Lacunes de gestion des migrants morts et disparus en Europe

Le nombre de migrants et de demandeurs d’asile atteignant les côtes du sud de l’Europe ne cesse d’augmenter pour l’année 2014 – 75 000 environ au dernier décompte – et, avec lui, celui des victimes ayant succombé à leur traversée de la Méditerranée dans des embarcations surchargées impropres à tenir la mer.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) estime que depuis le début de l’année, plus de 800 migrants ont péri en tentant la périlleuse traversée depuis l’Afrique du Nord.

Rien que la semaine dernière, les corps de 29 migrants ont été découverts dans la cale surpeuplée d’un bateau de pêche, où ils seraient morts asphyxiés par les gaz d’échappement du moteur. D’après les témoignages de survivants, une soixantaine d’autres passagers auraient été poignardés et jetés à l’eau par cinq individus alors qu’ils tentaient de s’échapper de la cale. La veille, la marine italienne avait secouru 12 personnes dont le canot pneumatique avait chaviré au large des côtes libyennes. Les 109 autres personnes que transportait l’embarcation sont portées disparues.

Un nombre indéterminé d’autres migrants tentent le voyagent et disparaissent sans laisser de trace, leurs corps vraisemblablement engloutis par les flots, en laissant derrière eux des familles dans l’attente désespérée de nouvelles qui ne viendront pas.

Cela fait plus d’un mois que Yafet Gibe, un réfugié érythréen vivant au Soudan, n’a plus eu de nouvelles de sa femme Brikti partie tenter la traversée pour l’Europe avec leur fille de 20 mois. Elle l’a appelé de Lybie - le point de départ de la plupart des migrants et demandeurs d’asile cherchant à rejoindre l’Europe – le 20 juin, pour lui dire qu’elle devait embarquer à bord d’un bateau le 28 juin. Un ami des Gibe installé en Libye et le passeur de Brikti, qui lui a pris 1 600 dollars US pour le trajet entre le Soudan et la Libye et 1 700 dollars US supplémentaires pour la traversée de la Méditerranée, confirment tous deux qu’elle a embarqué avec sa fille comme prévu.

Mais M. Gibe, qui avait prévu de rejoindre sa femme en Europe avec leur autre enfant, n’a plus eu de nouvelles depuis. Il a appris que les familles des quelque 250 autres migrants et demandeurs d’asile qui voyageaient sur le même bateau n’ont pas non plus reçu signe de vie de leur proche. Le passeur soutient qu’ils se trouvent tous dans une prison italienne, mais à mesure que les semaines passent sans qu’aucun d’entre eux ne se manifeste, cela semble de moins en moins probable.

« Pour l’heure je suis au Soudan et il n’y a personne qui puisse m’aider », a dit M. Gibe à IRIN par téléphone depuis Khartoum. « Certains de mes amis en Europe ont pris contact avec la Croix-Rouge, et ils vérifient le nom des nouveaux arrivants en Italie, mais sans résultat. »

Aucun système d’identification des migrants décédés

À l’heure actuelle, l’Europe ne dispose d’aucun système centralisé permettant d’identifier les corps des migrants - qui voyagent le plus souvent sans documents d’identité - ou de prévenir les familles dans leurs pays d’origine. En l’absence de corps sur lequel prélever un échantillon d’ADN ou autre donnée d’identification, il est encore plus difficile d’aider les familles à retrouver la trace de leurs proches disparus. Les associations de défense des droits de l’homme et des intérêts des migrants exercent une pression croissante, en faisant valoir que les familles ont le droit de connaître le sort de leurs proches disparus et que les gouvernements européens devraient en faire plus pour les aider.

« L’absence de conclusion rend tout travail de deuil impossible ; des vies entières se focalisent sur le retour de l’être cher et les relations familiales peuvent s’étioler », a dit Simon Robins, un chercheur du Centre d’études appliquées sur les droits de l'homme de l'université de York, qui a récemment co-écrit un document d’information sur la manière dont l’Europe pourrait améliorer sa gestion des migrants qui meurent ou disparaissent à sa frontière sud.

M. Robins et ses co-auteurs considèrent qu’il existe « un impératif humanitaire et une responsabilité morale et légale » à tenter d’identifier les corps des migrants décédés, prévenir leurs familles et traiter leur dépouille avec dignité. C’est pourtant rarement le cas, à en croire l’étude qu’ils ont conduite sur l’île grecque de Lesbos. Les chercheurs ont découvert « une zone d’ombre dans laquelle aucune autorité ne veut assumer » les corps des migrants rapportés par les garde-côtes de l’île. Il n’existe pas non plus de budget national ou européen dédié à leur inhumation. En conséquence, « les migrants non identifiés sont enterrés à la hâte dans des tombes anonymes », rendant leur localisation impossible pour les familles.

« Recueillir les indices que livre le corps est essentiel lorsqu’il y en a un, mais il est évident qu’une majorité de corps repose au fond de la mer Méditerranée et ne sera jamais retrouvée », a dit M. Robins, en ajoutant qu’il existe d’autres moyens de reconstituer la liste des passagers.

Interroger les survivants

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) interroge les survivants des naufrages et autres catastrophes en mer que l’on conduit dans les ports italiens afin de compiler une liste des migrants dont les corps ont été perdus ou jetés à la mer. Cette liste est ensuite communiquée aux autorités italiennes.

