Amélioration des données sur la faim utilisées par la FAO

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) avait fait l’objet de critiques pour les méthodes de calcul utilisées pour estimer le nombre de personnes souffrant de la faim sur la planète dans son rapport de l’année dernière intitulé L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2012 (SOFI). En 2013, le débat se poursuit, alors que, selon les estimations, 842 millions de personnes, soit 12 pour cent de la population mondiale, auraient souffert de faim chronique au cours des deux dernières années.

En 2012, la FAO avait annoncé qu’elle envisageait de nouvelles méthodes pour mesurer « la faim », « l’insécurité alimentaire » et « la sous-alimentation » — des termes souvent utilisés de manière interchangeable. Selon les experts, le SOFI 2013 constitue une amélioration par rapport au SOFI 2012, mais des problèmes liés à la qualité des données persistent.

L’indicateur se rapportant à la prévalence de la sous-alimentation — indicateur principalement utilisé par la FAO pour mesurer le nombre de personnes souffrant de sous-alimentation dans le monde — est au cœur du problème. Des questions ont été soulevées non seulement quant à la construction de l’indicateur, mais aussi quant à la manière dont il est utilisé et qui l’utilise pour mesurer la faim à un moment précis et pour mettre en évidence les tendances dans le temps.

Les détracteurs les plus virulents de la méthodologie utilisée par la FAO en 2012 sont peut-être les chercheurs originaires des États-Unis et du Canada qui ont exprimé leurs inquiétudes dans le rapport Framing Hunger: A Response to SOFI 2012.

« Mesure de la sous-alimentation chronique, la [prévalence de la sous-alimentation] est définie comme un apport calorique insuffisant qui dure plus d’un an. L’estimation se fonde sur les besoins énergétiques minimaux associés à un ‘mode de vie sédentaire’. Ce seuil et la condition selon laquelle l’état de sous-alimentation doit durer au moins un an rendent cette mesure assez restrictive, car elle ne prend pas en compte les personnes qui souffrent gravement de la faim durant une période plus courte, en raison, par exemple, d’une flambée des prix des denrées alimentaires », a dit Timothy Wise, l’un des auteurs du rapport et le directeur du programme de recherches et de politiques de l’institut de développement global et d’environnement de l’université Tufts.

En 2013, Piero Conforti, statisticien principal auprès de la FAO, a de nouveau défendu l’utilisation de l’indicateur de la prévalence de la sous-alimentation comme base de calcul, affirmant que, dans l’idéal, le niveau de sous-alimentation devrait être évalué individuellement, mais que les méthodes standards de collecte de données ne permettent pas à la FAO de le faire.

« La consommation alimentaire individuelle » quotidienne peut être influencée par divers facteurs, a dit M. Conforti, et notamment par la manière dont la nourriture est répartie au sein des foyers, la quantité d’énergie nécessaire, la charge de travail ou les pratiques culturelles ou religieuses qui peuvent influencer le choix et la quantité des aliments. Collecter des données individuelles n’est donc pas pratique.

Carlo Cafiero, statisticien principal et économiste auprès de la FAO, a lui aussi mis en évidence la justesse de la méthodologie utilisée par la FAO, soulignant que « l’allégation selon laquelle nous ne prenons pas en compte la situation des personnes participant à des activités physiques exigeantes n’est absolument pas fondée : les estimations sont obtenues en tenant compte de la répartition réelle des besoins alimentaires de la population, qui reflète la diversité des professions dans un pays, certaines personnes ayant un mode de vie sédentaire, d’autres participant à des activités physiques très exigeantes ».

Nouvelles dimensions

M. Conforti, l’un des réviseurs techniques du dernier rapport, a remarqué que le document tentait de prendre en compte les critiques en présentant et en examinant l’ensemble des dimensions de la sécurité alimentaire : disponibilité alimentaire, accès économique et physique aux aliments, et utilisation et stabilité des aliments (vulnérabilité et chocs) dans le temps.

Chaque dimension est mesurée par des indicateurs spécifiques, comme le pourcentage d’enfants présentant un retard de croissance, l’utilisation de céréales, l’instabilité des prix alimentaires, l’approvisionnement moyen en protéines, le nombre de routes, la qualité des sources d’eau et la stabilité politique.

Les indicateurs sont révélateurs des causes de l’insécurité alimentaire et permettent de prendre des décisions éclairées. Par exemple, dans des pays comme le Pakistan et le Burundi, les céréales et les tubercules sont de moins en moins considérés comme des aliments de base, et on y relève une forte prévalence du retard de croissance.

