villes, la responsabilité en matière d’urbanisme a été répartie entre le ministère du Logement et le ministère du Gouvernement local, créant ainsi une mosaïque d’organismes d’autorisation et des carences inquiétantes.

Non-application du code de la construction

Selon les dires des experts environnementaux, le Code national de la construction de 1933 et les lignes directrices relatives à la construction de bâtiments (2008) sont rarement appliquées, ou faiblement dans le meilleur des cas. Margareta Wahlstrom, représentante spéciale du secrétaire général des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophes, a demandé une actualisation du code de la construction en 2012 (un processus qui s’est ensuite déroulé sur une année) afin de protéger le pays à forte activité sismique d’importantes destructions.

Cependant, Mohammed Abu Sadeque, directeur du HBRI (fer de lance de la révision du code de la construction), a déclaré que le problème de la dernière catastrophe industrielle ne résidait pas dans le code (qui est « assez bien » et « relativement sûr et sécuritaire ») mais plutôt dans son défaut d’application.

La corruption et le manque d’intégrité à tous les niveaux - des architectes et ingénieurs malhonnêtes aux propriétaires et fonctionnaires d’État spéculateurs - signifient qu’il faut « rogner sur les dépenses », a signalé Bashirul Haq, architecte à Dacca, qui a récemment siégé à un comité gouvernemental chargé de la révision du code de la construction.

« Dacca ne dispose pas d’espace suffisant. Les promoteurs n’évoluent sur ce marché que pour l’argent ; ils veulent en faire rentrer le plus possible sur un espace donné. Oui, une loi existe, mais qui est chargé de la faire appliquer ? », a-t-il demandé.

La police a arrêté Mohammed Sohel Rana, le propriétaire du bâtiment, ainsi que l’ingénieur qui en avait approuvé la conception.

Normes professionnelles insuffisantes

M. Haq a plaidé en faveur d’un registre professionnel des architectes et des ingénieurs afin d’éliminer ceux dont les pratiques seraient contestables et de promouvoir le respect des normes. « La conception doit être plus rigoureuse, surtout en ce moment », a déclaré l’architecte proche de la retraite, évoquant la vulnérabilité du pays aux catastrophes naturelles, ainsi que le rythme soutenu de construction d’usines dans les villes.

Le processus actuel d’approbation des constructions est approximatif et douteux, a-t-il ajouté. Alors que les entreprises doivent soumettre des plans détaillés aux responsables de la planification locale, qui doivent être ensuite approuvés par un architecte et un ingénieur, seuls des croquis préliminaires et des ébauches sont exigés aujourd’hui, a expliqué M. Haq.

Selon lui, les gouvernements locaux ne bénéficient sans doute pas des services d’ingénieurs ou d’architectes qualifiés pour donner leur approbation.

« Dans l’ensemble, la gestion des catastrophes orientée vers la construction doit être renforcée », a-t-il conclu. En réduisant la largeur d’une cage d’escalier de 0,3 mètre, les architectes peuvent permettre d’éviter les bousculades en cas d’urgence, puisque seulement deux personnes à la fois peuvent passer en même temps ; ce qui est sans doute « un simple détail, mais un détail important », a dit M. Haq. Des suggestions de révision du code de la construction ont été soumises au parlement.

Mauvaise utilisation du territoire

L’effondrement du bâtiment a mis en évidence les dangers du développement non planifié, a dit M. Rahman de l’ADPC. Selon le plan de développement métropolitain de Dacca (Dhaka Metropolitan Development Plan) étalé sur vingt ans et en vigueur jusqu’en 2015, la construction à Savar devait bénéficier d’une attention particulière en raison des failles qui traversent la ville et lui confèrent le titre de zone de séisme « la plus intense » du pays.

« Ce plan a été presque totalement ignoré, et tout le monde a une part de responsabilité, à commencer par ‘Rajuk’ [l’institution gouvernementale chargée de la coordination du développement urbain] », a déclaré M. Rahman.

