Les paysans nigérians ne peuvent pas lutter seuls contre la désertification

Sans action concertée du gouvernement, la dégradation des sols pourrait priver des milions de personnes de leurs moyens de subsistance

Linus Unah

Journaliste indépendant basé au Nigeria

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Quand Abbas Gandi a perdu une grande partie de sa récolte à cause de la désertification et de la sécheresse il y a quelques années, il était si désabusé qu’il a envisagé d’abandonner sa ferme de 10 hectares.

« Ça a été un choc, une année terrible. Au lieu des 200 sacs que j’étais censé récolter, j’en ai obtenu entre 25 et 30, » a raconté à IRIN l’agriculteur de 68 ans, le front buriné ruisselant de sueur. « J’aurais arrêté l’agriculture si je n’avais pas été habitué à gagner et perdre. » Ce père de 13 enfants vit à Gandi, un village de l’État du Sokoto, au nord-ouest du Nigeria, près du désert du Sahara. Le total annuel des précipitations n’y dépasse pas les 600 millimètres, contre 3 500 sur la côte sud du pays.

Onze États du nord, dont le Sokoto, sont menacés par la désertification, processus de disparition des arbres et du couvert végétal, principalement dû à l’activité humaine, qui dégrade continuellement les écosystèmes arides. Dans le nord du Nigeria, la désertification met en péril les moyens de subsistance de près de 40 millions de personnes. Ces 11 États couvrent environ 35 pour cent du territoire national et se consacrent en grande partie à l’élevage et à la production agricole, notamment de haricots, de soja, de millet, de sorgho, de tomates, de melons, de poivrons et d’oignons.

Les agriculteurs combattent la désertification au coup par coup, mais, d’après les experts, pour que la lutte contre ce fléau soit efficace, le gouvernement doit mettre en œuvre une approche plus coordonnée et globale de gestion des terres et de l’eau.

Quel est exactement le problème ?

Le professeur Emmanuel Oladipo, qui conseille le ministère de l’Environnement du Nigeria sur les questions liées au changement climatique, a expliqué à IRIN comment la mauvaise gestion des sols, les pratiques de pacage non durables, la déforestation et la hausse de la consommation associée à l’explosion démographique accéléraient la désertification. « Les causes directes de la désertification et de la dégradation des terres arides sont principalement la réduction ou la destruction radicale du couvert végétal pérenne, notamment des arbres, et la simplification de la structure de la végétation. La surface terrestre qui n’est pas protégée par une végétation permanente est exposée à l’érosion par l’eau et le vent, à l’encroûtement dû à l’impact des gouttes de pluie et au piétinement par les bêtes, à la salinisation par évaporation et à l’engorgement dans les dépressions topographiques, puisqu’il n’y a plus de végétation permanente pour extraire l’eau du sol. »

Dans le nord du pays, des paysans prennent des mesures pour s’adapter à la désertification et à la fréquente récurrence des sécheresses. Ils plantent des arbres pour faire de l’ombre et couper le vent, utilisent des pompes au gazole pour irriguer leurs champs et sèment des espèces plus résistantes comme les haricots. Mais ces mesures sont loin d’être suffisantes face à l’ampleur du désastre. Le taux annuel de déforestation au Nigeria est de 3,5 pour cent, ce qui représente une perte moyenne de 350 000 à 400 000 hectares de couvert forestier. Selon les chiffres officiels, ce pays le plus grand d’Afrique perd plus de 10,5 milliards de nairas (34,3 millions de dollars) par an à cause de problèmes environnementaux comme la déforestation, la sécheresse et la désertification. Des chiffres non officiels évaluent même ce coût annuel en milliards de dollars.

Quelles mesures sont mises en œuvre ?

Il y a cinq ans, le Nigeria a mis au point un Plan d’action stratégique national pour lutter contre la désertification et la sécheresse, mais tout comme pour sa politique de lutte contre la sécheresse et la désertification et pour son plan de préparation à la sécheresse, les progrès sont freinés par un manque de financement et de volonté politique.

La majorité des mesures de lutte contre la désertification de l’État sont mises en œuvre par l’agence nationale pour la Grande Muraille verte, projet ambitieux lancé en 2007 et visant à planter d’arbres une bande de 15 kilomètres de long et de 8 000 kilomètres de large au sud du Sahara. Plus de 20 pays du Sahel sont impliqués et près de 8 milliards de dollars ont été mobilisés pour l’initiative. Depuis que le Nigeria a commencé à mettre ce projet en application en 2013, l’agence revendique une longue liste d’accomplissements, dont la plantation de cinq millions de jeunes arbres d’essences fruitières et forestières variées, ainsi que de centaines d’hectares de rideaux brise-vent et de bois et vergers collectifs.

