Les migrants nigérians toujours dans la mire de l’UE

Kristy Siegfried and Tom Westcott

Kristy is IRIN Migration Editor. Tom is a freelance journalist based in Libya and a regular IRIN contributor

L’accord entre l’Union européenne et la Turquie a pratiquement fermé la route de la mer Égée. L’UE tente maintenant de conclure une série de traités avec des pays africains dans le but de freiner l’augmentation des traversées de la Méditerranée centrale qui a donné lieu à un nombre record de décès de migrants en mer.

Après les visites récentes des ministres des Affaires étrangères italien et allemand, l’UE a envoyé une délégation dans la capitale nigériane, Abuja, la semaine dernière. Il n’est un secret pour personne que ce tourbillon de réunions de haut niveau doit mener à la signature d’un accord.

Le Nigeria est le pays d’origine de la majorité des migrants qui arrivent par bateau en Italie cette année. Des 157 000 migrants et réfugiés qui sont arrivés jusqu’à présent en 2016, 19 pour cent sont Nigérians, selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

Le Nigeria est l’un des cinq pays africains prioritaires visés par le cadre de partenariat avec les pays tiers lancé par l’UE en juin. Les quatre autres sont l’Éthiopie, le Mali, le Niger et le Sénégal. 

« Je ne voulais pas partir, mais il y a tellement de personnes méchantes maintenant au Nigeria. Je n’avais pas le choix. J’ai fait ce que je devais faire pour survivre. »

Des responsables de l’UE se sont rendus à Abuja la semaine dernière pour donner le coup d’envoi officiel des négociations avec le gouvernement nigérian. L’objectif est de parvenir à la signature d’un accord qui permettrait à l’Italie et aux autres États membres de l’UE de rapatrier les migrants nigérians n’ayant pas droit à l’asile.

Un rapport d’avancement sur le cadre de partenariat publié le 18 octobre indique que « l’intensification de la coopération [avec le Nigeria] devrait être une priorité dans les semaines à venir », le but principal étant de « s’entendre rapidement » sur un accord de réadmission.

Les Nigérians qui tentent d’atteindre l’Europe par bateau sont largement considérés comme des migrants économiques. Les États membres de l’UE ont pourtant de la difficulté à les renvoyer chez eux en l’absence d’un accord officiel.

Des diplomates et des responsables cités dans un article du Financial Times ont dit que l’une des priorités de l’UE était d’affecter des fonds privés européens à des projets d’infrastructure nigérians. Ils ont cependant aussi mentionné que l’UE avait comme objectif, plus controversé, d’atteindre 50 pour cent de « retours et réadmissions » au cours des trois à six prochains mois et 75 pour cent d’ici 2018-2019.

Ce qui pousse les Nigérians à partir

Le président nigérian Muhammadu Buhari a été reçu par la chancelière allemande Angela Merkel lors d’une conférence de presse conjointe organisée à Berlin le 14 octobre. Mme Merkel a dit que la plupart des Syriens qui arrivaient en Allemagne venaient d’une zone de guerre et se voyaient donc accorder l’asile, mais que le taux d’approbation des Nigérians était de seulement 8 pour cent. « Nous présumons que la majorité d’entre eux ont quitté leur pays pour des raisons économiques », a-t-elle ajouté.

Le conflit qui fait rage dans le nord du Nigeria entre les forces gouvernementales et le groupe terroriste Boko Haram a entraîné le déplacement de millions de personnes à l’intérieur du pays et dans la région. La pauvreté est cependant considérée comme le principal facteur de migration vers l’Europe, bien que la violence et les troubles politiques aient aussi souvent un rôle à jouer.

La semaine dernière, à bord d’un navire de sauvetage opéré par SOS Méditerranée en partenariat avec Médecins Sans Frontières, IRIN a découvert que 84 des 521 migrants secourus étaient nigérians. Ils ont cité un éventail de raisons pour justifier leur départ de leur pays, des allégations non fondées de persécutions religieuses et politiques aux craintes en ce qui concerne la détérioration de la situation sécuritaire et la hausse de la criminalité.

Tom Westcott/IRIN
Des migrants sauvés du naufrage de leur embarcation se reposent à bord du MV Aquarius.

« Je m’en sortais bien au Nigeria. Je travaillais comme coiffeur et je gagnais suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de ma famille », a dit Maxwell, 27 ans. « Mais après l’assassinat de mon frère et de ma mère, il est devenu trop dangereux pour moi de rester. »

Maxwell a dit que son frère – un chauffeur de taxi – avait été tué après avoir été témoin d’un crime. La déposition qu’il avait été contraint de faire avait en effet mené à l’incarcération du chef d’un groupe criminel. « Le gang a menacé mon frère. Un jour, ils sont venus à la maison et ils l’ont abattu devant moi », a dit Maxwell à IRIN. « Ils ont ensuite voulu s’en prendre à moi. Nous avons déménagé, mais ils nous ont trouvés et ils ont tué ma mère. Je ne pouvais pas rester au Nigeria après ça. Cette bande avait tué toute ma famille et je savais qu’elle voulait me tuer moi aussi. J’ai pris tout l’argent que j’avais et je suis parti pour la Libye. »

