Sri Lanka, le tsunami et l’évolution de la réponse aux catastrophes

Le 26 décembre 2004 au matin, Mohideen Ajeemal, un fournisseur de poisson de Sainathimaruthu, village de la côte est du Sri Lanka, a dû grimper à toute vitesse à un cocotier pour échapper à la rapide montée des eaux. De là, il a vu sa fille et son fils se débattre pour survivre. « J’ai trouvé les deux corps plus tard dans l’après-midi. Le cadavre de mon fils avait été emporté à environ 1,5 km de là et celui de ma fille avait été arrêté par une clôture », a-t-il dit.

Cet article est le troisième volet d’une rétrospective en cinq parties sur le tsunami qui a traversé l’océan indien

1ère partie : Aceh, dix ans après – Retour sur la réponse au tsunami
2ème partie : Aceh, dix ans après – le tsunami qui a mis fin à la guerre

Dix ans plus tard, cet homme de 45 ans dit qu’il se sent enfin en sécurité près de la mer.

« Maintenant, je regarde les prévisions météorologiques régulièrement, je reçois des alertes par SMS sur mon téléphone qui m’avertissent des dangers éventuels », a-t-il dit. Le 15 novembre 2014, lorsqu’un tremblement de terre de magnitude 7,3 a été signalé à 150 km au nord-est de l’île indonésienne de Maluku, M. Ajeemal a été prévenu par SMS que le Sri Lanka était hors de danger.

« En 2004, nous n’étions pas au courant de l’éventualité d’un séisme ou d’un tsunami. Maintenant, grâce au tsunami, nous en savons plus », a dit Mohamed Iqbal, un voisin de M. Ajeemal qui a lui aussi survécu.

Le bilan du tsunami a été accablant pour les Sri-Lankais, qui ne s’y attendaient pas : 35 322 personnes sont mortes, un demi-million ont été déplacées et 100 000 logements ont été détruits. La moitié des dégâts concernaient des zones déjà durement touchées par un conflit armé long de 21 ans. L’accès était donc complexe, notamment pour des raisons politiques. Le coût de la reconstruction a dépassé les trois milliards de dollars et le pays s’est vu confronté à un défi humanitaire sans précédent. 

Lorsque le tsunami a balayé le pays, le cessez-le-feu qui durait depuis 32 mois entre le gouvernement sri lankais et les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) était sur le point d’être rompu.

Certains analystes pensent que s’il n’y avait pas eu de tsunami, les violences sans précédent de la dernière phase du conflit auraient éclaté plus tôt.

« Le chef des LTTE, Velupillai Prabhakaran, aurait déclenché la guerre s’il n’y avait pas eu de tsunami. La catastrophe a donc eu un effet positif en ce qu’elle a retardé la rupture du cessez-le-feu par les LTTE », a dit à IRIN Ramani Hariharan, ancien chef des renseignements de la force indienne de maintien de la paix au Sri Lanka.

Selon M. Hariharan, le tsunami a donné la possibilité au gouvernement et aux Tigres de bénéficier d’une bonne volonté renouvelée de la part de la communauté internationale et de nouvelles promesses de financements. Mais les deux camps ont tenu à contrôler les efforts de reconstruction après le tsunami dans les zones occupées par les rebelles.

« Notre problème, c’est qu’il n’y avait aucune confiance mutuelle entre les LTTE et le gouvernement », a expliqué un ancien haut fonctionnaire de l’Agence gouvernementale de reconstruction et de développement (Reconstruction and Development Agency, RADA) qui a souhaité garder l’anonymat. « Il était difficile d’obtenir certaines choses aussi simples que [savoir] combien de personnes avaient besoin de toilettes dans les zones dirigées par les Tigres, car ces derniers n’auraient jamais permis qu’un représentant du gouvernement fasse ce genre d’évaluations sans en passer par eux. Et dans ce dernier cas, les fonctionnaires du gouvernement avaient toujours l’impression que les chiffres étaient manipulés. »

Selon des chercheurs qui ont publié un article dans le magazine Humanitarian Practice Network de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), un an après le tsunami, la division entre le gouvernement et les LTTE s’était accentuée, ce qui a eu un impact direct sur les règles de distribution de l’aide.