Cependant, en raison de la loi municipale de 2009, l’institution gouvernementale chargée de la coordination du développement urbain ne peut pas intervenir dans la planification municipale, a dit à IRIN Nurul Huda, président du groupe. « Si je devais me rendre [au conseil municipal de Savar] et poser des questions sur l’utilisation du territoire, on me dirait de me mêler de mes affaires ! »

Il a affirmé que son cabinet avait exigé que le ministère du Logement et des Travaux publics « clarifie la controverse » autour des lois contradictoires en vue de reprendre le contrôle de la planification de la capitale.

Une réévaluation des possibilités de déconcentration du développement industriel est nécessaire pour empêcher la surconstruction dans une zone donnée, a dit M. Rahman. « Il existe des zones industrielles inoccupées pour installer de nouvelles usines », a-t-il déclaré en citant la ville de Khulna dans le sud-est (une ancienne zone industrielle où était fabriqué du jute) comme un exemple de déconcentration des risques d’effondrement des bâtiments en cas de séisme.

Changement interrompu

« Définir un organe régulateur pour éviter une tragédie semblable ; tel est notre objectif », a déclaré M. Salam du HBRI. Selon lui, des propositions circulent pour une amélioration des connaissances des représentants locaux en matière de normes de construction et de contrôle de la sécurité, ainsi qu’en matière de création de comités de district de haut niveau qui rassembleront des architectes, des ingénieurs, des responsables de la santé et des représentants du gouvernement local et du ministère du Logement et des Travaux publics.

Entretemps, le service du développement urbain du ministère du Logement cherche à obtenir l’approbation du gouvernement pour rédiger l’ébauche d’un plan nation d’urbanisation jusqu’en 2021 qui centraliserait à nouveau le pouvoir de planification dans les mains du ministère du Logement.

L’Association des fabricants et exportateurs de vêtements du Bangladesh a demandé aux usines de confection de la capitale de soumettre des schémas structurels, tandis que le ministre du Travail et de l’Emploi préside un autre comité pour enquêter sur les usines à l’extérieur de la capitale.

Selon l’organisation du commerce, le pays comptait 5 100 usines de confection regroupant 3,6 millions d’ouvriers en 2011.

L’Université d’Ingénierie et de Technologie du Bangladesh est censée mener des évaluations de risques afin de déterminer quels sont les bâtiments les plus vulnérables de la capitale. Une évaluation sismique visuelle est à moitié terminée. Elle est réalisée par le programme global de gestion des catastrophes du gouvernement et concerne 400 000 bâtiments de la région de la capitale.

Au total, il existe environ 1,26 million de structures commerciales et résidentielles selon l’institution gouvernementale chargée de la coordination du développement urbain.

Il y a déjà eu 5 000 plaintes déposées contre les propriétaires occupant des bâtiments dangereux à Dacca, mais, sans ordonnances du tribunal, la municipalité n’a pas été en mesure de les déloger, a déclaré le responsable M. Huda. Depuis 2010, le délai de traitement s’est considérablement amélioré grâce à trois tribunaux mobiles qui se consacrent aux dossiers en retard, a-t-il ajouté.

M. Rahman de l’ADPC reste sceptique quant aux promesses de réformes de l’industrie de la construction. Il a entendu des promesses similaires après l’effondrement d’un bâtiment commercial en 2005 à Palash Bari (près du lieu de la catastrophe de Savar) qui avait provoqué la mort de presque 70 personnes et la disparition de dizaines de personnes ; après l’explosion qui avait fait 120 morts dans une zone résidentielle de la capitale à cause de produits chimiques mal entreposés ; et plus récemment, après l’incendie d’une usine de confection qui avait causé la mort d’au moins 100 personnes en novembre 2012.

Pourtant, M. Huda, président de l’institution gouvernementale chargée de la coordination du développement urbain, confirme que des efforts en vue d’un changement sont en cours. Depuis 2010, sa requête en faveur d’un plus grand nombre d’ingénieurs et d’architectes a été présentée à six départements dans trois ministères en vue d’une approbation. « Nous espérons être bientôt en mesure de recruter plus d’experts ».

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