« Mais que fait l’OTAN ? »

Les civils libyens appellent à l’aide dans un pays qui sombre chaque jour un peu plus dans le conflit et le chaos

Tom Westcott

Journaliste indépendant basé en Libye et contributeur régulier d’IRIN 

Le regard sombre, assis à une table de café à Tripoli, Mohamed*, 28 ans, n’a pas un mot élogieux pour les dirigeants occidentaux ni pour aucun des trois gouvernements libyens.

« En 2011, l’OTAN a dit qu’il intervenait en Libye pour protéger les droits fondamentaux des civils », a dit le jeune homme à IRIN. Mohamed fait partie de quelque 50 000 personnes qui ont fui la ville côtière de Syrte ces deux dernières semaines seulement.

« Nous avons perdu nos droits les plus fondamentaux sous [l’autoproclamé] État islamique », a-t-il dit. « Et les trois gouvernements libyens ne nous ont pas du tout soutenus. Alors que fait l’OTAN ? » 

Après la chute de Mouammar Kadhafi (tué en octobre 2011 alors qu’il se cachait depuis le mois d’août), différentes milices et factions politiques se sont disputé le contrôle de la Libye et de ses ressources. Elles ont fini par former deux gouvernements rivaux : l’un soutenu par Fajr Libya (Aube de la Libye), coalition de milices provenant principalement de Misrata et de Tripoli, est basé à Tripoli, l’ancienne capitale de M. Kadhafi, à l’extrême ouest de la côte nord du pays ; l’autre, qui soutient le chef d’État major Khalifa Haftar, se partage entre Tobrouk et El Beïda, à l’extrême est de cette même côte nord.

L’État islamique (EI) a profité du chaos pour occuper près de 200 km de littoral. Le mouvement a commencé par s’emparer de Syrte, ville natale et ancien fief de M. Kadhafi, en février 2015. Les estimations du soutien dont bénéficie le groupe armé en Libye varient.

Fin mars, un « gouvernement d’union nationale » a été créé sous les bons offices des Nations Unies. Il siège maintenant à Tripoli. Certaines forces de Tripoli lui ont accordé un soutien limité, mais une partie du gouvernement de Tripoli et celui de Tobrouk rejettent totalement son autorité.

Alors que l’OTAN réfléchit au rôle qu’il devra prendre à partir de maintenant, les gouvernements rivaux ont attaqué l’État islamique à Syrte, faisant fuir les civils qui le peuvent.

Une année de peur

D’après Mohamed, au moins 300 personnes ont été exécutées à Syrte depuis que l’EI s’est emparé de la ville il y a un an. IRIN n’a pas pu confirmer ce chiffre, mais Human Rights Watch a constaté au moins 49 exécutions extrajudiciaires dans cette ville.

La description que Mohamed fait de la situation de Syrte avant qu’il quitte la ville plus tôt ce mois-ci est macabre. « Ils tuent des gens tous les jours, qu’ils l’aient annoncé ou non. Même les enfants sont obligés d’assister aux exécutions publiques et tout le monde voit les corps qu’ils pendent à des échafaudages à l’entrée de la ville. »

« Il y a un endroit à l’extérieur de la ville où l’EI entasse plein de corps et les familles qui ont perdu un proche vont fouiller parmi les cadavres pour voir s’il y est. »

Des milliers d’habitants, notamment ceux qui avaient été menacés par l’EI ou qui avaient travaillé pour le gouvernement ou pour l’armée, avaient déjà fui Syrte au cours de l’année écoulée, avant cet exode récent plus massif.

D’autres régions de la Libye sont elles aussi en plein chaos. Une grande partie du pays a sombré dans une anarchie presque totale. L’ordre n’est maintenu que dans de rares secteurs tenus par des milices et des dirigeants locaux. Les milliers de personnes qui tentent de quitter la côte nord du pays pour se rendre en Italie sont du pain bénit pour le trafic d’êtres humains. L’Union européenne et l’OTAN se sont engagées à aider la Libye en patrouillant la Méditerranée, mais jusqu’à présent, elles ne sont pas intervenues davantage.  

La bataille de Syrte

Le nouveau « gouvernement d’union nationale » a soutenu un assaut de Syrte depuis l’ouest par les troupes de Misrata, la troisième ville du pays. Lorsque les forces armées du gouvernement de Tobrouk ont annoncé en mai une offensive pour libérer Syrte par l’est, la majorité des habitants qui demeuraient encore dans la ville a décidé de partir.

Siraj*, membre d’un comité de crise formé par des habitants de Syrte qui ont fui l’année dernière pour aider les nouvelles familles de déplacés à Tripoli et dans d’autres villes de l’ouest de la Libye, a estimé que Syrte ne comptait plus que 15 pour cent de sa population d’origine (qui était d’environ 150 000 habitants selon le recensement de 2006).

D’après ses dires, les véhicules qui quittent Syrte doivent faire la queue pendant cinq heures à des postes de contrôle, où les membres de l’EI confisquent toute la nourriture, le gaz de cuisine, l’essence et même les tapis qu’ils transportent. Les habitants autorisés à partir n’ont le droit d’emporter que des vêtements, ont dit à IRIN ceux qui avaient réussi à s’enfuir. D’autres, proches de dissidents présumés ou anciens partisans de l’EI désenchantés par l’idéologie stricte du mouvement, n’ont pas été autorisés à quitter la ville et ont dû rentrer chez eux.

