Femmes et trafic de drogue en Amérique latine

L’augmentation du nombre de femmes qui languissent dans les prisons latino-américaines en attendant d’être jugées pour des inculpations en lien avec le trafic de drogue attire l’attention sur leur rôle dans le crime organisé, sur le système carcéral dans lequel elles sont détenues et sur la société patriarcale qui semble les laisser tomber.

Si les femmes représentent toujours une minorité des détenus de ces pays, leur taux d’incarcération augmente néanmoins beaucoup plus rapidement que celui des hommes. L’accroissement du nombre de détenus de sexe féminin, qui a commencé dans les années 1980, s’est accéléré dans les années 1990 à la suite de l’adoption de lois plus strictes en matière de drogue. Entre 2006 et 2011, le nombre de détenus femmes en Amérique latine a presque doublé, passant de 40 000 à plus de 74 000, selon un document d’information publié en octobre 2013 par le Consortium international sur les politiques de drogues (International Drug Policy Consortium, IDPC).

La plupart des détenus de sexe féminin sont incarcérés pour des crimes liés à la drogue, généralement pour trafic de drogue. Au Brésil, par exemple, 60 pour cent des femmes détenues sont inculpées pour trafic de drogue. En 1982, seulement 18,5 pour cent des détenus de sexe féminin en Équateur étaient emprisonnés pour des infractions liées à la drogue, contre 80 pour cent aujourd’hui. Cette même tendance à la hausse est visible dans la majorité des pays d’Amérique latine, où, en moyenne, 70 pour cent des femmes détenues sont incarcérées pour des infractions liées à la drogue.

Les raisons pour lesquelles les femmes sont si nombreuses à être placées en détention et jugées pour des accusations liées au trafic de drogue ainsi que l’impact dévastateur de leur incarcération sur elles-mêmes, leurs familles et la société en général ont été abordés à l’occasion d’un panel organisé plus tôt ce mois-ci aux Nations Unies, à New York. Des experts des politiques des drogues, incluant quelques hauts placés uruguayens, ont parlé de la nécessité de procéder à des réformes des prisons et des politiques relatives aux drogues.

Le taux élevé de femmes placées en détention pour des infractions en lien avec le trafic de drogue a été mis en évidence par des femmes criminologues qui ont mené une recherche sur la population carcérale féminine, a dit Coletta Youngers, modératrice du panel et membre de l’IDPC.

« Des mules facilement remplaçables »

La vaste majorité des femmes qui purgent une peine ou qui attendent d’être jugées ont été incarcérées parce qu’elles ont tenté de passer de la drogue. Les femmes, souvent pauvres et peu éduquées, se trouvent généralement « au plus bas de l’échelle du crime », selon le document d’information de l’IDPC.

Les recrues sont souvent sans emploi ou gagnent de l’argent en faisant des travaux domestiques ou du commerce informel ou en se prostituant. Elles travaillent comme passeuses, ou « mules », transportant généralement de petites quantités de cocaïne ou d’héroïne d’un pays à l’autre. Le risque de se faire prendre est extrêmement élevé. Le trafic de drogues est attrayant parce qu’il permet aux femmes de gagner de l’argent tout en continuant de jouer leurs rôles traditionnels dans le foyer et au sein de la famille. Elles reçoivent très peu d’argent pour leurs « services » comparativement aux passeurs de sexe masculin ou aux personnes qui se trouvent au-dessus d’elles dans la hiérarchie du réseau criminel, qui tirent beaucoup plus d’avantages pécuniaires du trafic de drogue. Les passeuses « sont une main-d’œuvre facilement remplaçable pour les réseaux criminels transnationaux ».

Les « mules » transportent les drogues dans leurs bagages, sur leur corps ou dans des capsules qu’elles avalent. En règle générale, plusieurs « mules » embarquent sur un même vol international afin que certaines réussissent à passer même si d’autres se font prendre. « Nous avons toutes sortes de mécanismes pour lutter contre le trafic de drogues, mais nous remplissons les prisons de personnes qui n’ont jamais eu d’occasions [de s’en sortir]. Elles ont généralement leur premier contact avec l’État lorsqu’elles se retrouvent en prison », a dit Mme Youngers.

Il semble que nombre de ces femmes étaient inconscientes des risques impliquées lorsque leurs partenaires ou leurs familles les ont persuadées de se lancer. Ils leur ont simplement dit : « Prends ça. Il ne se passera rien ; tout va bien aller. » Selon les chercheuses, ces mots reviennent constamment dans les témoignages des femmes détenues. Les femmes latino-américaines vivent dans une société patriarcale dans laquelle il est mal vu pour une femme de travailler à l’extérieur, mais on s’attend malgré tout à ce qu’elles servent de soutien de famille tout en restant à la maison. Il arrive souvent qu’elles doivent élever seules leurs enfants et qu’elles soient soumises à d’intenses pressions pour les nourrir, les vêtir et les éduquer.


