Une paix durable, condition essentielle à la réconciliation

Près d’une décennie et demie après le génocide rwandais, les efforts de réconciliation reposent sur des systèmes culturels traditionnels, mis en place pour établir un lien de confiance entre les communautés, mais cela n’empêche pas les rescapés du génocide et les juges du système judiciaire « gacaca » de continuer à être pris pour cibles.

« Contrairement au modèle préconisé par la commission Vérité et réconciliation, nous employons des modèles typiquement nationaux de réconciliation en raison de la nature du conflit, "fondé sur la haine" », a déclaré à IRIN Fatuma Ndangiza, secrétaire exécutive de la Commission nationale d’unité et de réconciliation (créée par le Parlement en mars 1999), à Kigali, la capitale.

« On a tendance, après les conflits, à s’attendre à ce que des solutions soient apportées par des tierces parties, ce qui crée une dépendance et un manque de viabilité », a expliqué Mme Ndangiza.

« L’Ingando » fait partie des initiatives traditionnelles lancées pour instaurer une confiance entre les communautés ; il consiste à organiser des retraites de réconciliation d’un mois pour les personnes qui reviennent dans leurs anciennes communautés après avoir été jugées.

« On les met dans un contexte où ils [les rescapés et les responsables du génocide] vivent ensemble, étant donné que le conflit était basé sur des stéréotypes », a-t-elle indiqué. « Lorsque les populations sont en Ingando, elles peuvent choisir de participer à "l’Umuganda", pour consolider cette confiance ».

Dans le cadre de l’Umuganda, les populations participent à des travaux communautaires tous les derniers samedis du mois, pour renforcer leur cohésion. « C’est un devoir civique de participer à l’Umuganda pour assurer que tout le monde prenne part à la réconciliation et au développement », a-t-elle estimé.


Photo: Ann Weru/IRIN
Fatuma Ndangiza, secrétaire exécutive de la Commission nationale d’unité et de réconciliation

Les défis de la réconciliation

Mais le chemin vers la réconciliation est semé d’embûches. « Un million de personnes ont contribué au génocide, qui doivent être jugées et vivre ensuite aux côtés des victimes. Ce n’est pas facile », a expliqué Mme Ndangiza.

La pauvreté et l’analphabétisme comptent également parmi les obstacles à surmonter. « La plupart des auteurs du génocide sont pauvres [...] l’élite a planifié [le génocide] mais elle a manipulé les masses », selon Mme Ndangiza. « Si vous voulez instaurer une paix durable, il faut assurer une société équitable ».

« Il faut également récrire l’histoire afin qu’elle ne soit pas enseignée de manière à manipuler, mais bien à servir de leçon », a-t-elle recommandé.

Un livre d’histoire est en cours d’écriture qui servira de manuel et sera adopté par le ministère de l’Education.

Des cas de représailles à l’encontre des rescapés du génocide et des juges des tribunaux « gacaca » sont fréquemment signalés.

Les autorités rwandaises ont créé les Gacaca, tribunaux rwandais traditionnels, pour juger un certain nombre des auteurs de crimes commis au cours du génocide, et désengorger ainsi le système carcéral.

Au moins 170 rescapés du génocide ont été tués depuis 1998 et 14 décès ont été recensés depuis janvier, selon Benoît Kaboyi, secrétaire exécutif d’Ibuka, une organisation qui chapeaute diverses associations de rescapés.

« Ceux qui continuent de commettre ces crimes doivent être punis », a estimé M. Kaboyi, ajoutant que les personnes traumatisées avaient également besoin de recevoir des soins psychosociaux.

Selon les estimations du gouvernement rwandais, au moins 937 000 personnes ont été tuées au cours du génocide, entre avril et juillet 1994. Des centaines de milliers de femmes et de filles ont été victimes de différentes formes de violence sexuelle. « Des initiatives sont menées à l’heure actuelle pour que justice soit faite, mais il faut en faire plus », a-t-il expliqué.

« Parfois, nous avons besoin de preuves et ceux qui [en] fournissent reçoivent des menaces ; un certain nombre de juges ont également été tués », a indiqué Denis Bikesha, directeur de la formation, de la mobilisation et de la sensibilisation au service national des tribunaux gacaca.

Des postes de police ont été ouverts dans les régions où certaines personnes recevaient des menaces, a-t-il assuré.


Photo: IRIN
Crânes de victimes du génocide de 1994, dans l'église de Ntarama, dans l'ancienne province de Kigali rural. Environ 50 000 personnes ont été tuées dans cette église

Il arrive également que certains témoins ne soient pas honnêtes, et il y a également des cas de corruption, pratiquée pour faire en sorte que des individus « coupables » deviennent « innocents », a expliqué M. Bikesha.

Tribunaux traditionnels

À la fin de l’année 2007, 1 059 298 affaires avaient été jugées devant les tribunaux gacaca. Les premiers procès ont été ouverts dans l’ensemble du pays le 15 juillet 2006, et au moins 1 127 706 affaires ont été entendues. Au moins 30 pour cent des inculpés ont été déclarés innocents.

Depuis juin, les tribunaux sont également habilités à juger les affaires de viols et de meurtres, tentatives de meurtre et complicité de meurtre. Les principaux leaders et organisateurs du génocide sont jugés devant les tribunaux classiques.

Les tribunaux gacaca jugeaient auparavant les affaires liées aux biens, à la torture et à l’incitation. « Nous en avons presque fini avec ces affaires-là », a indiqué M. Bikesha.

Il a dit s’attendre à ce que l’ensemble des affaires de viols et de meurtres (il y en aurait plus de 10 000, selon les estimations) soient jugées d’ici à la fin de l’année 2009.

Selon Mme Ndangiza, le processus de réconciliation exige un engagement constant. « Il y a, au sein de la société, des extrémistes qui adhèrent encore à l’idéologie du génocide ».

« Il est difficile de mesurer les progrès accomplis dans le cadre de la réconciliation », a-t-elle indiqué. « Il est néanmoins encourageant de voir que les gens parviennent désormais à cohabiter dans des établissements mixtes ».

Des sommets nationaux sur la réconciliation sont également organisés tous les deux ans pour surveiller et évaluer l’évolution du processus, a-t-elle indiqué. Le Rwanda a adopté des lois contre la discrimination et l’idéologie du génocide, qui prévoient des peines allant jusqu’à la réclusion à perpétuité.

« Nous contrôlons également les discours des politiciens pendant leurs campagnes », a indiqué Mme Ndangiza. « Les identités ethniques peuvent être destructrices si elles ne sont pas bien gérées ».

Selafina Mukoimbtizi, habite dans un de ces établissements collectifs pour les rescapés et les anciens déplacés internes (connus sous le nom « d’umudugudu ») dans la région de Kimiroko, à la périphérie de Kigali. Elle a confié à IRIN qu’elle avait pardonné ceux qui avaient tué deux de ses enfants pendant le génocide.

« Nous les rencontrons et nous les voyons [les auteurs des meurtres] dans le coin [...] au moins, ils ont reconnu leurs erreurs et nous leur avons pardonné », a-t-elle dit. « Nous sommes habitués à cette vie, maintenant, parce que nous ne pouvons pas revenir en arrière et changer le cours des choses », a-t-elle ajouté.

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