Des applications louables pour Bitcoin ?

Ben Parker

Responsable de la section Projets d'entreprise  

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Question : Quel point commun y a-t-il entre Save the Children, les trafiquants de drogue et les extorqueurs ? Réponse : Ils acceptent les bitcoins. (Et pour être honnête, ils acceptent également les espèces).

C’est la devise de choix du dark web (ou « web profond ») : pour la drogue, les malversations et pire encore. Son taux de change est extrêmement volatile. Alors pourquoi les agences d’aide humanitaire, les défenseurs des droits des enfants et les activistes du droit du sol s’y intéressent-ils ?

Contrairement à d’autres outils de transfert de valeurs numériques, Bitcoin n’a pas de base de données ou d’autorité centrale. En outre, il n’est pas nécessaire de disposer d’une carte de crédit ou même d’un compte en banque pour l’utiliser, ce qui ouvre des possibilités intéressantes pour un déploiement dans le monde humanitaire.

La technologie blockchain (« chaîne de blocs » en anglais) derrière Bitcoin – le « registre comptable réparti » - suscite l’intérêt pour plusieurs raisons : 

1. Elle a la capacité d’améliorer considérablement ce qui existe déjà en matière de transfert de valeurs

2. Elle permet de réaliser des choses considérées jusqu’alors comme trop compliquées ou inefficaces

3. Son potentiel est révolutionnaire pour aborder sous un nouvel angle des problèmes d’une grande complexité – dans toute une série de secteurs et pas simplement celui de la finance.

Environ 900 millions de dollars ont été investis en capital risque dans des start-ups en lien avec la technologie blockchain depuis 2012, bien qu’elles soient peu nombreuses à engranger des revenus substantiels. Une application à grand succès reste encore à inventer pour favoriser l’essor de cette technologie. Sceptiques et enthousiastes s’accordent à dire que le battage actuel autour de la technologie blockchain a souvent des airs de « solution qui se cherche un problème ». 

Avec ou sans Bitcoin, la technologie blockchain constitue une « grande avancée dans le domaine informatique », dont l’impact sera aussi retentissant que celui des ordinateurs personnels ou de l’invention d’Internet lui-même, d’après l’influent investisseur Marc Andreessen

La réputation sulfureuse du phénomène Bitcoin s’estompe avec la mise en place de mesures visant à assurer le respect de la loi, et de nombreuses banques mènent actuellement des expériences faisant appel à la technologie blockchain. En septembre, neuf grandes banques ont annoncé la formation de la joint-venture R3 afin de l’explorer plus avant. « Je pense que personne ne peut l’ignorer », a dit à IRIN un cadre new-yorkais travaillant dans le secteur bancaire. 

Malgré l’importance accordée dernièrement à l’« innovation », les organisations humanitaires ne font pas figure d’adopteurs précoces en matière de nouvelles technologies. 

Contrairement aux criminels.

Lors d’une conférence sur la technologie blockchain organisée à New York, Catherine Haun, qui travaille au ministère américain de la Justice, a dit que le Bitcoin ne faisait pas exception. 

Deux utilisateurs d’une même application Bitcoin pour smartphone peuvent procéder entre eux à des transferts en crypto-monnaie de manière quasi-instantanée, partout à travers le monde. Le système enregistre chaque transaction dans un registre comptable ineffaçable, réparti sur le vaste réseau que forment les ordinateurs des utilisateurs. Cet enregistrement, de même que le suivi des conversions (d’entrée ou de sortie) en monnaie réelle, donne matière aux autorités de lutte contre la délinquance pour traquer les opérations criminelles.

Mais quelles pourraient être les applications dans les pays en développement et en contexte humanitaire ?

Réglementation

L’un des problèmes est que le nombre de vendeurs et d’organismes de transfert de fonds acceptant les bitcoins est limité – même dans les juridictions les plus à la pointe du point de vue technologique. L’autre problème est que la législation de lutte contre le terrorisme et le blanchiment de capitaux a le bras long.

Les obligations de lutte contre le blanchiment de capitaux (AML, de l’anglais « Anti-Money Laundering »), d’identification des clients (KYC, de l’anglais « Know your client ») et de lutte contre le financement terroriste (CTF, de l’anglais « Counter Terrorism Finance ») ont déjà sévèrement ébranlé d’autres méthodes non conventionnelles de transfert de fonds - en particulier les entreprises de transfert de fonds opérant dans la Corne de l’Afrique, qui font la passerelle entre espèces, système bancaire traditionnel et système de paiement hawala. Les banques occidentales ont progressivement cessé d’accepter ces organismes de transfert de fonds comme clients, de peur d’avoir à payer une amende s’il s’avérait que cet argent provient de sources extrémistes ou les alimente - même si aucun manquement n’est prouvé ou supposé.

Compte tenu du poids des États-Unis et d’autres juridictions, il est plus que probable que tout opérateur de transfert de fonds informel (travaillant avec Bitcoin ou la technologie blockchain) tomberait sous le même champ d’application de la loi que les banques et les opérateurs de transfert de fonds traditionnels.

