Risques et traitements au milieu des décombres

Au lendemain du tremblement de terre de magnitude 7,0 en Haïti, un des plus grands programmes de traitements antirétroviraux (ARV) des Caraïbes peine à renaître de ses cendres.



Le gouvernement haïtien a estimé que 24 000 Haïtiens avaient accès aux ARV avant le tremblement de terre, et d’après une récente évaluation de la situation par le Programme commun des Nations Unies sur le sida (ONUSIDA), moins de 40 pour cent des personnes sous traitement ont aujourd’hui accès aux ARV.



D’après des rapports publiés par l’ONUSIDA, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les principales organisations proposant des ARV en Haïti, l’accès aux traitements est inégal en cette phase de relèvement rapide, et on commence à craindre de nouvelles infections et des cas de VIH ou de tuberculose (TB) résistants aux médicaments.



La prévalence du VIH en Haïti est estimée à 2,2 pour cent, un taux qui place l’île en deuxième position dans les Caraïbes, après les Bahamas, et qui est l’un des plus élevés du monde en dehors de l’Afrique subsaharienne, d’après l’ONUSIDA.



Traitements perturbés



D’après une évaluation conjointe réalisée par l’ONUSIDA et le ministère de la Santé publique, les centres de traitements ARV ne fonctionnent toujours pas au maximum de leurs capacités dans trois des départements les plus touchés d’Haïti – Ouest, Sud-Est et les Nippes.



Selon un rapport de l’ONUSIDA publié en fin de semaine dernière, bien que ces trois départements accueillent la majorité des sites ARV, ils enregistrent tous de faibles niveaux de fréquentation. Tim Martineau, directeur du département de l'Appui technique et opérationnel à l’ONUSIDA, a dit que les travailleurs communautaires et les réseaux de personnes vivant avec le VIH ne disposaient plus des ressources nécessaires pour retrouver la trace des patients disparus.














Photo: UNAIDS
C’est dans les départements d’Haïti les plus touchés par le séisme, en vert, qu’étaient implantés la majorité des services VIH du pays

Les services de prévention de la transmission de la mère à l’enfant (PTME) dans ces départements ont également été affectés, pendant jusqu’à deux semaines dans certains cas. « Dans les institutions évaluées par l’équipe [conjointe], il a été rapporté que dans de nombreux cas, les bébés et les mères n’avaient pas reçu de médicaments ARV pendant et après l’accouchement », a dit M. Martineau.



« La plus grande difficulté était que les bâtiments des maternités étaient endommagés, et que les accouchements se déroulaient dans des conditions qui ne respectaient pas les normes optimales, ce qui rendait le processus de PTME impossible à mettre en place », a-t-il dit à IRIN/PlusNews.



L’ONUSIDA a dit qu’il faudrait mobiliser immédiatement 70 millions de dollars pour maintenir les services VIH pendant les six prochains mois, mais M. Martineau a noté que le Plan d'urgence du président américain pour la lutte contre le Sida (PEPFAR) avait déjà effectué sa promesse de don annuel à Haïti.



D’après lui, il semblerait que l’ONUSIDA prévoie d’augmenter sa contribution plus tard dans l’année. Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui a débloqué des fonds immédiatement après la catastrophe, recherche des moyens d’adapter son intervention aux conditions post-séisme en Haïti.



En revanche, l’évaluation a montré que, dans ces départements, les cliniques gérées par le Groupe haïtien d’étude du sarcome de Kaposi et des infections opportunistes (GHESKIO), une des plus anciennes organisations non gouvernementales (ONG) médicales de lutte contre le VIH/Sida en Haïti, fonctionnaient à 80 pour cent de leurs capacités.



Les traitements en situation de crise



GHESKIO fournit des traitements contre le VIH et la TB dans tout le pays, et ses patients sous ARV représentent 60 pour cent des patients inscrits au programme national ARV d’Haïti, d’après son directeur, le docteur Jean William Pape, qui a indiqué que depuis le séisme, l’organisation avait pu retrouver la trace de la plupart de ses patients dans ses 28 sites ARV à travers le pays.














Photo: Phuong Tran/IRIN
Le rythme des nouvelles prescriptions d’ARV a ralenti, car les patients viennent se faire soigner pour des plaies et des fractures

M. Pape explique ce succès par l’expérience et la planification. « Il faut planifier les situations de crise – comme nous avons connu des bouleversements politiques, des périodes de violence [et] des ouragans, nous donnons en général des médicaments aux patients pour deux semaines d’avance, y compris pour les traitements contre la TB, parce que ces crises durent généralement environ deux semaines. »



GHESKIO considère la gestion des catastrophes et la prévention des perturbations potentielles comme des composantes essentielles du traitement, et donne toujours aux patients des numéros d’urgence et des informations sur les sites de traitement alternatifs où ils peuvent se rendre s’il devient trop dangereux pour eux de se rendre dans leur clinique habituelle.



