Les sommets règlent-ils les problèmes ?

Les cireurs de chaussures et les vendeurs à la sauvette de cartes téléphoniques qui se pressent habituellement devant l’entrée du complexe des Nations Unies à Addis-Abeba, en Éthiopie, ont été écartés et remplacés par des policiers armés qui montaient la garde tandis que des hommes et des femmes politiques du monde entier descendaient de leurs longues limousines.

Le tarmac de l’aéroport international d’Addis Abeba était saturé de jets privés et presque tous les hôtels de la ville affichaient complet, ce qui a fait le bonheur des chauffeurs de taxi mais a semé le chaos dans la capitale déjà surpeuplée.

Interrogé par IRIN, un fonctionnaire des Nations Unies s’est dit incapable de chiffrer précisément les participants à la troisième Conférence internationale sur le financement du développement (FFD3) - organisée la semaine dernière pour débattre du financement des objectifs de développement durable pour l’après-2015, en instance de ratification - mais les estimations oscillent entre 5 000 et 12 000.

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La conférence FFD3 est la première d’une série de trois sommets de haut niveau organisés par les Nations Unies cette année pour évoquer l’agenda post-2015. Une deuxième conférence dont la finalité sera d’adopter formellement de nouveaux objectifs se tiendra en septembre à New York, et sera suivie quelques semaines plus tard par une conférence sur le climat à Paris.

Mais quel est l’intérêt de commencer par rassembler tout le monde à Addis ? De nouveaux engagements y ont-ils été pris, ou les discussions ont-elles été sans suite ?

Après quatre jours de discours inauguraux truffés de phrases toutes faites, de séances plénières et d’événements parallèles, les nombreux participants sont repartis avec les articles de bain de leur hôtel dans la valise, en se demandant à quoi tout cela avait servi à part à générer beaucoup de trafic sur Twitter sous le hashtag #FFD3.

Le Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, a salué le plan d’action d’Addis-Abeba, qui a été approuvé par les 193 États membres participant à la conférence comme « une étape cruciale pour construire un avenir durable pour tous ».

« Les résultats, ici à Addis-Abeba, jettent les bases d’un partenariat international redynamisé pour un développement durable exempt de laissés-pour-compte », a-t-il dit.

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Dans l’assistance, personne n’était franchement convaincu.

« J’aurais souhaité que la conférence porte sur de nouveaux financements et de nouvelles promesses de dons, mais elle n’a fait que servir d’étape préliminaire aux négociations diplomatiques en prévision des sommets de New York en septembre et de Paris en décembre », s’est plaint Dhananjayan Sriskandarajah, le secrétaire général du réseau mondial d’organisations de la société civile Civicus.

« L’ampleur du plan d’action d’Addis-Abeba n’a d’égal que sa superficialité », a écrit Owen Barder, membre distingué et directeur Europe du Centre pour le développement mondial (CGD), sur le blog de l’organisation. 

« Personne ne prend le moindre engagement sérieux », a-t-il dit. « On n’a pas le moindre élément ici permettant de juger qui que ce soit. C’est peut-être pour cela que le contenu de cet accord suscite si peu le débat, ça n’importe sans doute à personne. »

Et, faisant allusion à ce qu’il qualifie de « tendance à l’alchimie », il a ajouté : « Les financements supplémentaires ne vont pas venir des communiqués… L’obstacle à l’investissement dans les pays en développement n’est pas le manque de capitaux mobiles à l’échelle internationale : c’est le manque de propositions dans lesquelles investir. De ce que nous avons entendu jusqu’à présent à Addis-Abeba, pas grand-chose ne m’a convaincu que ça allait changer. »

Romilly Greenhill, responsable de l’équipe Financement du développement de l’Institut de développement d’outre-mer (ODI), a dit que le document final de la conférence n’était « pas un mauvais début » pour promouvoir la protection sociale, la santé et l’éducation pour quelques-uns des pays les plus pauvres.

« Nous sommes déçus par le manque d’engagements tangibles pour concrétiser cette vision. Nous souhaitions qu’un engagement soit pris vis-à-vis de l’objectif de 0,7 pour cent d’une part, et de l’attribution de 50 pour cent de l’aide aux pays les moins développés d’autre part, et nous n’avons eu ni l’un ni l’autre », a-t-elle toutefois dit à IRIN.