 On trouve déjà de tout – aussi bien des maisons aux Tonga que des sacs à main au Nigéria – en vente contre des bitcoins. Au Kenya, BitPesa est un autre service d’échange tripartite entre Bitcoin, les banques et M-Pesa – le géant du paiement mobile. Les organes de surveillance et les autorités chargées de veiller au respect de la loi vont devoir rattraper leur retard, a averti un groupe de travail du Commonwealth en août. Le groupe a exhorté les États membres, dont les économies sont pour beaucoup alimentées de manière non négligeable par les transferts de fonds, à trouver le bon équilibre « pour s’assurer de lutter contre les risques associés tout en évitant de freiner l’innovation ».

Transferts de fonds

À l’échelle internationale, le secteur des transferts de fonds – qui pèse 500 milliards de dollars – est un champ d’application évident de la nouvelle technologie. Les commissions versées par les travailleurs migrants pour envoyer de l’argent à leurs familles sont punitives pour les pauvres, s’accordent à dire The Economist et la Banque mondiale

Si les intermédiaires pouvaient être réduits au minimum voire évincés, un travailleur migrant du Golfe serait en mesure d’envoyer de l’argent à tout moment sans avoir à faire la queue ou à verser de commissions, et son salaire durement gagné parviendrait à sa famille en toute sécurité - et presque intact.

Abra est une start-up dont l’ambition est de percer sur le marché des transferts de fonds. Le mois dernier, elle a annoncé que sa dernière série de levées de fonds atteignait les 12 millions de dollars. Son fondateur, Bill Barhydt, a dit qu’Abra se proposait de devenir « l’Uber des transferts de fonds » et que des personnes de plus de 80 pays avaient manifesté leur intérêt à collaborer en tant qu’agents ou vendeurs. Ces agents assureront la conversion d’une valeur numérique en monnaie réelle à l’une ou l’autre des extrémités du transfert, a dit M. Barhydt. 

Contexte humanitaire et espèces

Au Nigéria, il existe 22 options de transfert de fonds et neuf opérateurs de téléphonie mobile, explique Alan Grundy qui s’occupe de la distribution de coupons et de subventions monétaires d’urgence pour l’International Rescue Committee. Obtenir des espèces, notamment dans les régions du pays où des millions de personnes sont déplacées, requiert un ensemble complexe de contrats, d’interconnexions et d’enregistrements.

Pour bénéficier des avantages attachés aux espèces en contexte humanitaire, une somme de travail considérable est nécessaire sur le terrain pour coordonner les aspects réglementaires, techniques et d’interconnexion. Dans les pays dotés d’infrastructures financières développées, certaines agences d’aide humanitaire chargent de la valeur sur des cartes de débit conventionnelles pouvant être utilisées dans les magasins et les commerces acceptant les cartes Mastercard et Visa, évitant ainsi tout problème en lien avec les devises nationales. L’attrait de Bitcoin est d’autant plus important dans les contextes hautement volatiles (comme l’Ukraine) ou dans les pays où les télécommunications et le secteur bancaire sont limités (comme le Soudan du Sud), explique M. Grundy : « Les banques ne veulent pas s’y aventurer. Très bien, je peux le comprendre. Il n’y a pas non plus de services de transfert de fonds car il faut des locaux. Je veux bien l’accepter. Les systèmes de paiement mobile ? OK, il n’y a pas de couverture réseau. Nous devons rechercher une solution technologique. Est-ce que la technologie blockchain est la voie à suivre ? Peut-être. C’est la seule chose qui m’apparaisse comme une option. » 

La prochaine vague ?

Les initiatives de bien commun, de même que le secteur de la finance, sont en quête d’une application à grand succès pour la technologie blockchain. Le consortium d’ONG Start Network travaille actuellement au concept d’« AidCoin » : une application privée de la technologie blockchain pour le transfert de valeurs en contexte humanitaire. Il s’intéresse également aux smart contracts (ou « contrats intelligents »). C’est l’un des concepts incontournables de l’écosystème blockchain : pour simplifier, il s’agit d’un transfert de valeurs automatisé fondé sur des conditions mutuellement convenues, qui peut s’exécuter en sus de la technologie blockchain. Au Costa Rica, un programme pilote tente de réaliser un cadastre sur une blockchain, tandis que de multiples initiatives testent actuellement des concepts d’enregistrement de l’identité basés sur la technologie blockchain - notamment pour les réfugiés. Une entreprise sud-africaine a lancé l’idée d’un système grâce auquel les compteurs électriques des écoles pourraient être rechargés par des bienfaiteurs du monde entier en utilisant Bitcoin. Effectués en bitcoins, les dons en faveur du projet d’une ONG kenyane offrent la garantie d’une transparence totale des mouvements monétaires jusqu’à l’utilisateur final, et ce en temps réel. Et la liste est encore longue. 

L’industrie du Bitcoin est également soucieuse de démontrer sa responsabilité sociale collective. Dawn Newton, la présidente de la start-up Netki, fait valoir le travail de la BitGive Foundation et souligne le formidable potentiel du bitcoin en matière de collecte de fonds pour les ONG. Elle admet qu’il existe un autre avantage – les médias ont tendance à se passionner pour les histoires à sensation. Une activité humanitaire visible pourrait améliorer un « problème d’image », a-t-elle dit. 

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