Leçons en matière de redevabilité après Haiyan

L'intervention d'urgence mise en œuvre après le passage du typhon Haiyan sur le centre des Philippines en novembre 2013 a servi de test à la communauté humanitaire qui aspire à être redevable envers les populations affectées.

L'expression est devenue un terme technique, avec ses propres initiales (RPA), et au début de l'intervention d'urgence, les Nations Unies ont nommé leur première coordonnatrice pour la redevabilité envers les populations affectées.

En temps normal, du moins, les Philippines, pays à revenu intermédiaire, disposent de ressources humaines et de ressources d'infrastructure considérables qui leur permettent d'informer leurs habitants, de les consulter et de solliciter leur avis. Et si les émetteurs radio et les antennes téléphoniques sont détruits (ce sont principalement les adolescents qui ont réussi à conserver leur téléphone portable quand les habitants sont partis à la hâte pour échapper au typhon), les Philippines disposent encore de nombreux atouts.

Les agences ont-elles bien travaillé ?  Le Réseau des pratiques humanitaires (Humanitarian Practice Network, HPN), basé à Londres, évalue leurs performances dans une édition spéciale de son magazine Humanitarian Exchange consacrée au  Typhon Haiyan . Le magazine inclut un article écrit par Barb Wigley, la première coordonnatrice pour la RPA.

Les problèmes liés aux outils

Mme Wigley lance une mise en garde contre le fait d'attacher une importance excessive aux outils et aux systèmes, ce qui, selon elle, constitue un détournement de l'objectif premier de la culture de la redevabilité.

« Les outils et les mécanismes », dit-elle, « deviennent des fins en eux-mêmes ».
  
L'une des interventions les plus utiles auxquelles elle ait participé a été réalisée très simplement, sans utiliser de messages textes, de smartphones ou de réseaux sociaux. Des petites équipes se sont rendues dans les centres d'évacuation et ont parlé avec les gens, toutes sortes de gens, y compris des jeunes enfants et des personnes âgées, pour savoir ce qu'ils pensaient de l'intervention mise en œuvre.

Les équipes ont rencontré des adultes angoissés par le manque d'information et qui voulaient en savoir plus que ce que les acteurs humanitaires étaient enclins à leur dire, explique-t-elle. Elles ont parlé à des jeunes gens écœurés par l'injustice et choqués par les nombreux cadavres qu'ils avaient vus dans les rues, et à des personnes âgées embarrassées de ne pas avoir de sous-vêtements convenables.

Les agences ont apporté des réponses. HelpAge International a résolu le problème des sous-vêtements ; le FNUAP a ajouté des radios dans ses kits de biens non alimentaires. Elles ont rédigé leurs conclusions rapidement et les ont diffusé aussi largement que possible, ce qui leur a permis de souligner « que les voix et les opinions des gens ordinaires...étaient aussi importantes et aussi instructives que les contributions des 'informateurs principaux' généralement plus privilégiés, plus instruits et plus haut placés », selon Mme Wigley.

Systèmes et culture

Certaines interventions ont donc été efficaces, mais les personnes qui ont participé à la réunion de Londres pour le lancement de la publication – dont beaucoup avaient participé à la réponse d'urgence à Haiyan – étaient plus enclines à rendre un verdict de « peut mieux faire ».

Mike Noyes d'Action Aid, qui a participé à la rédaction du rapport 'Missed Again' sur les insuffisances des partenariats établis avec les organisations non gouvernementales (ONG) locales dans le cadre de l'intervention mise en œuvre après le passage d'Haiyan, a dit qu'elles n'étaient pas liées à la situation locale.

 « En Haiti, cela était lié à l'usage de l'anglais alors que tout le monde parlait français ; aux Philippines, les personnes les plus instruites utilisaient déjà l'anglais de toute façon », a-t-il dit.

M. Noyes a ensuite balayé les excuses souvent invoquées, comme les « problèmes de sécurité ».
  
« Non, cela n'était pas le cas là-bas. 'La méfiance à l'égard de l'étranger'.... toutes ces raisons faciles et pratiques citées pour expliquer l'échec n'ont pas joué un rôle important aux Philippines. On en revient donc à une question de système et de culture ».

M. Noyes pense qu'il y a un problème de culture : les fonctionnaires internationaux des Nations Unies et les personnels des ONG se connaissent tous, tandis que les organisations locales ne comprennent pas le système, en particulier le système de clusters des Nations Unies, et se sentent exclues.

