Une récolte record incite le gouvernement zimbabwéen à investir encore plus dans la command agriculture

Certains soutiennent que le système de subventions centralisé présente des lacunes importantes et qu’il n’est pas viable à long terme

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Le Zimbabwe devrait récolter 2,1 millions de tonnes métriques de maïs cette année. Après une série de sécheresses provoquées par El Niño, le pays a enfin reçu de bonnes précipitations. Ainsi, pour la première fois depuis plusieurs saisons, le Zimbabwe pourra nourrir ses citoyens sans avoir recours aux importations commerciales ou à l’aide alimentaire. Mais est-ce le fruit d’une bonne fortune ou d’une bonne politique ?

Le gouvernement zimbabwéen est convaincu qu’il a trouvé le secret pour assurer la sécurité alimentaire de son peuple. La récolte de maïs cette année a en effet dépassé toutes celles réalisées depuis la mise en œuvre d’une réforme agraire controversée, il y a presque 20 ans. Harare ignore les voix de ceux qui soutiennent que le succès est surtout dû à une météo plus favorable et qui s’inquiètent au sujet des lacunes du programme et des retours à plus long terme.

Le nouveau président Emmerson Mnangagwa a décidé d’investir encore davantage dans la command agriculture, un important programme de subventions soutenu par le secteur privé qui fournit aux agriculteurs des semences, des engrais, du carburant et des produits chimiques. À la saison suivante, les bénéficiaires doivent remettre une partie de leur récolte au gouvernement pour rembourser ce prêt.

Quelque 50 000 petits agriculteurs et agriculteurs commerciaux cultivant 160 000 hectares de champs de maïs dans des zones « à fort potentiel » ont bénéficié du programme. Ils doivent maintenant revendre cinq tonnes par hectare au Grain Marketing Board (GMB), une entité gérée par l’État, pour rembourser partiellement le prêt qu’ils ont contracté.

Des agriculteurs heureux

Simpson Mukari, un agriculteur de la communauté rurale de Goromonzi, à 50 km au sud-est de la capitale, Harare, a dit qu’il avait récolté en moyenne sept tonnes de maïs par hectare après avoir reçu du carburant et bénéficié de services de labour.

« J’ai cultivé 20 hectares dans le cadre du programme et ce que j’ai récolté dépasse mes attentes », a-t-il dit à IRIN. « J’ai remboursé l’intégralité du prêt et mis de côté suffisamment de maïs pour nourrir [les 6 membres de] ma famille pendant un an. Vu le profit que j’ai fait, il est possible que je n’aie pas besoin d’un autre prêt. »

Après le remboursement de son prêt, M. Mukari dispose toujours de 40 tonnes de maïs, pour une valeur de plus de 15 000 dollars.

Le programme sera renouvelé cette année avec des objectifs encore plus ambitieux. Outre le maïs, il inclura le blé, le soja et le bétail.

Il couvrira notamment 220 000 hectares de champs de maïs — 60 000 hectares irrigués et 160 000 hectares en culture pluviale — pour un coût anticipé de 213 millions de dollars. Avec d’autres sociétés privées, Sakunda Holdings, une entreprise de distribution de carburant, financera le programme pour le compte du gouvernement. Les détails restent cependant vagues.

La command agriculture a été « conçue pour résoudre un problème fondamental auquel notre pays était confronté à la suite de la mise en œuvre de la réforme agraire, soit la mobilisation d’un financement durable et abordable pour notre agriculture », a écrit le ministre des Finances Patrick Chinamasa plus tôt cette année. « La récolte 2016-2017 ouvre la voie à la concrétisation de cet objectif. »

 

Assurer la sécurité alimentaire : une tâche difficile

Depuis les perturbations causées par la réforme agraire de 2000, qui a exproprié sans compensation les agriculteurs blancs pour redistribuer leurs fermes à des Zimbabwéens sans terre, le pays a mis en œuvre divers programmes pour tenter de relancer l’agriculture.

À la suite de la réforme agraire, l’économie a été affectée par une baisse des investissements étrangers. Des sécheresses successives ont également affecté la production agricole. En réaction, l’armée a mis en œuvre l’opération Taguta/Sisuthi, en 2005-2006. L’objectif était de contraindre les agriculteurs à remettre au gouvernement leurs surplus de maïs, mais l’opération a été qualifiée d’échec.

Le programme de mécanisation agricole mis en place en 2007 par la Banque de réserve, largement considéré comme corrompu, a lui aussi échoué. La plupart des bénéficiaires sélectionnés pour recevoir des équipements semblaient entretenir des liens avec le pouvoir.

L’an dernier, alors qu’il était vice-président, M. Mnangagwa a défendu le système d’agriculture contractuelle. Dans son discours d’investiture en tant que chef d’État, prononcé le mois dernier, il a déclaré que la sécurité alimentaire était un objectif prioritaire du gouvernement.

La nomination de Perence Shiri au poste de ministre de l’Agriculture témoigne de cette volonté d’améliorer la sécurité alimentaire. M. Shiri, un ancien général de corps aérien comme M. Mnangagwa, s’est fait connaître dans les années 1980 pour son implication dans la répression du Matabeleland, une opération menée par le gouvernement contre des dissidents qui a fait plus de 20 000 victimes civiles.

