L’agriculture de conservation perd du terrain au Zimbabwe

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Les meilleures intentions ne mènent pas toujours à l’adoption de bonnes pratiques, comme David Dzama l’a appris à ses dépens. Au départ, l’agriculture de conservation (AC) semblait être la solution aux problèmes liés au changement climatique auxquels étaient confrontés les petits agriculteurs du district zimbabwéen de Seke, à environ 50 kilomètres au sud d’Harare.

L’un des principaux problèmes est l’insécurité alimentaire, qui est désormais pérenne au Zimbabwe, en particulier dans les communautés de petits agriculteurs. Les paysans ont ainsi besoin d’une aide stratégique pour s’adapter au changement climatique et développer leur résilience.

L’agriculture de conservation est-elle la solution ?

Les défenseurs de l’AC ne voient pas toujours les choses du même œil que ses bénéficiaires présumés. Par ailleurs, les affirmations selon lesquelles le programme a remporté un franc succès ne semblent pas être étayées par des preuves.

« L’introduction de l’agriculture de conservation par les bailleurs de fonds a suscité de grands espoirs », a dit à IRIN M. Dzama, un homme de 60 ans. « Ils nous ont dit que nous obtiendrions de bons rendements et que la faim appartiendrait au passé. »

L’agriculture de conservation (AC) est une méthode agricole qui cherche à éviter les perturbations de la structure, de la composition et de la biodiversité naturelle du sol.

Cette méthode, qui peut être appliquée à un vaste éventail de cultures, se fonde sur trois principes clés : le maintien d’une couverture permanente composée des résidus des cultures précédentes ou d’une matière végétale spécialement cultivée à cette fin ; le travail minimum du sol ; et la rotation régulière des cultures.

Pendant la saison sèche, les agriculteurs creusent des cuvettes peu profondes et les recouvrent de paillis. Ils peuvent ensuite semer dans ces trous au moment des premières pluies. Cela augmente les chances de survie des cultures en cas de sécheresse ou de raccourcissement de la saison des pluies en réduisant le ruissellement et l’évaporation. En procédant de cette façon, les agriculteurs évitent en outre de labourer.

Les défenseurs de l’AC soutiennent qu’il s’agit d’une pratique climatiquement rationnelle qui permet d’améliorer la sécurité alimentaire en augmentant les rendements, en particulier sur les terres qui ne sont pas irriguées.

Besoin de solutions

Quelque 70 pour cent de la population rurale du Zimbabwe dépend de l’agriculture pour sa subsistance. Selon la Climate Change Response Strategy zimbabwéenne, les moyens de subsistance de ces populations sont menacés par les épisodes de sécheresse de plus en plus fréquents et de plus en plus longs qui surviennent pendant la saison des pluies.

« La majorité des Zimbabwéens ruraux vivent dans des zones semi-arides. Ils risquent ainsi de souffrir de manière disproportionnée des impacts émergents du changement et de la variabilité climatiques, y compris de catastrophes associées à des événements météorologiques extrêmes comme les sécheresses, les inondations périodiques, les épidémies de maladies chez l’humain et le bétail et la perte de terres cultivées », indique le document de stratégie.

En 2009, au moment de son introduction dans la communauté de M. Dzama, située dans le district de Seke, presque tous les fermiers ont adopté l’AC. Ils ont laborieusement creusé des trous pendant l’avant-saison et les ont recouverts de résidus végétaux. Ils ont ensuite planté lorsque les premières pluies se sont mises à tomber.

Les organisations internationales qui ont introduit l’AC ont également fourni gratuitement aux paysans des engrais et des semences. L’objectif était d’inciter les agriculteurs à entreprendre le travail agricole plus intensif qu’exige cette méthode.

Mais si les rendements ont généralement été plus élevés sur les parcelles de terre cultivées avec les méthodes de l’AC – qui couvrent généralement entre un tiers d’acre et une demi-acre –, pour de nombreux agriculteurs, l’augmentation n’est pas suffisante pour avoir une incidence sur leurs revenus ni même sur leur sécurité alimentaire.

Deux ans plus tard, certains s’en sortent bien et ne regrettent pas leur décision. D’autres, comme M. Dzama et ses voisins, sont désillusionnés. Comme de nombreux agriculteurs ailleurs dans le pays, ils ont décidé d’abandonner complètement la pratique de l’AC.

A Zimbabwe farmer gathers crop residue
Tawanda Majoni/IRIN
M. Dzama a abandonné l’agriculture de conservation ; il utilise maintenant ses résidus de culture comme fourrage pour ses bêtes.