Un évènement transformateur

Que le tsunami ait ou non retardé la dernière phase de la guerre, il a bel et bien changé la manière dont le pays réagit aux catastrophes naturelles, a dit S. M. Mohamed, secrétaire du ministère de la Gestion des catastrophes. « Cela a ouvert les yeux de la nation sur la préparation aux catastrophes. »

Avant 2004, le Sri Lanka n’avait pas de mécanisme d’alerte précoce ni de programme de préparation aux catastrophes. Après une catastrophe naturelle, chaque ministère chargé des services sociaux concernés s’occupait des opérations de secours.

Les données concernant les catastrophes ayant frappé le pays avant 2004 sont difficiles à trouver. Avant le tsunami de 2004, la dernière catastrophe naturelle de grande ampleur était le cyclone de novembre 1978 qui avait frappé l’est du pays et fait près de mille morts et environ un million de déplacés. Une importante inondation avait par ailleurs fait plus de 300 morts en 1986 et une grande sécheresse avait touché plus de 300 000 personnes en 2011. Trois mois avant le tsunami, un glissement de terrain avait tué plus de 200 personnes.

Six mois après le tsunami, en mai 2005, la loi sur la gestion des catastrophes a institué le premier Conseil national de gestion des catastrophes, dirigé par le président. En août 2005, le Centre de gestion des catastrophes (Disaster Management Centre, DMC) a été créé, avec des bureaux dans chacun des 25 districts du pays pour superviser toutes les activités de préparation aux catastrophes, d’alerte précoce et de secours. 

Le pouvoir du DMC est solidement établi. Chargé de diffuser toutes les informations d’alerte précoce, l’organisme est doté d’un accès unilatéral à l’un des réseaux de téléphonie mobile les plus étendus du pays, avec plus de huit millions d’abonnés. Il peut envoyer des alertes sans consulter le prestataire de service. Le DMC a également recours aux forces armées, à la police et à des réseaux tels que la Société de la Croix-Rouge du Sri Lanka pour alerter la population.

Après le tsunami, l’une des principales actions a été l’évacuation de plus d’un million de personnes en avril 2012 de la côte nord-ouest après une alerte au tsunami

Le Sri Lanka a également investi dans la préparation aux catastrophes. En mars 2014, le ministère de la Gestion des catastrophes a lancé un programme global de gestion des catastrophes de 233 millions de dollars sur cinq ans. En septembre, le gouvernement a annoncé la création d’un programme de 110 millions de dollars en quatre ans pour la résilience climatique financé par un prêt de la Banque mondiale. Le gouvernement a également signé un accord avec la Banque lui permettant de profiter d’une facilité de crédit  de 102 millions de dollars pour les secours d’urgence dans les 48 heures suivant une catastrophe naturelle déclarée d’urgence nationale

« Jamais autant d’importance n’avait été accordée à la résilience face aux catastrophes », a dit M. Kumara, du DMC.

Des lacunes demeurent

Malgré tous ces efforts et les millions de dollars investis, de graves lacunes demeurent dans le domaine de la préparation aux catastrophes au Sri Lanka. La principale préoccupation concerne la diffusion d’alertes en temps utile aux personnes en danger et les mesures leur permettant de réagir en fonction. 

En octobre, un glissement de terrain a fait 12 morts dans le village de Meeriyabedda, dans le district de Badulla, au sud-est du pays. Selon R. M. S. Bandara, chef de l’unité de recherche et de gestion des risques de glissement de terrain de l’Organisation nationale de recherche pour la construction (National Building Resources Organisation, NBRO), des alertes aux glissements de terrain avaient été diffusées, mais le village ne disposait pas de structure adaptée pour réagir.

C’est une défaillance similaire dans le système d’alerte précoce qui a coûté la vie à 29 personnes en novembre 2011 dans la province du Sud, lorsqu’une tempête a éclaté sans prévenir. Tout comme en juillet 2013, lorsque plus de 70 personnes sont mortes dans la même région quand la mousson du sud-ouest a commencé plus tôt que prévu, sans que la population en soit alertée.

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