Un certain nombre d’autres ONG ont toutefois exprimé leur désarroi.

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La directrice générale d’Oxfam International, Winnie Byanyima, a dit que les pays riches « avaient déçu les personnes démunies ». Elle a également critiqué les efforts déployés par la Banque mondiale et d’autres pour faire passer le financement du développement aux mains du secteur privé.

« Une personne sur sept vit dans la pauvreté et la conférence d’Addis était l’occasion de la décennie de trouver les ressources nécessaires pour mettre fin à ce scandale », a-t-elle dit dans une déclaration

« Au lieu de cela, le plan d’action d’Abbis-Abeba a laissé les promesses d’aide se tarir, et s’est contenté de confier le développement au secteur privé sans les garde-fous adéquats. »

Mme Byanyima s’est également montrée critique vis-à-vis de l’absence d’engagements concrets pour une réforme fiscale digne de ce nom à l’échelle internationale, afin de contrôler les flux financiers illicites au regard desquels les dépenses d’aide apparaissent dérisoires.

« Une fiscalité équitable est essentielle dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités », a-t-elle dit. « Il est tout simplement illogique d’exiger des pays en développement qu’ils accroissent leurs propres ressources sans réformer en parallèle le système fiscal international qui les empêche de le faire. »

Au-delà des salles de conférence et des communiqués, l’Éthiopie était en soi un choix intéressant pour accueillir un tel sommet.

Alors que c’est ici qu’ont été prises les photos saisissantes d’enfants faméliques de la campagne Band Aid - incarnée par le chanteur Bob Geldorf, et à l’origine d’une nouvelle forme de militantisme tirant profit de la popularité des stars -, l’Éthiopie est aujourd’hui saluée comme affichant l’une des économies les plus florissantes d’Afrique, et comme un modèle de développement pour le continent.

Mais cette décennie de croissance à deux chiffres s’est accompagnée d’un encadrement sévère de la société civile et du journalisme indépendant, ce qui a conduit de nombreux observateurs à décrire l’Éthiopie comme un État policier où la démocratie n’est qu’un faux-semblant. 

Pourtant, bien que l’approche inflexible des autorités éthiopiennes en matière de gouvernance ait été largement documentée, l’argent de l’aide a continué d’affluer.

En tant que premier pays d’accueil des réfugiés en Afrique, l’Éthiopie compte parmi les principaux bénéficiaires de l’aide publique au développement (APD) au monde. 

Largement laissée de côté quand il s’agit d’approvisionner l’Éthiopie en aide, la question des droits est également restée absente des débats à la conférence de cette semaine, a dit M. Sriskandarajah de chez CIVICUS.

« Je pense que les pessimistes parmi nous craignent qu’il ne s’agisse que d’un dialogue technique détaché des raisons profondes de notre présence ici : trop d’individus sur cette Terre sont privés des libertés fondamentales et des minimas sociaux auxquels tout être humain devrait pouvoir prétendre », a-t-il dit.

« J’ai bien peur que nous ayons perdu de vue ce que devrait être un dialogue sur la manière dont garantir que personne ne soit oublié en matière de droits fondamentaux. »

En dehors du centre de conférence et des hôtels hébergeant les participants, peu d’Éthiopiens semblaient inspirés par les débats.

« Quels avantages tirons-nous [les Éthiopiens] de cette conférence ? Aucun, je crois », a grommelé chauffeur de taxi, en faisant une embardée au volant de sa vieille Lada russe, au milieu d’un trafic dense.

Un autre chauffeur, Tsegaye Mamo, a ajouté : « Je suis toujours étonné quand j’entends aux informations que l’économie a progressé. Si vous voyiez le quotidien des Éthiopiens, vous seriez choqués de constater que nous vivons pour la plupart dans une extrême pauvreté. »

Tout en servant des délégués dans un restaurant chic à proximité de l’une des principales salles de conférence, le serveur éthiopien Mekedes Yohannes a fait remarquer : « Nous n’avons pas voix au chapitre. Le gouvernement n’en a rien à faire de nous. »

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