La vie en marge du combat libyen contre l'État islamique

Tom Westcott

Journaliste indépendant basé en Libye et contributeur régulier d’IRIN 

Le soleil se couche au son de lointaines explosions. Sur le côté de la route, trois enfants vendent du pain maison aux soldats libyens circulant en voiture entre les lignes de front. Nous sommes en périphérie de Syrte, où la bataille contre le prétendu État islamique (EI) se poursuit et où des milliers de civils ont urgemment besoin d’être assistés.

Les quelques dinars empochés par les enfants sont précieux. Avant même que l'assaut ne soit donné en mai, les banques situées le long de ces 300 kilomètres de côte autrefois sous contrôle de l'EI étaient déjà fermées depuis plus d'un an. 

La semaine dernière, le Pentagone a annoncé le lancement de frappes aériennes pour venir en aide au gouvernement d'entente nationale soutenu par l'ONU dans sa lutte contre l'EI, suscitant l'espoir d'une percée militaire. Pour les habitants de la région vivotant en marge du conflit, il est grand temps que la domination de l'EI prenne fin.

« La situation est terrible pour nous ici en raison des effroyables pénuries », a dit Ali, un habitant de Ghardabiya (au sud Syrte), à IRIN. « Notre besoin le plus urgent concerne la santé. Nous n'avons pas d'hôpitaux, et aucun accès à des soins de santé. »

Laissés pour compte

En 2006, 150 000 habitants ont été recensés à Syrte, la ville de l'ancien dirigeant Mouammar Kadhafi. Mais 80 pour cent de la population aurait fui, dont 50 000 personnes rien que pour les deux dernières semaines d'avril, lorsque les forces de l'un des trois gouvernements rivaux du pays (celui basé dans les villes de Tobrouk et El Beïda, à l'est du pays) a annoncé qu'il lançait une offensive contre Syrte - menace qui ne s'est finalement jamais matérialisée sur le terrain.

Un second gouvernement, installé dans la capitale par des groupes armés en 2014, est toujours en place. Tous deux ont renié le gouvernement d'entente nationale - la troisième instance dirigeante du pays, qui ne jouit que d'une reconnaissance et d'un pouvoir limités, mais s'est attiré l'attention de la communauté internationale en apportant son soutien à la lutte contre l'EI à Syrte.

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Pour les dizaines de milliers de civils ayant fui Syrte, trouver refuge ailleurs en Libye s'est révélé très compliqué. Des centaines de familles sont restées en bordure de la ville, aussi bien durant l'année qu'a duré la domination de l'EI que durant ces trois derniers mois de combats.

Ceux qui ont choisi de rester sont généralement trop pauvres pour se permettre de payer un loyer ailleurs, ou il s'agit de fermiers refusant d'abandonner leur bétail - leur unique source de revenus.

Les maisons sont surpeuplées. Beaucoup accueillent désormais d'autres familles ayant fui les combats acharnés secouant continuellement le centre-ville de Syrte, où l'EI conserve le contrôle sur un territoire d'environ 28 kilomètres carrés. 

La situation médicale est devenue particulièrement désespérée.

Ali a signalé que le personnel de l'hôpital de Syrte était essentiellement composé d'étrangers. « Soit [ils] ont fui, soit ils ont été arrêtés par l'EI, et les stocks de médicaments se sont progressivement épuisés avant même le début des combats. »

Amjid, 52 ans, a expliqué à IRIN que sa femme n'avait pas vu de médecin depuis le début de sa grossesse il y a sept mois. À l'instar de ses quatre enfants, il est vital qu'elle accède urgemment à des vitamines et à des médicaments de base. Ses deux cadets ne sont pas à jour dans leurs vaccins depuis que les stocks sont épuisés à Syrte.

Amjid s'inquiète du fait que des enfants atteints de maladies guérissables en temps normal soient aujourd'hui vulnérables, et que des patients souffrant de maladies chroniques de type diabète et hypertension artérielle soient aujourd'hui très mal en point.

Ali conjure n'importe lequel des trois gouvernements de réinstaurer une quelconque forme de soins de santé dans les zones libérées de l'EI.

« Nous sommes capables de nous débrouiller avec presque rien parce que nous y sommes habitués », a-t-il dit à IRIN, mais « nous ne pouvons pas nous en sortir sans médecins ni médicaments, nous avons besoin d'aide de toute urgence. »

Absence d'aide

Les pénuries alimentaires chroniques exacerbent l'urgence médicale. Syrte ne reçoit plus de livraisons de nourriture ou de médicaments depuis de nombreux mois suite aux enlèvements répétés de chauffeurs de camion perpétrés par l'EI, d'après la presse locale. 

Dans les quartiers libérés depuis peu, derrière les devantures éventrées des magasins, les rayonnages sont vides. La marchandise a été vendue ou pillée depuis bien longtemps.

Tom Westcott/IRIN
Des rayonnages vides dans une zone récemment libérée de l'État islamique

À Sawawa - dans la banlieue est de Syrte, où l'EI a été vaincu en juin - Mohammed, un ancien ingénieur, se tient devant la petite boutique qu'il a ouverte il y a cinq semaines avec les économies de toute une vie.

