Dans les pays pauvres, le bétail émet davantage de gaz à effet de serre

Dans certains pays pauvres, la quantité de dioxyde de carbone à effet de serre émise par l'élevage de bétail pour chaque kilo de protéine produit - qu'il s'agisse de lait ou de viande - peut être jusqu'à cent fois supérieure à celle des pays riches, révèle une nouvelle étude.

Cette étude, publiée le 16 décembre dans la revue scientifique américaine Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), est l'évaluation complète la plus récente traitant de l'alimentation du bétail (bovins, ovins, porcins), de la volaille et des autres animaux de ferme dans différentes régions du monde. Elle se penche notamment sur l'efficacité de ces animaux à transformer leur nourriture en lait, oufs et viande, et sur la quantité de gaz à effet de serre qu'ils produisent.

Dans les pays en développement, l'élevage de bovins représente 75 pour cent de l'ensemble des émissions pour cette catégorie d'animaux à l'échelle mondiale, tandis que la volaille et les porcins totalisent 56 pour cent des émissions mondiales. Les niveaux d'émission plus importants enregistrés par ces pays s'expliquent par une alimentation de moindre qualité, la quantité de nourriture consommée, et l'état de santé - globalement moins bon - des animaux.

L'étude a été conduite par des scientifiques de l'Institut international de recherche sur le bétail (ILRI), l'Organisation de recherche scientifique et industrielle du Commonwealth (CSIRO) et l'Institut international d'analyse des systèmes appliqués (IIASA).

À l'échelle mondiale, les scientifiques ont découvert que l'élevage bovin - que ce soit pour la viande ou pour le lait - est la principale source de gaz à effet de serre devant le reste du bétail, avec 77 pour cent du total des émissions. L'élevage porcin et de volailles ne représente que 10 pour cent des émissions.

Le principal aspect de l'étude se rapporte à la quantité de nourriture ingérée par le bétail pour produire 1 kg de protéines, ou « indice de consommation », et à la quantité de gaz à effet de serre émise pour chaque kilo de protéine produit, ou « facteur d'émission ».

L'Afrique subsaharienne est identifiée comme étant la zone la plus sensible en matière d'émissions à l'échelle de la planète. Ainsi, le bétail qui paît dans les terres arides d'Éthiopie, de Somalie et du Soudan peut émettre l'équivalent de 1 000 kg de dioxyde de carbone pour chaque kilo de protéines produit, selon la fiche d'informations fournie par les instituts de recherche. À titre de comparaison, le facteur d'émission en de nombreux endroits d'Europe et des États-Unis est d'environ 10 kg pour chaque kilo de protéines.

Mauvaise alimentation, émissions élevées

Par rapport à d'autres études et données publiées par le passé, ces nouvelles données offrent un cadre plus détaillé pouvant aider les pays à établir leurs niveaux d'émission de référence pour ce qui est du secteur de l'élevage.

Parmi les principaux gaz à effet de serre, le méthane (44 pour cent) représente l'essentiel des émissions liées à l'élevage de bétail, indique un rapport de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) publié plus tôt cette année.

Il est suivi par le protoxyde d'azote (29 pour cent) et le dioxyde de carbone (27 pour cent).

Avec de meilleurs régimes alimentaires, aliments et techniques d'alimentation, il est possible de réduire la quantité de méthane émise lors de la digestion, ainsi que la quantité de méthane et de protoxyde d'azote émise par le fumier en décomposition, disent les scientifiques. Le bilan des nutriments contenus dans le fourrage peut jouer sur la quantité de gaz émise par un animal. Les pays riches utilisent un fourrage présentant un mélange nutritif plus équilibré. Les scientifiques travaillent sur différents types d'herbe pour aider les pays pauvres à réduire leurs émissions liées à l'élevage.

Il est essentiel d'approfondir nos connaissances sur la façon dont le secteur de l'élevage nous affecte, si l'on en croit les prévisions annonçant une augmentation de 70 % pour cent de la demande dans ce domaine d'ici 2050.

La nouvelle étude révèle que l'herbe représente l'essentiel du fourrage consommé par le bétail dans les pays en développement (73 pour cent), avec les bovins largement en tête.

Mario Herrero, l'auteur principal de l'étude, a quitté l'ILRI plus tôt cette année pour un poste de directeur de la recherche scientifique auprès de la CSIRO en Australie. Il a dit à IRIN que le bétail émettait davantage de méthane dans les pays en développement parce qu'« il y a plus d'animaux dans les pays en développement », et que « ce qu'ils mangent est de moins bonne qualité, c'est pourquoi ils émettent davantage de méthane par unité de fourrage ingérée ».

En Amérique du Nord ou en Europe, une vache consomme au maximum entre 75 et 300 kg de matière sèche pour produire 1 kg de protéines carnées, tandis qu'en Afrique subsaharienne, il lui faudra entre 500 et 2 000 kg de matière sèche pour parvenir au même résultat, note la fiche d'informations. « L'écart entre les indices de consommation s'explique essentiellement par la meilleure qualité nutritive et digestive des pâturages dans les régions plus tempérées que sont l'Amérique du Nord et l'Europe », a-t-il dit. Cependant, l'indice de consommation est calculé à partir de la production de l'ensemble d'un troupeau, or en Afrique les taux de mortalité élevés et les faibles taux de reproduction du bétail contribuent de façon significative à l'inefficacité globale des systèmes d'élevage, ajoute la fiche d'informations.

