Dynamiser la production alimentaire en Afrique

Les petits agriculteurs, qui détiennent plus de 80 pour cent des exploitations de l’Afrique subsaharienne, s’efforcent de s’adapter aux rapides hausses des températures et aux précipitations irrégulières, indique le Rapport 2014 sur l’état de l’agriculture africaine (Africa Agriculture Status Report, AASR) de 2014, qui a été rendu public le 3 septembre à Addis-Abeba.

Le rapport indique que ces agriculteurs risquent aujourd’hui d’être dépassés par la rapidité et la gravité du changement climatique.

Les agriculteurs se heurtent déjà à une hausse des températures moyennes. Des hausses plus importantes, comprises entre 1,5 et 2,5 degrés centigrades, sont prévues d’ici 2050.

Malgré les politiques de croissance et de sécurité alimentaire ainsi que les programmes comme le Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine (PDDAA) qui ont été mis en place au cours de ces dix dernières années, 200 millions d’Africains souffrent de malnutrition chronique et 5 millions meurent de faim chaque année, selon le rapport de l’AGRA.

« Alors que le changement climatique provoque une hausse des températures, la sécurité alimentaire du continent et sa capacité à générer une croissance économique bénéfique aux Africains pauvres – dont la majorité est agriculteur – dépendent de notre capacité à nous adapter à des conditions plus stressantes », a dit Jane Karuku, présidente de l’AGRA.

Selon les auteurs du rapport, l’Afrique australe devrait connaitre un assèchement important, alors que d’autres régions de l’Afrique subsaharienne risquent de devenir plus humides. Les agriculteurs devraient être exposés à des tempêtes plus violentes et des inondations plus fréquentes.

Lors du Forum sur la révolution verte en Afrique (AGRF) qui s’est tenu à Addis-Abeba la semaine dernière, les participants ont indiqué que les pays doivent mettre en place des technologies et « une agriculture intelligente face au climat », ce qui permettra de développer des cultures plus résilientes aux évènements climatiques extrêmes à venir.

Voici un résumé des questions clés abordées lors du forum :


Oublier les conseils « universels » sur la santé des sols

Les pratiques agricoles erratiques (par exemple, le fait de ne pas utiliser des engrais minéraux ou biologiques) et l’érosion des sols privent les cultures de 30 à 80 kg d’éléments nutritifs essentiels (comme le phosphore et l’azote) par hectare en Afrique subsaharienne.

Le pédologue James Mutegi de l’Institut international de la nutrition des plantes a expliqué que les pays africains devraient non seulement inverser la tendance actuelle de faible productivité des cultures et de dégradation des terres, mais aussi oublier les recommandations générales sur l’application des engrais sur leurs sols.

Les stratégies de promotion des engrais mises en place en Afrique sont rarement efficaces, car elles reposent sur une philosophie « unique » - ne pas reconnaitre la diversité des systèmes de production et l’ampleur des besoins des agriculteurs, selon la Banque mondiale.

M. Mutegi a dit que les agriculteurs « devraient appliquer le bon engrais au bon moment, et de la bonne façon au bon moment » pour maintenir la santé des sols africains, car les types de sols du continent, ou même d’un pays donné ne sont pas les mêmes. « Nous devons oublier les recommandations universelles habituelles », a-t-il dit.

Les Africains, a-t-il dit, doivent faire une cartographie pédologique et, dans le cas de certains pays, doivent mettre leurs cartes à jour. La cartographie serait un élément « crucial » pour savoir exactement où les engrais doivent être utilisés. « Dans les cas où il n’y a pas de déficience en certains nutriments, les agriculteurs ne devraient pas perdre d’argent en investissant dans des engrais », a-t-il dit.

La décision récente de l’Ethiopie de cartographier les sols et de construire des fabriques locales d’engrais de mélange à proximité des exploitants est considérée comme une bonne approche pour d’autres pays africains. L’initiative éthiopienne sur les engrais visant à offrir proposer des engrais sur mesure permettrait d’accroître le rendement des récoltes, a dit M. Mutegi.


Faciliter l’accès aux engrais

L’utilisation des engrais est faible en Afrique comparée aux autres régions avec une utilisation moyenne d’environ 10 kg par hectare, alors que les chiffres moyens sont de plus de 100 kg par hectare dans le monde. D’après Namanga Ngongi, le président de l’organisation non gouvernementale (ONG) Partenariat africain pour l'engrais et l'agro-industrie (African Fertilizer Agribusiness Partnership, AFAP), les pays africains doivent se concentrer sur deux domaines pour améliorer leur situation actuelle.

« La première chose [est] d’améliorer la logistique de distribution des engrais », a dit M. Namanga, en notant que les coûts de transport des points d’entrée jusqu’aux agriculteurs représentent environ 40 pour cent du coût des engrais en Afrique.