Les ONG locales sont, par essence, accessibles et redevables, elles sont ancrées dans leurs communautés et elles peuvent aussi fournir une aide non négligeable aux organisations internationales – si on leur en donne l'occasion.

Selon M. Noyes, « On part du principe que les ONG locales n'ont pas de ressources, alors naturellement on regarde autour de nous et on demande, 'Quelle organisation peut s'occuper de l'entreposage ?' Nous partons du principe qu'il n'y en a pas, parce que cela a toujours été le cas, et nous ne suivons pas les développements et les changements ».

Alex Jacobs, de Plan International, a travaillé sur un projet mis en œuvre aux Philippines, 'Pamati Kita' ou 'Ecoutons ensemble'.  Il a dit qu'il était nécessaire d'en finir avec le méli-mélo d'acronymes et la profusion d'agences, et de simplifier les choses.

« En termes simples, nous nous disions, 'Bon, pourquoi ne pas mettre en place une plateforme téléphonique commune plutôt qu'une vingtaine de numéros à appeler ou où envoyer un message ? Est-ce que cela ne serait pas mieux pour la communauté d'avoir un seul numéro ?' C'est une idée très intéressante, mais – comme toujours – cela a été un peu plus difficile que ce que l'on espérait ».

Cela reste néanmoins une bonne idée qui est maintenant appliquée en Irak, dans un environnement bien plus complexe. Le projet prévoit la mise en place d'un centre d'appel commun à toutes les organisations des Nations Unies et aux clusters, fonctionnant avec quatre à six personnels et un coordonnateur chargé de transmettre les commentaires et les questions aux agences concernées.

Pour Sarah Mace d'OCHA, il s'agit d'un outil de redevabilité pour tous les participants à l'intervention. Elle a cependant reconnu que les groupes locaux ne seraient pas directement impliqués, du moins pas au cours de la phase initiale.

Mme Mace a dit à IRIN que « La situation en Irak est plus compliquée, parce que l'on utilise le kurde et différents dialectes kurdes, ainsi que l'arabe et différents dialectes arabes.....mais les personnes que nous recrutons pour travailler dans le centre d'appel doivent parler toutes ces langues et elles les utiliseront pour contacter les ONG locales.  L'engagement de toutes les ONG locales et des partenaires locaux est l'un des indicateurs clés de la réussite ».
  
De l'utilité de la radio

La radio a été un outil très important lors de la réponse d'urgence à Haiyan. La  revue des connaissances  rédigée par le réseau du CDAC (Communicating with Disaster Affected Communities ou Communication avec les communautés sinistrées) note un changement important : la télévision était la principale source d'information de la population avant le passage du typhon, mais après la catastrophe, la radio est devenue la principale source d'information. Plusieurs participants à la réunion de Londres ont souligné la nécessité pour les acteurs humanitaires de changer leur façon de voir les choses et d'accepter que la radio est un média bidirectionnel qui permet de diffuser des informations, mais aussi de dialoguer. 

Internews, une organisation à but non lucratif basée aux Etats-Unis, a créé une station de radio et un centre d'information trois semaines après le passage du typhon.

La radio Bakdaw, créé par Internews, a donné la parole à des responsables et elle a reçu jusqu'à un millier de messages d'auditeurs par jour. Le responsable des programmes de l'organisation, Stijn Aelbers, s'inquiète de ce qu'il se passe lorsque les organisations veulent s'améliorer en matière de communication.

« Il faut accepter que si la population a des questions, elle a le droit de les poser », a-t-il dit à IRIN. « Je crains que les acteurs humanitaires se méfient des fausses informations ; c'est la raison pour laquelle des personnels de communication seront choisis pour parler, mais ils parleront de leur organisation. Cela est inévitable. Ils auront des difficultés à présenter les informations de manière simple et pratique aux personnes affectées. Résultat, la communication sera très contrôlée. Si les gens viennent vers vous, il faut que les personnes responsables des programmes soient disponibles, car elles peuvent donner des informations pratiques. Il ne s'agit pas de créer un message ».
  
Finalement, c'est une question d'attitudes fondamentales envers les personnes affectées par les catastrophes comme Haiyan. Pour reprendre les mots de la première coordonnatrice pour la RPA , Barb Wigley, il faut « traiter les personnes que nous aidons comme nos égaux ».

 Eb/am-mg/amz