S’affranchir de la peur après 2015

L’héroïne d’Afghanistan, le plus grand producteur mondial, est envoyée en Russie, le plus grand consommateur, via le Tadjikistan. Les méthamphétamines produites au Bénin sont acheminées vers le Japon via l’Égypte. La cocaïne des Andes est transportée par porte-conteneurs du Brésil vers l’Afrique de l’Ouest, avant d’être réexportée par des contrebandiers nigérians vers l’Europe de l’Ouest. Et des passeurs aident les migrants somaliens et éthiopiens à se rendre au Yémen et en Arabie saoudite.

Le crime organisé, qui bénéficie souvent de la complaisance des gouvernements, représente une menace croissante pour les citoyens des États les plus fragiles. Alors que le nombre de victimes des conflits armés a atteint son plus bas niveau historique, avec 50 000 victimes par an, selon une étude réalisée en 2012, peu a été fait pour lutter de manière efficace contre le crime organisé à travers le monde.

À l’heure où les Nations Unies réfléchissent à la suite à donner aux Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) de 2015, de nombreuses parties prenantes demandent l’inclusion d’objectifs concernant la sécurité et la justice dans l’Agenda pour le développement post-2015 et une reformulation du discours actuel relatif au crime transnational. Selon certaines organisations de défense des droits de l’homme, « s’affranchir de la peur » et lutter contre le crime organisé ne sont pas seulement une question de sécurité personnelle, mais également de développement.

Que signifie s’affranchir de la peur ?

S’affranchir de la peur implique que « l’État ait le monopole de la violence légitime », a dit à IRIN Stephen Ellis, chercheur principal du Centre d’études africaines de l’université de Leiden. « C’est une conception moderne et progressiste d’un bon État ».

Le Rapport mondial sur le développement humain de 1994 définit la sécurité humaine comme « se libérer de la peur et se prémunir contre le besoin ». L’origine de cette expression remonte à la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais le rapport de 1994 a suscité un débat important concernant la sécurité humaine et ses liens avec le développement humain.

Dans un document de réflexion destiné au groupe de travail des Nations Unies sur l’Agenda pour le développement post-2015, le Haut Commissaire aux droits de l’homme (HCDH) a affirmé la nécessité d’un « nouveau modèle de développement [...], visant à garantir à tous d’être libérés de la peur et du besoin, sans discrimination ».

« Poser des questions sur ce qui constitue la peur pour qui et dans quels contextes améliorera probablement notre compréhension analytique des conflits d’intérêts qui génèrent la peur », a dit à IRIN Adam Edwards, directeur du Center for Crime, Law and Justice de l’université de Cardiff. Cela pourra alors faciliter l’élaboration de politiques de lutte contre ces peurs.

Mais certains estiment que cette terminologie n’est pas adaptée pour prendre des mesures efficaces. « En théorie, il est impossible d’éliminer la peur », a dit à IRIN Desmond Arias, professeur agrégé à l’université George Mason. « Même dans une société relativement sûre, la peur existe. Il est bon d’avoir une certaine dose de peur. »

« Je ne suis pas sûre que ce soit un concept utile », a dit à IRIN Vanda Felbab-Brown, agrégée supérieure de recherches à la Brookings Institution. « Se libérer de la peur est non seulement complètement irréaliste, mais également très absolutiste. » C’est donc un objectif impossible à atteindre. « Je préfèrerais que l’on parle d’amélioration de la sécurité humaine et de renforcement des liens entre les citoyens et les gouvernements », a-t-elle dit.

Peur et développement

Le crime organisé est un élément extrêmement important de tout débat concernant la sécurité humaine ou l’affranchissement de la peur. James Cockayne, directeur du Bureau de New York de l’Université des Nations Unies, estime cependant qu’il est « important de ne pas perdre de vue l’affranchissement du besoin ». « Lorsque l’on analyse les liens entre le crime organisé, la violence et le développement, la question du besoin est assez complexe. »

« De nombreux groupes criminels apportent des services à la communauté », a dit M. Cockayne. Il est donc essentiel de comprendre le concept d’affranchissement du besoin et le lien entre le crime et le développement. Selon Emmanuel Kwesi Aning, directeur de la faculté des affaires et recherches universitaires du Centre international Kofi Annan de formation au maintien de la paix, les groupes criminels allouent une partie des fonds obtenus de leurs activités criminelles pour favoriser le développement afin de se faire accepter dans leurs villes et villages. Dans de nombreuses régions d’Afrique de l’Ouest, « ils ne sont pas perçus comme des criminels, mais comme des développementalistes », a-t-il dit à IRIN. « Ce n’est pas qu’une question de criminalité. Ce n’est pas qu’une question de sécurité humaine. C’est une question de développement. »