Questions de genre, politiques des drogues et prison

Corina Giacomello, panéliste et auteure du document d’information de l’IDPC intitulé Women, drug offenses and penitentiary systems in Latin America [Femmes, infractions liées à la drogue et systèmes pénitentiaires en Amérique latine] a dit que l’analyse de la situation difficile de ces femmes leur avait donné l’occasion d’étudier trois problèmes concomitants : les questions de genre, les politiques des drogues et les politiques relatives aux prisons. « Nous ne voyons généralement pas les liens entre ces questions, mais ces femmes sont comme un miroir, elles sont le point de jonction de toutes ces choses. »

L’exploitation et les abus se poursuivent une fois que les femmes sont placées en détention. La plupart d’entre elles n’ont pas les connaissances ou l’argent nécessaires pour obtenir les services d’un avocat. Certaines attendent plusieurs années avant d’être jugées.

Selon un rapport publié en janvier 2014 par l’Organisation des États américains (OEA), la plupart des femmes accusées d’infractions liées à la drogue attendent leur procès en prison.

Elles sont généralement séparées de leurs enfants ou emprisonnées avec eux dans des conditions terribles. Le surpeuplement, les conditions inhumaines, la violence et l’absence de programmes de réhabilitation dans les prisons d’Amérique latine sont déjà des problèmes bien connus. Vient s’ajouter à cela l’exploitation sexuelle des femmes, qui sont parfois violées à répétition par les gardiens ou par d’autres détenus. « Les prisons sont des espaces masculins créés par les hommes pour les hommes », a dit Mme Giacomello, ajoutant que le système pénal est mal équipé pour faire face au nombre croissant de femmes détenues. Il arrive en effet qu’elles soient enceintes, qu’elles allaitent ou qu’elles aient des enfants en bas âge.

Projecteur sur l’Uruguay

Trois hauts fonctionnaires uruguayens ont parlé de la meilleure manière d’intégrer les droits de l’homme dans les politiques nationales en matière de drogue. L’Uruguay a déjà attiré l’attention de la communauté internationale en légalisant le commerce de marijuana, et non pas seulement sa consommation. Gonzalo Koncke, représentant permanent de l’Uruguay auprès des Nations Unies, a dit : « Nous devons faire preuve de bon sens dans l’application de la loi afin de lutter contre le crime organisé. »

Nombre de ces femmes étaient inconscientes des risques impliquées lorsque leurs partenaires ou leurs familles les ont persuadées de se lancer. Ils leur ont simplement dit : « Prends ça. Il ne se passera rien ; tout va bien aller. »

Gabriela Olivera, du Bureau national des drogues de l’Uruguay, a cependant dit aux panélistes que les changements réalisés pour améliorer les conditions de détention avaient surtout eu un impact sur la situation des hommes. Les femmes condamnées ont tendance à être stigmatisées et exclues. « Lorsqu’elles commencent à purger leur peine, elles sont souvent abandonnées par leurs proches ; elles ne reçoivent pas de visiteurs. Elles peuvent passer des mois sans voir leurs enfants. Cette situation entraîne des problèmes de santé physique et mentale », a-t-elle dit.

« Outre l’éclatement potentiel de la famille, l’abandon des parents et la perte de propriété, les femmes incarcérées sont souvent exposées à une stigmatisation sociale disproportionnée », indique le rapport de l’OEA.

En Uruguay, les femmes détenues comptent pour un peu moins de 10 pour cent de la population carcérale et environ un tiers d’entre elles sont aussi toxicomanes, a dit M. Koncke. La plupart souffrent d’une dépendance au paco, ou pâte de coca, un dérivé de la cocaïne qui se vend bon marché et qui fait des ravages dans les communautés uruguayennes. Nombreux sont ceux qui espèrent que la légalisation de la marijuana contribuera à éloigner les gens de la pâte de coca et à atténuer les symptômes de privation associés au sevrage. D’autres craignent cependant qu’elle n’amène certaines personnes à consommer de la pâte de coca. On espère malgré tout que la légalisation et la réglementation du commerce de marijuana par le gouvernement permettront au moins de réduire de manière significative le pouvoir des trafiquants de drogues.

Leonel Briozzo, vice-ministre de la Santé publique de l’Uruguay, a dit aux panélistes que les prisons étaient des endroits où les gens, au lieu de se réhabiliter, en apprenaient plus sur les activités illégales. « Nous devons comprendre que les prisons ne sont pas l’endroit idéal pour encourager les gens à cesser de consommer. Des changements réels doivent avoir lieu », a-t-il dit. Les recommandations comprenaient notamment l’accroissement du nombre de campagnes de sensibilisation pour conscientiser les femmes aux risques associés au trafic de drogues ainsi que l’application des Règles de Bangkok, élaborées par les Nations Unies pour répondre plus efficacement aux besoins des femmes dans le système carcéral.

Mme Giacomello a dit que, pendant trop longtemps, « les politiques relatives aux drogues étaient restées dans une sorte de tour d’ivoire », déconnectées des droits de l’homme ou des politiques en matière de genre. « Nous devons nous assurer que ces politiques intègrent la perspective des droits de l’homme », a-t-elle ajouté.

pg/cb – gd/amz