L’approche de M. Mnangagwa s’appuie sur un modèle de développement axé sur la planification centralisée, un modèle que le pays a emprunté à la Chine, qui est un partenaire idéologique de longue date de la ZANU-PF, le parti au pouvoir. L’armée et son soutien logistique jouent un rôle clé dans le programme aux côtés des agents de vulgarisation du ministère de l’Agriculture.

 

Le prix du succès

Ceux qui critiquent le programme estiment que le gouvernement n’a pas bien fait ses calculs. Il a en effet annoncé l’an dernier qu’il donnerait aux agriculteurs 390 dollars par tonne de maïs, un tarif beaucoup plus élevé que les cours mondiaux et environ un tiers de plus que le prix que les meuniers auraient offert au gouvernement.

D’après Reuters, cet écart représente une perte de 118 millions de dollars pour Harare, ce qui vient s’ajouter à un déficit qui, cette année, devrait s’élever à 400 millions de dollars, ainsi qu’à une dette déjà considérable.

Ian Scoones, chercheur à l’Institut d’études pour le développement (Institute of Development Studies, IDS), rappelle que les subventions agricoles ne datent pas d’hier et qu’elles ont été utilisées dans les années 1930 et 1940 par le gouvernement colonial pour aider les agriculteurs commerciaux blancs.

M. Scoones suggère par ailleurs que le gouvernement actuel pourrait chercher à prêter main-forte aux agriculteurs commerciaux noirs, qui, même s’ils entretiennent des liens étroits avec la ZANU-PF, n’ont pas obtenu d’aussi bons résultats que les petits agriculteurs à la suite de la réforme agraire.

« La grande question est évidemment de savoir “si cette approche est viable à long terme, économiquement et politiquement ?” » a souligné M. Scoones. « Il suffit qu’il y ait une mauvaise saison des pluies, voire une saison moyenne, pour que la situation se détériore et vienne alourdir une dette nationale déjà colossale. »

John Robertson, un consultant en économie basé à Harare, croit que la command agriculture est une « grosse erreur », surtout que le changement climatique menace déjà la viabilité de la production pluviale de maïs.

« Cet élément est particulièrement important à souligner, car la majeure partie des infrastructures d’irrigation du pays sont en très mauvais état », a-t-il dit à IRIN.

Des 50 000 agriculteurs qui ont bénéficié du programme, plus de 10 000 n’auraient pas encore livré leur maïs au GMB. L’organisation a en effet la réputation d’obliger les agriculteurs à supporter de longs délais de paiement.

Ainsi, au moment des récoltes, les agriculteurs doivent faire un choix difficile : ils peuvent vendre leurs céréales au GMB ou faire affaire avec des négociants informels qui peuvent payer sur-le-champ, mais qui offrent un prix beaucoup plus faible — une option qui permet aussi d’éviter les coûts supplémentaires liés au transport du maïs vers les silos du GMB.

 

Les lacunes

Selon des informations parues dans la presse, le GMB n’avait reçu que 230 000 des 2,1 millions de tonnes censées avoir été récoltées en date du 31 juillet. L’armée a donc dû être déployée pour persuader les agriculteurs de remettre leur récolte au gouvernement.

Sans des chiffres clairs, il est difficile d’évaluer le succès du programme de subventions. Un rapport publié le mois dernier par le comité parlementaire sur les terres et l’agriculture, qui a parcouru le pays, a globalement fait l’éloge du programme, mais il a aussi identifié des lacunes importantes dans sa mise en œuvre.

Le rapport révèle notamment que certains des intrants fournis gratuitement aux agriculteurs ont été vendus sur le marché noir, ce qui se produit aussi dans le cadre d’autres programmes de subventions gouvernementaux. Par ailleurs, de nombreux fermiers n’ont pas reçu à temps l’ensemble du matériel et certains ont dû parcourir de longues distances pour atteindre un centre du GMB, où ils ont été frustrés par les formalités administratives.

Le comité a également reconnu que certains agriculteurs avaient décidé d’abandonner le programme « parce que le mot “command” leur faisait peur. Ils avaient l’impression qu’il s’agissait d’un programme de l’armée et que les conséquences seraient appliquées à la manière militaire s’ils ne se montraient pas à la hauteur des attentes. »

Selon le Fonds monétaire international (FMI), le Zimbabwe s’attend à enregistrer une croissance économique de 2,5 à 3 pour cent en 2017 à cause de cette récolte record. Le FMI a également souligné que le système d’agriculture contractuelle devait être revu pour être viable à plus long terme.

Le gouvernement est conscient des implications budgétaires, mais il considère le soutien ciblé comme une mesure « justifiée » pour atteindre l’autosuffisance alimentaire, a indiqué le FMI dans une déclaration.

D’après l’organisation, le gouvernement zimbabwéen suppose que le secteur privé contribuera de plus en plus au programme, ce qui lui permettra de réduire sa propre participation. Or selon plusieurs, ce ne sont là que des vœux pieux.

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