« En pratique, dès qu’un nouveau naufrage est signalé, nous recevons aussitôt des appels des familles. Nous les mettons en contact avec quelqu’un qui se trouvait à bord pour déterminer si leur proche y était aussi », a expliqué Simona Moscarelli, qui collabore avec l’OIM en tant qu’experte en droit migratoire à Rome. « Dans certains cas, il nous est arrivé d’accompagner des proches de migrants au poste de police pour qu’ils déclarent la disparition. »

Le naufrage qui a coûté la vie à plus de 350 demandeurs d’asile, des Érythréens pour la plupart, au large de Lampedusa en octobre 2013 a choqué la planète entière et a motivé le lancement de la mission de recherche et de sauvetage de la marine italienne, Mare Nostrum, qui a depuis permis le sauvetage de dizaines de milliers de migrants. Ce qui distingue ce drame, c’est qu’il est survenu suffisamment près des côtes pour que les corps puissent être repêchés par des plongeurs. Pourtant, neuf mois plus tard, plus de la moitié de ces corps n’a toujours pas été identifiée et les familles des migrants dont le corps a été identifié n’ont pas encore été officiellement prévenues, rapporte la Croix-Rouge italienne.

Les autorités locales ont prélevé des échantillons d’ADN sur tous les corps, mais faute d’échantillons témoin obtenus auprès de membres de la famille proche (connus sous le nom de données ante-mortem) qui permettraient d’établir une correspondance, ces données ont peu de valeur. Les corps qui ont pu être identifiés l’ont généralement été en mettant en relation les familles (qui ont contacté des organisations comme la Croix-Rouge et l’OIM dans les jours suivant la tragédie) avec des survivants du naufrage qui ont pu confirmer ou non la présence à bord du proche disparu.

La Croix-Rouge et l’OIM sont toutes deux présentes en Érythrée et seraient potentiellement en mesure de recueillir des échantillons d’ADN auprès des familles. Mais d’après Lourdes Penados, conseillère médico-légale régionale du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), rares sont les membres de la famille proche vivant en Érythrée à les avoir contacté, et les inviter à se présenter pour un prélèvement ADN pose des problèmes diplomatiques et sécuritaires considérables dans un pays où émigrer sans l’autorisation de l’État est interdit et sévèrement puni.

Manque de bases de données centralisées

Le CICR a tenu une conférence en novembre 2013 sur la manière dont les pays européens du pourtour méditerranéen pourraient améliorer la gestion et l’identification des migrants décédés.

« Nous avons constaté que la plupart des pays étaient confrontés à des problèmes similaires », a dit Mme Penados à IRIN. « Il existe un manque de bases de données centralisées pour les corps non identifiés et un manque de communication entre institutions aux niveaux national et régional. »

Un certain nombre de recommandations ont été formulées à l’occasion de cette conférence, notamment l’adoption de pratiques normalisées en matière de collecte et de gestion des informations relatives aux migrants décédés et l’enregistrement de ces données dans des bases de données centralisées accessibles par l’ensemble des institutions concernées. Mais en dépit des efforts déployés par le CICR pour solliciter l’appui de l’Union européenne (UE) sur ce sujet, très peu de progrès ont été faits dans le sens d’une mise en œuvre de ces recommandations, a dit Mme Penados.

« Il s’agit d’un problème régional : l’UE devrait s’impliquer et allouer des ressources pour permettre à cette centralisation de voir le jour », a-t-elle dit.

L’un des obstacles majeurs reste l’absence de mécanismes pour rapprocher les données post-mortem collectées dans les pays européens où se trouvent les corps des migrants et les données ante-mortem présentes dans leurs pays d’origine à travers la planète.

« Nous sommes potentiellement face à un problème d’une très grande complexité logistique », a admis M. Robins, qui a néanmoins soutenu qu’avec la volonté politique suffisante, ces obstacles pourraient être surmontés.

Andreas Kleiser de la Commission internationale pour les personnes disparues (ICMP) a admis que de remonter jusqu’aux familles des migrants décédés dans leurs divers pays d’origine nécessiterait un « effort considérable », mais des efforts d’une complexité comparable ont déjà été déployés avec succès pour identifier les victimes de catastrophes naturelles et de conflits.

« Le tsunami [de 2004] en Thaïlande a fait quelque 8 500 victimes, parmi lesquelles de nombreux touristes du monde entier. Il fallait retrouver des membres de la famille et collecter des références ADN, et ça a été fait. Interpol et les forces de police nationales ont coopéré pour solliciter des échantillons ADN aux familles. »

« Cela prouve que ça peut être fait, mais il faut un mécanisme pour coordonner ce genre de choses, et de l’argent. »

L’an dernier, l’ICMP et l’OIM ont signé un accord de coopération visant à tirer profit de la vaste expérience de l’ICMP en matière de test ADN pour la recherche de personnes disparues et de son importante base de données de référence et de profils de victimes, en y superposant la présence de l’OIM dans les pays d’origine pour recueillir des informations sur les personnes disparues et des échantillons d’ADN. Cependant, aucun programme concret n’a encore été mis en place et il est généralement admis que le leadership et les fonds doivent provenir de l’UE.

« Ça concerne les États membres de l’UE et les systèmes de protection aux frontières de l’UE », a souligné M. Kleiser. « Le problème doit être abordé à l’échelle de l’Union européenne ainsi que par les relations extérieures de l’UE. »

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