M. Herrero admet qu'il est plus facile pour les petits éleveurs des pays en développement de laisser leurs animaux se nourrir d'herbe, peu d'entre eux ayant les moyens s'offrir du fourrage de qualité.

« Ce que nous devons faire c'est optimiser les systèmes des petits éleveurs de façon durable », a dit M. Herrero dans un e-mail. « Il ne s'agit pas simplement d'améliorer l'alimentation des animaux, mais également de développer des marchés de façon à ce que les fermiers puissent vendre leurs produits, créer un cadre réglementaire de façon à ce que les fermiers puissent vendre des produits de qualité sur des marchés formels et informels, adhérer à une réglementation sanitaire, etc. »

« Pour cela nous avons besoin des bons types d'investissement permettant le développement des marchés et la création d'incitations pour que les fermiers optimisent leurs systèmes et produisent davantage de lait, de viande, et de cultures ».

Mais les petits éleveurs peuvent afficher un excellent rendement. Jimmy Smith, le directeur général de l'ILRI, a récemment fourni des exemples de la compétitivité de ces éleveurs dans les pays en développement.

« En Afrique de l'Est, un million de petits éleveurs gardent le plus grand troupeau de vaches laitières d'Afrique, les Ougandais produisent le lait le moins cher du monde, et les petits et grands éleveurs kenyans de volailles et de vaches laitières affichent les mêmes niveaux d'efficacité et de profit », indique le site Internet de l'ILRI. En Inde, les petits éleveurs représentent au moins 70 pour cent du lait produit à l'échelle nationale.

Besoin de données

M. Herrero a expliqué que l'idée derrière cette étude était de produire des données sur l'interaction entre le bétail, la consommation de biomasse comme l'herbe, la terre et le fourrage, et l'impact sur la production, les émissions de gaz et le fumier.

Il a ajouté que ces nouvelles données pouvaient servir à étudier d'autres dimensions des systèmes d'élevage comme les revenus, la vulnérabilité, les conditions sociales et l'adaptation au changement climatique.

Les données, qui révèlent les différentes façons d'élever le bétail à travers le monde, pourraient nourrir le « débat sur le rôle du bétail dans nos régimes alimentaires et nos environnements, et la recherche de solutions concernant les défis qu'il représente », a-t-il dit.

Ces nouvelles données vont faciliter l'évaluation de la durabilité des différents systèmes de production animale, mais les auteurs mettent en garde contre l'utilisation isolée d'une seule de ces mesures comme un indicateur absolu de durabilité, indique la fiche d'informations. Par exemple, les faibles indices de consommation et les quantités élevées d'émission de gaz à effet de serre en Afrique subsaharienne sont largement déterminés par le fait que la plupart des animaux de la région continuent de s'alimenter essentiellement de végétation non comestible pour l'humain, en pâturant notamment sur des terres marginales impropres à la culture et en se nourrissant de résidus de plante abandonnés dans les champs après la récolte.

« Alors que nos mesures peuvent donner le sentiment qu'un certain type de production animale est inefficace, ce système de production peut être le plus durable sur le plan écologique, et représenter la manière la plus équitable d'utiliser cette terre en particulier », a dit Philippe Thorton, chercheur auprès de l'ILRI et co-auteur lui aussi, dans un communiqué de presse à propos de l'étude.

Porcins et volailles versus bovins et ovins

Les données détaillées fournies par le rapport permettront aux décideurs politiques de prendre des décisions éclairées. Par exemple, l'étude a confirmé que les porcs et la volaille transformaient leur alimentation en protéine de façon plus efficace que les bovins, les moutons et les chèvres.

À l'échelle mondiale, les porcins ont produit 24 kg de carbone pour 1 kg de protéines comestibles et les volailles ont produit seulement 3,7 kg de carbone pour le même résultat, contre 58 à 1 000 kg de carbone par kilo de protéine carnée pour les bovins, les agneaux ou les chèvres, indique la fiche d'informations. Le porc et le poulet sont des animaux monogastriques - dotés d'une seule poche stomacale pour la digestion des aliments - tandis que la vache, l'agneau et la chèvre, qui sont des ruminants, en ont quatre.

« Les différences d'efficacité marquées en termes de production des différents aliments pour bétail justifient qu'on s'y intéresse de près », notent les auteurs. « Avoir connaissance de ces différences peut nous aider à définir les niveaux de consommation de lait, de viande et d'oufs appropriés d'un point de vue durable et culturel ».

Cependant, les auteurs soulignent que les facteurs d'émission plus faibles enregistrés par les secteurs du porc et de la volaille s'expliquent en grande partie par les systèmes industriels « qui fournissent des régimes concentrés, de qualité supérieure et équilibrés, à des animaux avec un fort potentiel génétique ». Ces systèmes comportent des risques sanitaires significatifs de transmission de zoonoses.

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