Nigerian farmer in his maize field
Linus Unah/IRIN
Abbas Gandi a failli abandonner l’agriculture à cause des pertes dues à la désertification

Toutefois, une enquête menée dans plusieurs États nigérians impliqués présente une liste tout aussi longue de problèmes et signale un manque d’enthousiasme généralisé. Selon le Guardian nigérian, l’agence a reçu moins d’un cinquième des 1,05 milliard de nairas (3,4 millions de dollars) convenus pour les actions de cette année.

Pour Murtala Adogi Mohammed, doctorant étudiant les impacts du changement climatique dans l’État du Kastina, le problème est d’autant plus profond que les agriculteurs eux-mêmes ne sont pas suffisamment entendus dans la conception, la mise en œuvre et le suivi des actions. « Les projets de plantation d’arbres conçus par l’État sans la participation des paysans locaux et des principaux acteurs ne sont pas durables. Pour garantir que ces projets soient bien dirigés, bien assimilés et durables, il est très important que les habitants des zones rurales y adhèrent. »

Ces dernières dizaines d’années, le Nigeria a donc investi des centaines de millions de dollars dans des programmes de boisement et de reboisement, sans venir efficacement à bout de la désertification. Ologun Freeman, directeur adjoint du ministère de l’Environnement, a dit à IRIN que l’Initiative présidentielle de 2012 sur le boisement, dans le cadre de laquelle des millions de jeunes arbres ont été plantés, « n’avait pas été une réussite, car le gouvernement ne pouvait pas vraiment suivre les plants [jusque] sur le terrain où ils étaient censés être plantés ».

Un grand nombre d’efforts de l’État pour lutter contre la désertification dans le nord du pays ne sont pas « durables », a précisé Olagunju Temidayo Ebenezer, chercheur sur le changement climatique à l’université d’Ibadan. Selon M. Ebenezer, cela s’explique par le manque de suivi et de continuité, l’incohérence des politiques gouvernementales, et le détournement de fonds destinés à la gestion environnementale.

Que faut-il faire ?

Selon les experts, le gouvernement doit s’attaquer aux causes sous-jacentes de la déforestation, comme le manque de soutien politique, la faiblesse des règlementations et la pauvreté en milieu rural. Avant tout, il est nécessaire d’enrayer la tendance à une dépendance accrue et non durable envers les ressources foncières pour la production de nourriture, de médicaments, de carburant, de fourrage, de matériaux de construction et d’articles ménagers. La montée en flèche de la demande en bois de chauffe est la première source d’inquiétude lorsque l’on s’intéresse à la désertification dans le nord du pays. Le bois de chauffe et le charbon comptent pour 50 pour cent de la consommation nationale d’énergie primaire, et les populations rurales brûlent plus de 32 millions de mètres cubes de bois de chauffe par an.

M. Mohammed croit qu’offrir des « incitations économiques » telles que des prêts au capital social, des microcrédits et des subventions pour l’achat de matériel agricole réduirait la pauvreté et atténuerait la pression exercée sur les terres arides. « Le gouvernement devrait aussi améliorer l’état des infrastructures publiques telles que l’électricité en zone rurale, qui servirait de solution alternative au bois de chauffe comme source d’énergie locale ».

Au-delà de la plantation d’arbres, le Nigeria doit mettre au point des moyens efficaces pour renverser le processus de désertification et de sécheresse, a ajouté M. Oladipo, qui a participé à la rédaction du plan d’action de 2012. « Cela nécessite une approche globale et coordonnée de la gestion des terres, de la biodiversité et des ressources en eau des zones touchées dans le nord du Nigeria pour que les habitants de la région aient des moyens de subsistance durables », a-t-il expliqué.

Peut-être que les meilleures pistes de progrès se trouvent dans le plan d’action lui-même. Celui-ci admettait que l’approche du renversement du processus de désertification au Nigeria avait été « généralement incohérente, non coordonnée, fragmentaire, sectorielle et consist[ait] en des mesures correctives au coup par coup » sans « tentative sérieuse d’élaborer un cadre national global et coordonné. »

lu/am/ag-ld