L’envahisseur qui coûte 3 milliards de dollars aux paysans africains

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Mon frère est un agriculteur zimbabwéen qui s’en sortait plutôt bien, mais c’est aujourd’hui un homme inquiet. La saison dernière, un nuisible vorace a englouti une bonne partie de son maïs et il craint le pire pour la prochaine saison de croissance, qui commence en novembre.

La légionnaire d’automne est arrivée il y a peu en Afrique, mais elle a vite affecté les cultures. Cette chenille originaire d’Amérique latine a été repérée pour la première fois au Nigeria en janvier 2016. Un an plus tard, elle avait déjà atteint l’Afrique du Sud et s’était étendue à 24 pays à la vitesse de l’éclair. Cet animal vorace se régale de plus de 80 espèces de plantes différentes, dont le maïs, le blé, le riz, le sorgho, le millet et le coton. En l’absence de traitement, il peut entraîner jusqu’à 50 pour cent de pertes et dévorer un hectare en 72 heures.

Envahisseur étranger

Comme presque tous les paysans du sud-ouest du Zimbabwé, mon frère, Sipho Mpofu, cultive du maïs et, face au changement climatique, il s’est lancé ces dernières années dans le sorgho et le millet, plus résistants aux sécheresses. Ses terres lui ont été attribuées par l’État, qui, lors de la réforme agraire, a divisé des exploitations commerciales fertiles et redistribué les parcelles à des producteurs de subsistance sans terre. Ses rendements augmentaient régulièrement et il avait pu s’étendre et investir dans de nouveaux bâtiments et équipements.

Au fil des ans, comme d’autres paysans de la province du Mashonaland occidental, Sipho a parfois été confronté à des invasions de légionnaires d’Afrique. Cette cousine de la légionnaire d’automne, venue de l’est du continent il y a plusieurs dizaines d’années, est presque aussi vorace et apprécie particulièrement le maïs. Mais comme elle attaque les cultures depuis de nombreuses années, les paysans savent comment y remédier.

Sipho a vu ses premières légionnaires d’automne en 2016. Il les a confondues avec celles dont il avait l’habitude (seules les marques de sa robe sont différentes) et a traité ses plantations avec les pesticides recommandés et éprouvés, qui, à son grand dam, n’ont pas marché. Heureusement, l’État a vite reconnu cette nouvelle menace et proposé d’autres produits. « Cela a sauvé de nombreux agriculteurs de la ruine », m’a dit Sipho, qui a quand même perdu près de 20 pour cent de son maïs. « Un pourcentage non négligeable [de légionnaires] a résisté aux pesticides », m’a-t-il dit. Cela s’explique probablement par les fortes précipitations qui l’ont empêché d’effectuer une deuxième application, ou par l’habitude qu’ont ces chenilles de s’enfoncer au cœur des plantes.

Foster Dongozi/IRIN
Sipho Mpofu (foreground) inspects his maize

Conséquences pour l’Afrique

Selon le Centre international pour l’Agriculture et les Biosciences, l’Afrique risque de perdre trois milliards de dollars de maïs l’année qui vient à cause de la légionnaire d’automne. C’est un revers dramatique pour les petits paysans familiaux qui cultivent la majeure partie du maïs produit en Afrique. Ils ont peu accès à des intrants et des services, n’obtiennent qu’un faible prix pour le maïs qu’ils parviennent à vendre, et ont donc besoin d’un maximum d’aide pour lutter contre le ravageur.

David Phiri, coordinateur de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en Afrique Australe, a exprimé son inquiétude face à « l’apparition, l’intensité et la prolifération du nuisible ». Comme les phalènes, les légionnaires sont de grandes voyageuses : elles peuvent parcourir une centaine de kilomètres en une seule nuit. Elles se reproduisent en outre à une vitesse prodigieuse. Malgré leur espérance de vie de seulement dix jours, les femelles parviennent à pondre environ 2 000 œufs. Elles profitent également du changement climatique. Les sécheresses suivies de fortes pluies semblent favoriser leur prolifération, et c’est justement ce qui s’est passé en Afrique australe l’année dernière, après une série particulièrement rude d’épisodes d’El Niño.