Tout le monde n’est cependant pas d’accord pour dire que les narcotrafiquants et les groupes criminels réinjectent l’argent de leurs activités dans la communauté. « Une part importante de l’argent de la drogue sert à financer les campagnes des hommes politiques », a dit M. Ellis. « Rien ne prouve que [cet argent sert à financer] des écoles et des routes. »

Erreurs de désignation

Cette confusion et la croyance selon laquelle le crime organisé international serait en pleine croissance dérivent du fait que, ces dernières années, « certains types de comportement auparavant désignés autrement sont désormais qualifiés de crime organisé international », a dit M. Ellis. « Nombre de ces comportements, impliquant parfois une dose importante de fraude, étaient autrefois qualifiés de patrimonialisme, subornation ou corruption. »

Selon les recherches de M. Ellis, l’Afrique de l’Ouest servait déjà de lieu de transit pour l’héroïne à destination des États-Unis en 1952 et cela fait très longtemps que les contrebandiers transportent par bateau des produits illicites ou de contrefaçon dans la région. « Il y a vingt ans, ils ne transportaient pas de cocaïne », a dit M. Ellis, et ils étaient considérés comme moins dangereux pour la paix et la stabilité internationales, en partie parce que le lien entre les groupes islamistes extrémistes et le terrorisme mondial n’existait pas encore.

Il ne s’agit pas d’une simple question de sémantique. Il peut être dangereux de qualifier de crime organisé transnational des activités qui n’en font pas partie et d’élargir la définition pour englober toutes sortes d’actes allant de terrorisme à la contrebande de produits illicites en passant par la corruption. Cela criminalise et marginalise tout un ensemble d’acteurs.

Le crime organisé « est une désignation problématique. C’est un terme fortement connoté qui implique des mesures de répression, qui sont nécessaires, mais insuffisantes », a dit M. Cockayne. Selon lui, cela sape la volonté de la communauté internationale et des autres acteurs à engager un dialogue avec ces groupes, dont un grand nombre fournit également des biens et des services à la communauté.

Selon les experts, les approches militaires, telles que la « guerre contre la drogue » en Amérique latine, n’ont pas réussi à mettre un terme à ce problème. « Vous arrêtez certains criminels, mais pas les crimes », a dit M. Arias, de l’université George Mason. Aucune solution n’est apportée aux problèmes systémiques profonds qui sous-tendent ces crimes.

Selon une estimation de la Transform Drug Policy Foundation, le coût annuel de la guerre contre le narcotrafic dépasse les 100 milliards de dollars. Pendant les six ans de mandat du président mexicain Felipe Calderon, environ 60 000 personnes ont été tuées en raison de cette guerre, sans compter les milliers de disparus.

Un phénomène local et mondial

Les groupes criminels sont à la fois profondément ancrés localement et extrêmement présents mondialement. D’importants cartels de la drogue et groupes criminels exercent leurs activités sur plusieurs continents de manière très efficace et transportent des produits illicites à travers le monde entier. Mais ce commerce est à bien des égards profondément local.

« Il ne s’agit pas d’une seule entreprise organisée, mais d’une série de réseaux interconnectés qui opèrent dans de nombreux pays », a précisé M. Arias.

« Il est important de ne pas différencier les groupes organisés internationaux du crime organisé local. C’est le réseau qui est important », a dit Jonathan Spencer, directeur du département de recherche en justice pénale de l’université de Manchester. Il faut donc mettre l’accent sur la lutte contre ces réseaux internationaux — qui relient les groupes de crime organisé — et contre le crime organisé local.

Lutter contre le crime organisé international

Selon les experts, il est en priorité essentiel de consolider les forces de police. « Particulièrement dans des pays où l’État n’a pas le monopole de la violence, comme il en existe beaucoup en Afrique, il faudrait aider les États à acquérir [ce] monopole », a dit M. Ellis.

« Il est nécessaire d’avoir des forces de police permanentes concentrées sur le bien-être de la communauté », a dit Mme Felbab-Brown. Selon elle, de simples mesures ciblant les citoyens, comme la surveillance policière des rues, sont une étape essentielle pour réduire le pouvoir des réseaux criminels et contrôler la violence.