« Creuse et meurs »

« Nous appelons ça ‘‘dhiga ufe’’ [une expression shona qui signifie ‘‘creuse et meurs’’] au lieu de ‘‘dhiga udye’’ [‘‘creuse pour obtenir un bon rendement’’], qui est le nom utilisé par les bailleurs de fonds. Cela exige beaucoup de travail et les résultats n’ont jamais été bons. Cela n’en vaut pas la peine », a dit M. Dzama à IRIN. La méthode exige de pratiquer le désherbage, mais il n’y a pas suffisamment de main-d’œuvre pour le faire en raison de la migration urbaine massive, a-t-il ajouté.

L’Organisation mondiale des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui joue un rôle de secrétaire pour le Zimbabwe Conservation Agriculture Network (ZIMCAN), dont fait aussi partie le gouvernement, admet que le taux d’abandon de la méthode est élevé, mais elle soutient qu’il ne s’agit que d’un premier chapitre dans l’histoire de l’AC, une histoire qui continuera d’évoluer.

« Au milieu des années 2000, de nombreux petits agriculteurs ont décidé d’adopter l’AC parce qu’ils pouvaient bénéficier de programmes de soutien, et notamment de conseils et d’intrants agricoles gratuits. La majorité d’entre eux étaient des paysans vulnérables qui avaient été ciblés pour le versement de fonds humanitaires », a dit à IRIN David Phiri, le représentant de la FAO au Zimbabwe.

« Une bonne partie de ces agriculteurs ont abandonné le programme à partir de 2012, en particulier lorsque la majeure partie du soutien en intrants a été retirée », a-t-il ajouté.

« Toutefois, entre 2012 et aujourd’hui, nous avons constaté une augmentation progressive du nombre d’agriculteurs qui mettent en œuvre l’AC sans aucun soutien en intrants. On peut en conclure que ces paysans croient en la méthode et qu’ils l’appliquent avec sérieux », a dit M. Phiri. « De nombreux fermiers ont été convaincus lorsqu’ils ont constaté que les terres cultivées avec la méthode de l’AC obtenaient de meilleurs rendements. Récemment, ils sont de plus en plus nombreux à en reconnaître les avantages. »

Selon la FAO, quelque 300 000 petits agriculteurs participent désormais au programme d’AC au Zimbabwe.

Manque de preuves

M. Phiri a dit que la plupart des agriculteurs avaient « augmenté leurs rendements ». Or, selon une étude menée en 2015 dans le district de Chipinge, dans la province du Manicaland, les preuves tangibles permettant d’étayer cette affirmation sont rares.

« La plupart des évaluations sont des auto-évaluations menées par les organisations de mise en œuvre et leurs plus proches partenaires, ce qui soulève d’autres questions quant à l’authenticité ou à la sincérité des résultats présentés », indique l’étude, basée sur une enquête approfondie menée auprès de 200 agriculteurs et publiée dans le Zimbabwe Journal of Science and Technology.

L’enquête a découvert que la plupart des agriculteurs avaient adopté l’AC « non pas pour ses avantages en matière de lutte contre l’insécurité alimentaire, mais pour obtenir les intrants agricoles et les vivres distribués gratuitement pendant les formations et les réunions ».

Le rapport a révélé que la sécurité alimentaire des agriculteurs qui avaient adopté l’AC ne s’était pas améliorée (elle avait même diminué dans certaines régions), mais que cela était surtout dû à la mauvaise application de la méthode, et non aux défauts de celle-ci.

Les résultats auraient ainsi pu être plus prometteurs si les agriculteurs avaient été davantage consultés, que la mise en œuvre avait été mieux adaptée aux conditions locales et qu’un plus grand nombre de houes et de pioches avaient été distribuées.

Jusqu’à présent, les données disponibles indiquent que « l’agriculture de conservation a été surestimée et considérée comme une panacée à la sécurité alimentaire » au Zimbabwe, conclut le document.

Manque de ressources

Certains des acteurs impliqués dans la mise en œuvre de l’AC sont aussi déçus. Le gouvernement, qui est un partenaire du projet, emploie des agents de vulgarisation agricole pour conseiller les paysans afin qu’ils tirent le maximum de leurs parcelles.

« Nous n’avons pas les ressources pour mettre en œuvre adéquatement l’AC ici », a dit l’un de ces agents, déployé à Mhondoro, un district situé à quelque 80 kilomètres au sud de la capitale. Au début des années 2000, des centaines de personnes ont reçu des petites parcelles de terre dans le cadre d’un programme de réforme foncière accélérée.