« Deuxièmement, les agriculteurs doivent améliorer leur accès financier aux engrais »a dit l’agronome camerounais. M. Namanga a indiqué que la participation croissante du secteur privé aux programmes d’engrais mis en place au Malawi, de l’approvisionnement au transport des engrais vers les différents points de vente, constituait un « effort courageux » pour changer l’agriculture dans les petites exploitations.

Il y a dix ans, le Malawi a lancé un vaste programme national pour subventionner les intrants agricoles (principalement des engrais pour la production de maïs) ; il ciblait plus de 1,5 million de familles d’agriculteurs. Résultat : la production de maïs et les revenus réels ont augmenté.


Adopter de nouvelles variétés de cultures

La stagnation de la production commerciale de semences est souvent pointée du doigt comme l’une des principales raisons pour lesquelles les rendements des cultures vivrières de base (comme le maïs) par hectare en Afrique sont jusqu’à 80 pour cent inférieurs à ceux des agriculteurs en dehors de l’Afrique.

D’après le directeur associé du Programme pour les systèmes semenciers en Afrique (Program for Africa’s Seeds Systems, PASS) de l’AGRA, George Bigirwa, il faut poursuivre les efforts pour améliorer les systèmes semenciers en Afrique en soutenant les instituts de recherche locaux et les fabriques de semences africaines, et en installant des mécanismes pour fournir des semences « améliorées » aux agriculteurs.

Après avoir ajusté leur système semencier, neuf pays africains ont enregistré des résultats positifs dans l’identification et la production de semences adaptées à la plantation dans des environnements spécifiques. Une étude réalisée par l’AGRA en 2013 et intitulée « Semer les germes d’une révolution verte en Afrique » a montré que la majorité des agriculteurs ayant investi dans des variétés de cultures améliorées ont obtenu des rendements de 50 à 100 pour cent supérieurs à ceux des variétés locales.

Selon cette même étude, 69 pour cent des agriculteurs kényans, 74 pour cent des agriculteurs nigérians et 79 pour cent des agriculteurs mozambicains ont expliqué que les variétés améliorées de maïs leur ont permis de doubler la quantité de maïs récoltée par hectare.


Faire participer les jeunes

L’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) indique que l’agriculture représente entre un quart et un tiers du PIB africain, mais emploie entre 65 pour cent et 75 pour cent de la force de travail, d’après l’IFPRI.

L’inquiétant est que la jeunesse africaine voit l’agriculture comme une profession « dépassée, peu rentable », selon un nouveau rapport rendu public la semaine dernière à Addis-Abeba par le Montpellier Panel et intitulé « Small and Growing - Entrepreneurship in African agriculture ».

Le rapport explique qu’il est nécessaire de renforcer les investissements dans l’entrepreunariat rural et l’entrepreunariat du secteur alimentaire, notamment en direction d’une population jeune en plein essor, afin que le continent atteigne la sécurité alimentaire.

Le secteur peut sembler plus attractif lorsque l’on prend en considération les sommes que les pays africains investissent dans les importations alimentaires. « Quand j’entends parler de 35 milliards de dollars de produits alimentaires [importations africaines annuelles], en tant qu’entrepreneur je me dis ‘quelle opportunité’ », a dit Strive Masiyiwa, un magnat africain des télécommunications.

Dans le rapport, le Montpellier Panel, qui se compose d’experts africains et européens, a dit qu’il faudrait mieux informer les jeunes sur les bénéfices de cette opportunité.

Ils ont expliqué que cet objectif pouvait être réalisé par le biais de formations professionnelles et de formations en gestion des entreprises pour les jeunes, de financements adéquats et abordables pour créer et développer des entreprises, et de créations d’environnements propices à l’entrepreunariat sur une base individuelle et collective.


Utiliser le « génie des femmes »

Les petites exploitantes dominent le paysage agricole dans la majorité des environnements de productions de l’Afrique subsaharienne. Cependant, elles représentent la majorité des acteurs ruraux enfermés dans des schémas socioculturels qui limitent leur productivité, leur rendement et leur efficacité agricoles à tous les niveaux de la chaîne de valeur.

D’après Wanjiru Kamau-Rutenberg, la directrice de l’African Women in Agricultural Research and Development (AWARD), les questions d’équité devraient être prises en considération dans l’ensemble des aspects de la production agricole.

Selon elle, les femmes sont trop souvent exclues des processus de prise de décision et la Révolution verte n’aboutira pas si « nous continuons à nous priver du talent et du génie des femmes qui représentent 50 pour cent de notre population ».

Seulement 45 pour cent des femmes africaines savent lire et écrire contre 70 pour cent des hommes ; environ 1,5 pour cent des femmes font des études supérieures.

« En se concentrant sur le renforcement des capacités des jeunes et des femmes en particulier, les gouvernements africains pourront augmenter la productivité d’une grande partie de nos forces de travail », explique le rapport du Montpellier Panel.

Le rapport soutient que l’Afrique devrait encourager les initiatives telles qu’AWARD, un programme de promotion professionnelle qui fournit des équipements aux principales scientifiques agricoles femmes de l’Afrique subsaharienne afin d’accélérer la productivité agricole en renforçant leurs compétences en matière de recherche et de leadership par le biais de bourses personnalisées. Jusqu’à présent, 325 scientifiques de 11 pays ont bénéficié de ce programme.