Les routes reliant le territoire occupé par l’EI au reste du pays vers l’est et l’ouest étant coupées par les forces gouvernementales rivales, la plupart des familles ont dû fuir par le désert en se frayant un chemin entre les mines antipersonnel semées en grand nombre par l’EI, selon les rescapés.

Nulle part où aller

Les six membres de la famille de Mohamed vivent maintenant entassés dans une pièce chez de la famille éloignée à Tripoli. Ils font partie des plus chanceux.

De petites villes aux ressources déjà limitées se sont retrouvées surchargées par le grand nombre de déplacés, dont la plupart ont eu du mal à obtenir de l’aide ou même un toit.

« De nombreuses familles qui se sont réfugiées dans des villes environnantes comme Bani Walid vivent maintenant dans des écoles, dont les installations ne sont pas adaptées et manquent par exemple de toilettes et de douches », a dit Siraj. « Et de nombreuses personnes ont un besoin urgent de matelas et des couvertures, car elles n’ont littéralement rien emporté. »

Hélène Caux/UNHCR
Les vagues de déplacements massifs ont commencé en 2011, lors du soulèvement contre Mouammar Kadhafi

Des familles de Syrte arrivent chaque jour à Tripoli, mais il n’y a pas de place pour elles, car même les bâtiments en construction et les chantiers sont déjà occupés par de nombreuses personnes déplacées provenant d’autres villes libyennes.

Les combats qui se déroulent aux quatre coins du pays ont déjà fait plus de 417 000 déplacés, selon le dernier décompte de l’Organisation internationale des migrations. Siraj espère que davantage de personnes déplacées d’autres villes libyennes pourront bientôt rentrer chez elles et laisser ainsi de la place dans la capitale et ailleurs pour ceux qui fuient les territoires occupés par l’EI.  

« La plupart des familles qui ont fui n’ont pas les moyens de payer les loyers élevés pratiqués à Tripoli et certaines n’ont déjà pas eu d’autre choix que de retourner dans [la région de] Syrte », a-t-il expliqué.

Trois gouvernements, mais peu d’aide

Il est évidemment inquiétant que deux armées rivales embourbées depuis deux ans dans un conflit civil mènent deux opérations séparées et non coordonnées contre l’EI à Syrte.

« Si les armées rivales s’affrontent autour de Syrte, cela ne fera que rendre service à l’EI, qui en sortira plus fort », a dit Mohamed.

Hamed, ancien policier de 28 ans déplacé de Syrte, a reproché aux différents gouvernements de n’avoir pas protégé les civils à mesure que l’EI étendait son emprise et de ne pas aider les déplacés.

« Nous n’avons reçu aucune aide d’un quelconque gouvernement », a-t-il dit. « Les hommes politiques libyens tirent profit de la menace de l’EI tandis que les Libyens ordinaires en sont les victimes. Nous avons perdu toute foi et tout espoir envers les gouvernements et nous n’attendons plus rien. »

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Salah Abdulkareem Efemhah, membre du Parlement siégeant à l’est représentant un district en partie occupé par l’EI, a dit qu’il espérait que l’aile militaire de son gouvernement libérerait rapidement Syrte.

Il a dit à IRIN que le Premier ministre du gouvernement de l’est, Abdullah al-Thinni, avait promis près de 4 millions de dollars pour soutenir les familles fuyant le territoire occupé par l’EI.

Une aide matérielle a déjà été offerte à celles qui ont fui vers l’est, a dit M. Efemhah. Mais il a expliqué que les affrontements rendaient impossible l’acheminement de l’aide de l’est vers les familles se trouvant dans l’ouest telles que celles réfugiées à Bani Walid, entre Syrte et Tripoli. 

Oubliés de tous

Jusqu’à présent, les déplacés se trouvant à Bani Walid n’ont reçu que de la nourriture, des matelas et des trousses d’hygiène distribués par les branches locales du Croissant-Rouge libyen.

Claudio Colantoni, directeur d’International Medical Corps en Libye, l’une des organisations non gouvernementales les plus actives dans le pays, a dit que bien que son organisation continue à aider « un grand nombre chronique » de déplacés, notamment à Tripoli et Misrata, elle a une portée limitée.

« Nous n’avons pas la capacité logistique d’intervenir à syrte et dans les environs […] et nous sommes très limités d’un point de vue financier », a-t-il dit.

« La Libye n’est plus l’un des principaux bénéficiaires de l’aide internationale, car l’instabilité en matière de sécurité et l’absence d’accord politique continuent de maintenir à distance les principaux bailleurs de fonds. » 

Ahmed, ancien responsable de la sécurité à Ben Jawad, la ville la plus à l’est du territoire occupé par l’EI, a dit que la Libye n’avait jamais eu autant besoin d’aide de l’étranger.

« Quand la communauté internationale est venue pour tuer [M.] Kadhafi en 2011, ils ont dit que c’était pour protéger les civils, mais maintenant les civils courent quotidiennement de graves dangers et personne ne veut les aider », a-t-il dit.

« Des innocents, dont certains ont à peine quinze ans, sont exécutés sur les places publiques, mais on a l’impression que le monde et nos propres concitoyens nous ont oubliés. »

* Noms fictifs
 

Photo du bandeau: Un dernier drapeau libyen en lambeaux flottait encore aux premières semaines de l’occupation de Syrte en 2015. D’après la population locale, les corps d’habitants exécutés seront ensuite pendus non loin de là. (Tom Westcott/IRIN).

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