Approvisionner les habitants, même modestement, a été une décision humanitaire motivée par le désespoir de ses voisins et amis, a-t-il dit à IRIN.

« Personne n'est venu nous aider, alors il nous a fallu trouver un moyen de nous aider nous-mêmes. »

Mohammed a dit qu'il essayait de pratiquer des prix aussi bas que possible, mais que même les articles de première nécessité étaient trois fois plus chers qu'avant la prise de contrôle de l'EI en février de l'année dernière. 

Horrifié de trouver régulièrement des personnes fouillant les poubelles à l'extérieur de sa boutique, il a dit qu'il finissait par leur donner de la nourriture gratuitement.

« Je retrouve des gens en train de récupérer des fruits et des légumes pourris au milieu des ordures parce qu'ils n'ont pas d'argent et ont trop honte de réclamer de l'aide, mais je ne les laisse pas faire. Je leur donne toujours ce que je peux », a-t-il expliqué.

« Je m'en fiche de l'argent. Ici, beaucoup de gens sont sous-alimentés parce qu'ils n'ont pas d'argent du tout et mangent mal depuis un an. Je dois les aider. C'est mon devoir. »

Pris au piège

Pourtant, les personnes vivant en périphérie de Syrte ne sont pas les plus mal loties. Un certain nombre de familles seraient prises au piège en centre-ville.

Selon les informations disponibles, l'EI aurait initialement interdit aux habitants de quitter le centre-ville, et une fois que les forces libyennes ont encerclé Syrte en mai, c'est devenu impossible car les militants menaient sans relâche de nouveaux attentats-suicides contre les positions militaires. 

Tout véhicule ou toute personne tentant de quitter le centre-ville de Syrte est traité comme une menace potentielle par les forces libyennes.

« On nous a informés qu'il restait encore quelques civils dans Syrte - quelques familles seulement - dont certaines sont secrètement connectées à Internet par satellite », a dit le brigadier général Mohammed al-Ghossri, le porte-parole du gouvernement d'entente nationale à Syrte, à IRIN.

« On nous a dit qu'ils étaient en bonne santé et qu'il leur restait de la nourriture, et nous avons donné ordre au centre d'opérations de minimiser les attaques dans le secteur. »

M. al-Ghossri dit avoir médiatisé ses coordonnés de contact en ligne, en invitant les civils restés en centre-ville à le contacter. Il n'a pas encore reçu d'appel.

Une lente progression

Un groupe d'hommes rassemblé à l'extérieur de la petite boutique de Mohammed a rapporté que bien que le quotidien était encore rude, chaque petit progrès vers la normalité était appréciable.

« Sous Daech, nous n'avions rien - pas de médicaments, pas d'argent, pas de banques, pas d'écoles, pas de soins de santé... et en plus des longues coupures d'électricité quotidiennes, nous n'avions de l'eau que trois ou quatre jours par mois », a dit Karim, 42 ans, en employant le terme d'usage en arabe pour désigner l'EI.

L'approvisionnement en eau a repris en banlieue il y a un mois, et deux semaines plus tard c'était au tour de l'électricité d'être rétablie après trois mois de coupure. L'approvisionnement du centre-ville reste toutefois suspendu, dans une tentative de maintenir la pression sur l'EI. 

« La vie revient doucement à la normale. Ce n'est pas comme avant, mais la situation s'améliore de jour en jour », a expliqué Mohammed avec optimisme, tandis que l'impact d'un énième obus résonnait aux alentours. « Nous remercions Dieu d'avoir survécu jusqu'à présent. »

Tom Westcott/IRIN
À Syrte, de nombreuses maisons ont été détruites dans les combats

Les frappes aériennes américaines ont redynamisé les forces libyennes, dont la progression en centre-ville de Syrte stagne depuis un mois.

Mais si l'éviction de l'EI semble aujourd'hui possible, les habitants sont conscients qu'il leur faudra bien plus de temps pour se relever de cette épreuve.

« Nous avons tellement souffert sous Daech. Ils tuaient des gens tous les vendredis sur la place centrale et suspendaient leurs cadavres au milieu d'un rond-point », a raconté Mohammed. « Nous ne savons même pas combien ils en ont tué, parce qu'à la fin nous éteignions la télévision et la radio pour éviter que nos enfants soient exposés à ces atrocités. »

Malgré tous ses efforts, il admet que ses cinq enfants sont traumatisés.

« Ils sont si effrayés qu'ils me demandent sans arrêt : “papa, où est Daech ? Est-ce qu'ils vont revenir ?” », a-t-il dit. « Je leur dis que Daech sera bientôt anéanti. » J'espère et je crois que c'est vrai.

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(PHOTO D'EN-TÊTE : les quartiers résidentiels de Syrte sont désormais occupés par des tireurs d'élite de l'EI, et seraient truffés d'engins explosifs improvisés et de mines. Tom Westcott/IRIN)