Mieux gérer l’eau, irriguer plus de terres

D’après l’AGRA, seulement 4 pour cent des terres cultivées en Afrique sont irriguées. Le reste est tributaire de précipitations de plus en plus irrégulières. Mais la gestion de l’eau ne se limite pas à l’irrigation.

D’après l’AASR 2014, la productivité de l’eau utilisée dans l’agriculture africaine sera affectée par le changement climatique, alors que des systèmes de tempête plus violents se forment, particulièrement dans les tropiques.

On s’attend à une plus grande variabilité des précipitations, l’aridoculture pourrait donc se développer.

« La demande en irrigation va s’accroître [en termes de zone] et l’utilisation d’eau d’irrigation sur les zones cultivées existantes augmentera en raison d’une plus forte demande évaporative. Les ressources en eau disponibles pour l’irrigation deviendront plus variables et pourraient se réduire dans les zones qui connaissent de faibles précipitations », indique le rapport.

Les terres agricoles totales ont augmenté d’environ 8 pour cent au cours de la dernière décennie et les zones irriguées sont restées stables, après une augmentation régulière de 2 à 5 millions d’hectares entre 1960 et 2000.

Les auteurs de l’AASR ont expliqué qu’une gestion intégrée des bassins versants prenant en compte le bilan hydrique total d’une zone ainsi que son utilisation, son rendement et son ratio coûts/avantages pourrait permettre une augmentation importante de la productivité agricole de l’Afrique subsaharienne.

Selon l’AASR, la rétention des eaux pluviales dans des bassins ou des tonneaux et d’autres techniques de « récolte de pluie » constituent des approches de faible valeur technologique, simples, mais sous-utilisées face au changement climatique. Le rapport relève également que la collecte de seulement 15 pour cent des pluies de la région serait suffisante pour répondre aux besoins en eau sur le continent.

En Ethiopie, la récupération des eaux de pluie et leur stockage sous terre, par exemple, pourraient être « utilisées pour l’irrigation d’appoint des cultures à valeur élevée », selon le rapport.


Une mécanisation intelligente face au climat

En Afrique, l’équipement motorisé ne fournit que 10 pour cent de l’énergie utilisée dans les exploitations agricoles, a indiqué l’AASR, contre 50 pour cent dans d’autres régions.

La mécanisation peut améliorer la productivité et l’efficacité de l’utilisation des nutriments, réduire les déchets et valoriser la production alimentaire.

Mais les scientifiques notent que les progrès accomplis dans ce domaine doivent se fonder sur les innovations dans l’efficacité énergétique, dont l’utilisation d’énergies alternatives telles que les pompes d’irrigation solaires, et être soutenus par de meilleures formations et des services réparation, ainsi que par des organisations d’agriculteurs fortes.

Gordon Conway, directeur d’Agriculture for Impact et président du Montpellier Panel, a dit que la mécanisation « ne concerne pas seulement les grosses machines, mais également les petites machines que les petits exploitants peuvent utiliser ».

Il a indiqué qu’une petite entreprise basée à Kampala, en Ouganda, fabriquait des décortiqueuses de maïs qui sont ensuite vendues ou louées aux associations d’agriculteurs.

« Mais il faut les fabriquer et pour cela il faut souvent faire appel à de jeunes travailleurs ; il faut les réparer et cela entraîne des créations d’emplois ; et dans ce cas, les machines vont de ferme en ferme, ce qui constitue un autre service », a-t-il dit.


Réduire les pertes d’après-récolte

Anne Mbaabu, directrice du Programme d’accès aux marchés de l’AGRA, indique que les pertes après-récoltes sont « le problème qui trouve le moins de solutions et le plus ignoré » quand on parle d’insécurité alimentaire en Afrique, avec des pertes dépassant les 30 pour cent de la production agricole totale et représentant plus de 4 milliards de dollars chaque année. « Cela n’inclut pas les fruits et les légumes, dont la perte est très difficile à suivre », a dit la directrice.

Selon Mme. Mbaabu, des solutions simples telles que la formation des agriculteurs à la manipulation après récolte, la formation à la gestion de la nourriture sur les bonnes opérations de gestion avant et après récolte, l’amélioration de l’accès au marché et la connaissance des exigences du marché permettraient de réduire les pertes de manière significative.

Elle a dit que les agriculteurs doivent bénéficier d’« un meilleur accès aux entrepôts de stockage afin de limiter les pertes, qui dépassent le montant total de l’aide alimentaire internationale donnée aux pays de l’Afrique subsaharienne chaque année ».

L’initiative de l’AGRA et les formations offertes aux 5 610 agriculteurs en matière de manipulation après récolte par les coopératives agricoles ont enregistré des « résultats positifs » dans la réduction des pertes, indique un représentant de l’AGRA.

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