L’organisation a pu joindre la plupart de ses patients grâce aux téléphones portables, mais M. Pape a ajouté que GHESKIO utilisait aussi ce que l’organisation appelle un système de « correspondants » – qui sollicite les voisins pour retrouver la trace des patients disparus – bien que cette méthode ait été moins efficace depuis le tremblement de terre, car les habitants ont quitté la capitale, qui a été très durement frappée par la catastrophe. L’ONG a également diffusé, via la radio nationale, des informations sur l’accès aux traitements.



GHESKIO a eu la chance de conserver des capacités que beaucoup d’autres sites ont perdues, telles que la possibilité d’effectuer des numérations de CD4 – une mesure indiquant la résistance du système immunitaire, qui est essentielle pour déterminer si la thérapie ARV doit être débutée. D’après M. Pape, le rythme des nouvelles prescriptions d’ARV a ralenti depuis le séisme, et beaucoup de personnes se sont rendues à l’hôpital de terrain afin de se faire soigner pour des fractures, des plaies ou d’autres blessures.



Une population en mouvement



Partner in Health (PIH), une autre ONG médicale, travaille dans des départements tels que l’Artibonite, plus éloignés de l’épicentre du séisme. Joia Mukherjee, directrice médicale de PIH, a dit que la plupart de ses patients n’avaient pas manqué de doses d’ARV, et que du fait de la migration post-séisme des habitants de Port-au-Prince, elle s’attendait à voir le nombre de ses patients augmenter. Les installations de PIH offrent également la possibilité d’effectuer des numérations de CD4.



« Nous observons toujours des migrations depuis Port-au-Prince, et je pense que cela finira par devenir circulaire », a-t-elle dit. « Ce que disent certains de nos collègues, c’est que beaucoup [rentrent dans la capitale] mais choisissent de laisser leurs enfants derrière eux parce qu’ils pensent que la ville n’est pas sûre pour les enfants. »



PIH distribue depuis peu aux patients des passeports santé – un document au format poche contenant leur historique médical récent – afin de faciliter leur prise en charge dans différents départements. « Il est probable que beaucoup de gens fassent des allées et venues, le temps de retrouver une vie normale, et c’est toujours un facteur de risque pour le VIH », a dit Mme Mukherjee à IRIN/PlusNews.













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Nouvelles réalités, nouveaux risques




Depuis le tremblement de terre, PIH s’est provisoirement installé dans quatre grands camps de déplacés de la capitale pour fournir, en collaboration avec GHESKIO, des services à environ 80 000 personnes. Mme Mukherjee a dit qu’il fallait, sans perdre de temps, apporter une réponse au nouveau paradigme du risque VIH induit par les déplacements, et lutter contre les nouvelles infections au VIH.



« Dans les camps, nous dépistons de nouveaux cas et nous adressons ces patients aux cliniques… de GHESKIO, où ils peuvent avoir accès aux traitements à long terme. Quand on voit comment les gens vivent, il est impossible que des relations sexuelles ne soient pas échangées contre des choses comme de l’argent, de la nourriture, un abri ou la sécurité », a dit Mme Mukherjee à IRIN/PlusNews.



PIH a lancé une campagne de prévention visant les jeunes dans les camps, et l’ONUSIDA a appelé à redynamiser les programmes de prévention et à les adapter aux circonstances post-catastrophe.



Dans le cadre de cette mobilisation préventive, le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) a entrepris de distribuer des kits de prophylaxie post-exposition aux victimes de viols dans la ville de Port-au-Prince et ses environs, mais d’après Trygve Olfarnes, responsable de la communication de l’UNPFA au niveau régional, la demande est faible.



Haïti présente la plus forte prévalence de tuberculose en Amérique latine et aux Caraïbes, d’après l’Organisation mondiale de la santé. Selon Mme Mukherjee, les mauvaises conditions de vie et les problèmes d’accès à l’alimentation renforcent les risques de TB dans le pays.



M. Pape a mis en place un hôpital de terrain dédié à la TB, car GHESKIO dispose du seul laboratoire permettant d’effectuer les tests de TB, même les plus simples, tels que les examens microscopiques des frottis d'expectoration. Le gouvernement d’Haïti collabore avec GHESKIO pour mettre en place des services TB dans les camps accueillant les déplacés de la capitale.



llg/kn/he/il