« Le gouvernement nous a seulement donné des petites quantités de semences à distribuer aux agriculteurs. Nous n’avons pas d’engrais », a dit l’agent. « [Nous avons besoin] d’une plus grosse équipe pour montrer aux agriculteurs comment fonctionne l’AC et pour superviser leur travail. »

L’agent de vulgarisation agricole, qui a demandé l’anonymat, a été envoyé dans le district avec seulement deux autres collègues pour promouvoir l’AC auprès des agriculteurs avant la principale saison agricole de 2016-2017.

Il a ajouté que les agriculteurs n’étaient pas particulièrement intéressés et qu’ils n’étaient pas adéquatement sensibilisés aux avantages de l’AC. Ils considèrent en effet souvent que cette méthode est pour les pauvres, car elle exige de travailler la terre manuellement avec une houe au lieu de labourer en utilisant des animaux ou de la machinerie.

La FAO a admis que la « disponibilité et l’accessibilité à la machinerie nécessaire à la pratique de l’AC étaient toujours limitées ».

Mesures incitatives du gouvernement

Joseph Made, le ministre de l’Agriculture et de la Mécanisation, a dit à IRIN que le gouvernement était en train de mobiliser des ressources pour assurer le succès de l’AC.

« Nous prenons l’AC au sérieux et nous faisons de notre mieux pour nous assurer que les petits agriculteurs, qui produisent la majeure partie de nos céréales, bénéficient du soutien nécessaire pour surmonter les difficultés associées au changement climatique », a-t-il dit.

« Nous encourageons les agriculteurs à adopter l’AC. Par ailleurs, dans le cadre de notre politique plus large visant à stimuler l’agriculture, qui est le pilier de notre économie, nous cherchons à développer des moyens de nous assurer que le secteur financier les finance. »

M. Made n’a pas voulu dévoiler la somme allouée à l’AC, mais le Zimbabwe est actuellement confronté à une crise économique marquée par un problème de liquidités et par une incapacité à financer des projets importants.

Afin de surmonter l’obstacle que représente le besoin important de main-d’œuvre, des efforts sont déployés pour promouvoir l’utilisation d’équipements tirés par des bêtes ou par des tracteurs et des formations pour apprendre à mieux utiliser les outils manuels, a dit M. Phiri, de la FAO.

Dans les régions comme Mhondoro et Seke, toutefois, les paysans ne profitent pas encore des avantages de la mécanisation.

Tilda Magaya, la voisine de M. Dzama, est une veuve de 34 ans. Elle est l’une des rares personnes de la communauté qui continue d’utiliser une houe pour creuser les cuvettes de plantation.

A Zimbabwean farmer with her maize harvest
Tawanda Majoni/IRIN
Les champs de Mme Magaya ne sont plus ce qu’ils étaient

« Je n’ai pas de bêtes pour labourer. La parenté de mon défunt mari a amené tout le bétail que ma famille possédait au moment de sa mort, il y a trois ans », a dit Mme Magaya à IRIN. « Mes deux fils m’aident à creuser les trous, mais il est difficile de préparer suffisamment de terres et mes récoltes sont toujours maigres. »

Chaque mois de septembre depuis deux ans, Mme Magaya et ses enfants creusent des trous sur environ une acre de sol dur et sec. Ils ramassent ensuite les rares herbes qu’ils peuvent trouver dans cette région surpâturée pour s’en servir comme paillis.

Comme le champ de Mme Magaya n’est pas clôturé, des bêtes errantes détruisent parfois les cuvettes. Des termites mangent aussi le paillis, ce qui force la veuve à recommencer le travail quand les pluies commencent à tomber. À ce moment-là, toutefois, il est extrêmement difficile, voire impossible de trouver de quoi couvrir les cultures.

Sa dernière récolte de maïs était si maigre que Mme Magaya a décidé de travailler dans le champ de son voisin l’année prochaine. Elle veut ainsi échanger son travail contre le droit d’utiliser le bétail du voisin pour travailler sa propre parcelle.

Wonder Chabikwa, le président de la Zimbabwe Commercial Farmers Union (ZCFU), a dit à IRIN qu’il était temps de se pencher de nouveau sur le problème : « Si nous souhaitons qu’elle fonctionne, il faut reconsidérer l’ensemble de la stratégie en matière d’AC, car, pour l’instant, elle n’a pas donné beaucoup de résultats. »

tm/am/ag