Sur le long terme, il est crucial de créer des institutions fortes et de permettre aux citoyens de jouer un rôle actif au sein de l’État. « Nous essayons de faire en sorte que les pays réalisent qu’ils ont besoin que davantage de personnes participent à la gouvernance et à la prise de décision », a dit Davin O’Regan, agrégé de recherche au Centre d’études stratégiques de l’Afrique, qui considère que des réformes démocratiques sont fondamentales pour lutter contre le crime organisé. « Nous devons nous concentrer sur la légitimité. »

Mais développer de telles institutions peut être très compliqué dans des pays où le crime organisé est très présent. « Les réseaux criminels et politiques sont souvent très mêlés », a dit Mme Felbab-Brown.

La société civile à un rôle à jouer en collaborant avec les gouvernements pour mettre en place des politiques efficaces. « Des collaborations vraiment fortes entre l’État et la société ont permis d’instaurer de meilleures politiques », a dit M. Arias. Les communautés sont impliquées et deviennent des parties prenantes. « Il faut une sécurité humaine qui lie les citoyens et l’État », a dit Mme Felbab-Brown.

Se contenter d’améliorer le bien-être des citoyens ne permet cependant pas de mettre un terme au crime organisé. L’Histoire montre que dans bien des cas, les groupes marginalisés par la société et ayant moins de perspectives d’avenir sont plus enclins à former des gangs criminels. Aux États-Unis, « dans les années 1920, c’est la prohibition et l’immigration de masse [qui étaient à l’origine de ces gangs] », a dit M. Arias. « De nombreuses personnes ne parlaient pas forcément bien anglais et étaient marginalisées pour des questions de religion. »

La lutte contre le crime organisé et la violence dépend peut-être donc moins de l’amélioration de la situation socio-économique générale que du sentiment d’égalité de tous les segments de la société. « La pauvreté n’est pas la seule cause de ces activités », a dit M. Arias.

Les Nations Unies et l’Agenda post-2015

« Si les interconnexions entre la sécurité, la justice et le développement sont en principe acceptées aux plus hauts niveaux, des désaccords considérables existent cependant concernant leur intégration pratique dans le processus », a écrit Robert Muggah, directeur de recherche et coordonnateur de programme pour la réduction de la violence à l’Institut Igarapé, dans un document d’information préparé en vue d’une réunion d’experts de révision du cadre de redevabilité pour les conflits, la violence et les catastrophes naturelles pour l’Agenda pour le développement post-2015 en juin.

L’avantage d’un agenda pour le développement post-2015 est de fixer des objectifs spécifiques, notamment pour réduire la violence, ce qui fera probablement aussi baisser le taux de criminalité et le sentiment de peur de la population. « Des objectifs mesurables pourraient inclure “diviser par deux le nombre de morts violentes” ou “améliorer la sensation de sécurité pour tous” », a écrit M. Muggah dans un document destiné à l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. Selon lui, les conditions exactes de ces objectifs sont cependant moins importantes que le fait de s’assurer qu’ils soient spécifiques, ambitieux et défendables.

Il est également essentiel de faire le lien entre le développement et le crime. La communauté internationale doit faire très attention à la façon dont ces programmes sont mis en place. Paradoxalement, fournir de l’aide et des ressources peut consolider les réseaux criminels. « L’argent injecté constitue alors une rente — une ressource à disposition des politiciens et des gangs », a dit Mme Felbab-Brown. « Nous devons réfléchir au développement socio-économique sous l’angle de la criminalité. »

Il ne faut par ailleurs pas se concentrer uniquement sur les pays en développement, d’où proviennent les produits illicites. « Le fait que la loi soit transgressée à l’échelle mondiale et que le système financier mondial permette cela est un problème majeur », a dit M. Ellis. Les élites politiques, les cartels de la drogue et les chefs de groupes criminels « peuvent très facilement blanchir leur argent par le biais de banques internationales ». Il faut donc non seulement renforcer les États fragiles, mais également empêcher la mise en banque des profits générés par le commerce illicite dans le monde entier.

Selon M. Muggah, la sécurité et la justice sont des principes indépendants qu’il est important de préserver. « Il existe des droits, entérinés par des normes et des règlements internationaux, auxquels tous les citoyens peuvent prétendre », a-t-il dit. « Si les points de vue politiques divergent légitimement concernant ces deux principes, la sécurité et la justice sont de plus en plus considérées comme devant avoir une place importante dans l’agenda pour le développement post-2015. »

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