Immobilier meurtrier : un problème courant au Kenya

Les autorités kenyanes ont promis de sévèrement punir tous les responsables de l’effondrement d’un immeuble résidentiel de six étages vendredi, dans le quartier populaire d’Huruma, à Nairobi, qui a fait au moins 22 morts et plusieurs dizaines de disparus.  

Les Kenyans sont habitués à ce genre de vives réactions de la part de l’État, mais cela ne semble pas suffire à mettre fin à la corruption et au manque de contrôle qui permettent à de telles tragédies de se répéter.

Le président kenyan, Uhuru Kenyatta, s’est rendu à Haruma — où la Croix-Rouge et des bénévoles locaux se dépêchaient, sous une pluie battante, de sortir les victimes des décombres. Il a promis que les propriétaires de l’immeuble seraient arrêtés.

La démolition du bâtiment était prévue depuis 2014, mais le propriétaire aurait dissimulé le « X » rouge marqué sur ses murs par le conseil du comté pour indiquer qu’il devait être rasé.

Le gouverneur Evans Kidero a dit que les responsables assurance qualité seraient licenciés, non seulement pour n’avoir pas assuré la démolition du bâtiment, mais avant tout pour en avoir permis la construction. Cet immeuble collectif, accompagné de deux autres, était construit près d’une rivière avec, d’après nos sources, des matériaux ne correspondant pas aux normes. Il s’est effondré après de fortes pluies suivies d’une inondation.

« Le fait [que le propriétaire] ait réussi à construire l’immeuble près d’une rivière et qu’il ait pu le louer alors qu’il existe des agents responsables de ces zones montre bien à quel point la corruption est répandue », a dit M. Kidero ce dimanche.

Les propriétaires et les promoteurs immobiliers ont souvent recours aux tribunaux pour empêcher le comté de Nairobi de raser les constructions dont la démolition est prévue, a ajouté le gouverneur, soutenant qu’ils étaient souvent liés à de puissants lobbys du pays.

Rien ne change

La réaction des autorités n’est pas nouvelle pour John Mathenge, PDG de Global Veterans and Peace Ambassadors, une équipe de premiers intervenants composée d’anciens militaires. Selon lui, elle a pour but d’apaiser les Kenyans en leur assurant que des mesures sont prises, mais en réalité, rien ne change.

« L’ordre d’arrestation prononcé par le président ne vaut rien », a-t-il dit à IRIN. « Combien de fois de tels ordres ont-ils été donnés pour ne finalement conduire qu’à des affaires non classées au tribunal ? »

Le secteur de la construction kenyan est en plein boom, avec un taux de croissance de plus de 20 pour cent ces dernières années. Mais selon un rapport publié en 2014 par l’entreprise de conception et d’ingénierie Questworks, une bonne partie du béton utilisé à Nairobi n’a pas la solidité requise.

D’après une autre étude, entre 2006 et 2014, 17 bâtiments se sont effondrés tout seuls au Kenya, faisant en tout 84 morts et plus de 290 blessés.

Pour l’architecte Peter Mungai, la demande de logement à Nairobi est si grande que des habitations sont construites sur des zones humides, sans études techniques adaptées et sans mesures de sécurité.

« De nombreux bâtiments en construction ne respectent pas les arrêtés du comté », a-t-il dit. « Vous serez stupéfait d’apprendre que des permis sont accordés pour des projets douteux et que les personnes mandatées pour en surveiller la construction sont rarement présentes sur le chantier. »

Samuel Waithaga, de l’organisation de la société civile COFEDI, est tout aussi franc : « Les personnes mandatées par le comté et l’État pour autoriser les projets immobiliers de la ville sont corrompues. »

« Elles se compromettent à autoriser des bâtiments qui ne respectent pas les normes et mettent en péril la vie des Kenyans les moins favorisés », a-t-il dit.

Voici les pires tragédies de ces dix dernières années dans le secteur de l’immobilier :

  • 2015 : Un immeuble résidentiel de huit étages s’écroule à Nairobi, faisant au moins deux morts. M. Kenyatta ordonne un audit de tous les immeubles de la capitale.
     
  • 2014 : Une personne meurt et plusieurs sont blessées dans l’effondrement d’un immeuble résidentiel de cinq étages à Nairobi.
     
  • 2013 : L’effondrement d’un bâtiment en construction dans la ville de Kimusu, à l’ouest du pays, fait neuf morts.
     
  • 2011 : Au moins deux personnes meurent lorsqu’un bâtiment de six étages en construction s’écroule à Nairobi.
     
  • 2009 : Jusqu’à 20 personnes sont portées disparues dans l’effondrement d’un bâtiment de cinq étages en construction à Kiambu, à 12 kilomètres de Nairobi.
     
  • 2006 : 14 personnes meurent lorsqu’un immeuble de cinq étages en construction s’écroule à Nairobi. Des équipes de secours américaines, britanniques et israéliennes arrivent pour aider aux recherches des personnes coincées sous les décombres. Quatre ingénieurs municipaux sont suspendus.

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Traduction publiée le 3 mai 2016