Victor, 33 ans, travaillait comme chauffeur pour un homme politique nigérian. Il a dit qu’il avait fui après s’être retrouvé pris dans un conflit entre des partis politiques rivaux. « Un groupe de l’opposition m’a approché et m’a demandé de les aider à organiser le kidnapping de mon employeur. J’ai refusé, parce que c’était un homme bon qui m’avait toujours bien traité », a-t-il dit. « Je lui ai dit ce qu’ils planifiaient et que sa vie était en danger et je lui ai expliqué que je devais quitter mon emploi parce que ma vie était aussi menacée. » Victor a ajouté que son patron avait été assassiné moins d’une semaine plus tard et que les responsables avaient ensuite voulu s’en prendre à lui. « Je suis parti cette nuit-là et je n’ai jamais regardé en arrière », a-t-il dit à IRIN. « Je ne voulais pas partir, mais il y a tellement de personnes méchantes maintenant au Nigeria. Je n’avais pas le choix. J’ai fait ce que je devais faire pour survivre. »

Esther, 23 ans, a quitté le Nigeria alors qu’elle était en fin de grossesse. Elle a donné naissance à la petite Naomi il y a à peine une semaine en Libye. Elle est partie pour des raisons économiques et parce que des passeurs lui ont promis un avenir prospère en Europe.

« Je travaillais comme réceptionniste dans un hôtel. J’avais un revenu, mais il n’était pas élevé et il ne me permettait pas vraiment d’aider ma famille », a-t-elle dit, allaitant son bébé dans le dispensaire de fortune mis en place par MSF à bord du bateau. « Puis, un jour, un Ghanéen est venu à l’hôtel et il m’a dit qu’il pouvait m’aider à me rendre en Europe. Je lui ai dit que je n’avais pas d’argent, mais il m’a répondu que ce n’était pas un problème, qu’il pouvait tout arranger, ce qu’il a fait. C’était très étrange qu’il m’aide sans me demander quoi que ce soit en retour. »

Esther est partie discrètement, sans rien dire à sa famille ou à ses amis, et elle ne les a pas contactés depuis qu’elle a quitté le Nigeria. « J’espère vraiment que je pourrai trouver un emploi en Europe pour subvenir à mes besoins et à ceux de Naomi. Je souhaite aussi pouvoir envoyer un peu d’argent à ma famille, car il est très difficile de trouver de l’argent au Nigeria en ce moment. »

Rêves brisés

La réalité cruelle visible le long des routes de la côte sud de l’Italie met en évidence les promesses vides des passeurs. On peut en effet y voir de jeunes Africaines court-vêtues qui travaillent comme prostituées pour les automobilistes de passage.

« Au Nigeria, le gouvernement ne nous aide pas », a dit Festus, 25 ans, qui dénonce la corruption généralisée qui règne dans la sphère politique du pays. « Je travaillais dur et je ne gagnais pas d’argent, alors que, tout autour de moi, je voyais des gens qui ne travaillaient pas et qui avaient de l’argent. »

Festus tenait une petite épicerie, mais il a dit que son commerce avait fait faillite parce que de nombreux clients désespérés lui demandaient de leur faire crédit et ne parvenaient jamais à rembourser leur dette. « J’ai travaillé pendant trois ans à Tripoli pour réussir à payer la traversée en bateau. La vie était si difficile en Libye que je songeais parfois à rentrer au Nigeria. Mais tous les prix augmentent et la vie est en train de devenir impossible là-bas », a-t-il dit. « Un ami à qui j’ai parlé l’autre jour m’a dit que le prix d’un sac de riz était passé de 17 000 à 20 000 nairas (54 à 63 dollars). Les gens ordinaires ne peuvent même plus s’acheter des denrées alimentaires de base. »

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Pour les migrants économiques comme Esther et Festus, la réalité de l’Europe est rarement à la hauteur des espoirs et des attentes.

Joshua, un jeune Nigérian de 24 ans, déambule dans une petite ville située à proximité de Naples. Dans un mauvais italien, il demande aux passants s’ils ont un peu de monnaie à lui donner.

« La situation est très difficile ici », a-t-il dit à IRIN. « Il n’y a pas beaucoup de travail et quand j’en trouve, le salaire est très mauvais. »

« Lorsqu’on fait de la cueillette de fruits, il faut remplir un très gros panier pour gagner 4 euros. Le temps nécessaire pour le remplir varie en fonction des capacités de chacun. Mais il y a maintenant très peu de possibilités d’emploi, même dans le secteur de la cueillette de fruits. Et je pense qu’il y en aura encore moins à l’avenir, car il y a de plus en plus de migrants africains. »

Joshua en était à sa troisième année d’études à la faculté de médecine lorsqu’il a eu de graves ennuis financiers. Il n’avait même plus l’argent nécessaire pour acheter ses livres de médecine et il a été contraint d’abandonner ses cours. Il est parti pour la Libye, puis pour l’Europe, croyant pouvoir y trouver du travail et de meilleures perspectives d’avenir. Mais il a été désillusionné par les difficultés de la vie en Italie.

« J’ai quitté le Nigeria il y a deux ans. C’était risqué : j’ai failli mourir à bord du bateau. Mais, en réalité, ça ne valait pas le coup », a-t-il dit. « Je songe même à retourner au Nigeria maintenant. J’essaierai peut-être d’aller au Canada de là, si Dieu le veut. On m’a dit qu’il y avait beaucoup de travail au Canada. »

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(PHOTO DE COUVERTURE : Le navire de sauvetage MV Aquarius en mer Méditerranée. CRÉDIT : Tom Westcott/IRIN)