« La légionnaire d’automne n’est pas prête de s’en aller et il faut faire avec », m’a dit Sipho. Mais les paysans et les conseillers agricoles africains ont encore beaucoup à apprendre sur l’identification du nuisible, son appareil biologique et ses relations avec son écosystème. Sipho a mené lui-même des recherches et il n’est pas optimiste : « Plusieurs problèmes m’inquiètent. Le premier, c’est que la légionnaire d’automne est difficile à éliminer, même en utilisant les pesticides recommandés. »

Réaction

Les chenilles sont plus faciles à supprimer lorsqu’on les pulvérise régulièrement d’insecticide quand elles sont encore jeunes, entre le troisième et le sixième jour de leur cycle de vie de quatre semaines. Mais même à ce moment-là, elles restent difficiles à atteindre si elles se cachent sous les feuilles de maïs. Les chenilles plus vieilles et plus grandes sont encore moins aisées à éliminer. Elles creusent dans les tiges ou dans les barbes du maïs, ce qui les protège des produits chimiques et tue les plantes.

Chaque année, le Brésil dépense 600 millions de dollars pour essayer d’enrayer la prolifération des légionnaires d’automne. « L’Afrique n’a pas ces moyens », m’a dit Sipho, ce qui ajoute à son pessimisme. Le Nigeria a évalué sa lutte contre la légionnaire d’automne à 8 millions de dollars. C’est bien plus que d’autres pays comme la Zambie, qui dépense 3 millions de dollars pour 130 000 hectares touchés, et l’Ouganda, avec 1,2 million de dollars.

IRIN

On ignore encore quels insecticides sont les plus efficaces contre la souche de légionnaire d’automne présente en Afrique. Les tests et les innovations ne se font pas en une nuit. L’Amérique latine a découvert avec étonnement que la légionnaire acquière une résistance aux produits. Le Brésil utilise du maïs génétiquement modifié qui sécrète des toxines Bt pour lutter contre la légionnaire. L’Afrique du Sud pourrait faire de même, car elle autorise les cultures génétiquement modifiées, mais la plupart des autres pays africains sont opposés à leur introduction. La légionnaire pourrait d’ailleurs être en train d’évoluer génétiquement pour résister à cette arme chimique. La FAO a donc recommandé cette année, lors d’une série de réunions stratégiques à travers le continent, de limiter le plus possible l’utilisation d’insecticides chimiques en Afrique pour éviter que le nuisible développe une résistance et pour ne pas empoisonner l’environnement.

Que faire ?

La réunion de consultation organisée par la FAO à Nairobi en avril n’a débouché sur aucune solution miracle. Elle a plutôt souligné l’importance de renforcer les systèmes, de favoriser la coopération et de rassembler des données sur ce nuisible si récent en Afrique. Il en est sorti un nouveau cadre de référence en plusieurs points : la gestion durable, qui passe par la surveillance et les alertes précoces ; l’évaluation des impacts ; la communication et la sensibilisation ; et enfin, la coordination, qui fait tant défaut.

« Pour qu’une protection intégrée contre les nuisibles soit efficace, il faut avant tout suivre et surveiller les déplacements de ces nuisibles, évaluer les taux de perte de rendement et collecter des données en installant sur le terrain du matériel de télédétection », a dit Gabriel Rugalema, représentant de la FAO au Kenya. Il revient aux paysans d’être attentifs aux signes précoces dénonçant la présence des chenilles. Il leur est par ailleurs conseillé de labourer en profondeur pour ramener les jeunes chrysalides à la surface, de semer tôt pour éviter les périodes où l’infestation est plus élevée, plus tard dans la saison, et enfin, de brûler tous les résidus de cultures, qui pourraient nourrir et servir d’abri aux chenilles.

Les biopesticides tels que les virus, champignons et bactéries, ennemis naturels de la légionnaire, pourraient être une solution moins dangereuse que les produits chimiques classiques. Les insecticides d’origine végétale, comme l’huile de neem, peuvent également être efficaces. Cependant, selon Kenneth Wilson, spécialiste de la légionnaire d’automne, même si la FAO s’est engagée à favoriser l’accélération de la production locale et de l’introduction des biopesticides, la recherche, l’enregistrement et la commercialisation restent longs et coûteux.

La présence de la chenille a même été relevée dans des cultures irriguées de maïs d’hiver (de juin à août), alors que l’animal déteste le froid. Cela annonce une saison probablement très difficile pour Sipho et ses collègues.

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