Dans le cas du Pakistan, les données montrent que tous les habitants n’ont pas accès à une alimentation équilibrée ; il pourrait donc s’avérer nécessaire de mettre en œuvre des politiques visant à soutenir les prestations et les régimes de sécurité sociale afin d’aider les populations pauvres à accéder à une nourriture plus variée et plus nutritive. Des campagnes de promotion de l’allaitement et de distribution d’aliments enrichis peuvent également se révéler importantes, selon le rapport. Dans le cas du Burundi, la quantité de nourriture disponible est faible, donc les politiques devraient avoir pour objectif d’augmenter la production ou l’importation de denrées alimentaires.

M. Conforti dit que, grâce à ce nouvel ensemble d’indicateurs, la FAO espère aussi répondre aux critiques qui soutiennent que sa méthodologie ne saisit pas les effets à court terme des flambées des prix alimentaires ou d’autres chocs économiques.

Ellen Messer, de l’École Friedman des sciences et politiques de la nutrition de l’université Tufts, figure parmi les chercheurs qui ont critiqué l’utilisation de l’indicateur de la prévalence de la sous-alimentation par la FAO. Elle reconnait les efforts faits par la FAO pour présenter « une série supplémentaire d’indicateurs prenant en compte les besoins croissants des populations en matière d’apport calorique discrétionnaire pour soutenir un mode de vie sain [et favoriser la] croissance et l’activité ».

La FAO a « été très réceptive à nos préoccupations, et [...] les statistiques et la structure du SOFI de cette année sont beaucoup plus nuancées, soulignant que les politiques gouvernementales nationales, et non pas uniquement la croissance économique, sont des éléments clés de la réduction de la faim », a indiqué M. Wise, de l’université Tufts.

Insuffisant

Mais le rapport ne va pas suffisamment loin. Il n’explore pas les dynamiques reliant les diverses tendances qui ont un impact sur l’insécurité alimentaire, ce qui est une « tâche toujours difficile », dit Mme Messer. Ainsi, les programmes alimentaires ne sont pas la seule réponse au problème du retard de croissance dans toutes les situations. « Les interventions les plus importantes à mettre en œuvre pour réduire les retards de croissance dans certains cas, comme celui du Guatemala, nécessiteraient probablement des investissements dans l’eau potable et les soins de santé pour diminuer la morbidité et la charge parasitaire », a-t-elle noté.

« Les analystes politico-économiques soutiennent également que la souveraineté alimentaire et la limitation de l’influence des sociétés transnationales sont importantes. En bref, la sécurité alimentaire est un sujet très complexe. Dans sa configuration actuelle, la FAO n’aborde pas la question de la sécurité alimentaire correctement, dans toute sa complexité », dit Mme Messer.

José Luis Valero Pol, militant de la lutte contre la faim de l’Université Catholique de Louvain, dit que les multiples dimensions constituent « un ajout très intéressant au rapport » et note une amélioration des rapports de la FAO. Cependant, l’examen des liens et de la corrélation entre les différentes dimensions au niveau national sort du cadre du rapport et il doit être mené par des chercheurs individuels ou nationaux. « Cela serait délicat pour la FAO en général, car les relations causales et les corrélations peuvent être multiples et surprenantes ».

Selon Mme Messner, la FAO n’a pas réussi à « réaliser des études de cas approfondies analysant toutes les dimensions actuelles de l’insécurité alimentaire ou les perspectives à long terme de tous les pays ».

Elle note que les autres « agences alimentaires » des Nations Unies, comme le Programme alimentaire mondial, le Fonds international pour le développement de l’agriculture (FIDA) ainsi que l’université des Nations Unies, les institutions intergouvernementales comme l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) et la Banque mondiale, réalisent « des évaluations plus rapides et plus complètes de la sécurité alimentaire ».

Mme Messer reconnait le travail mené par le Bureau du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, qui « joue un rôle de plus en plus important, en produisant des études de cas individuelles par pays sur le droit à l’alimentation dans les pays sélectionnés ».

« Les rapports [de M. De Schutter] “axés sur les droits de la personne” relèvent les cadres légaux, les engagements politiques, les dépenses et les résultats des programmes alimentaires et de nutrition, et prennent en considération les effets de l’OMC [Organisation mondiale du commerce], de la libéralisation du commerce et des investissements étrangers directs sur la disponibilité alimentaire, l’accès, la nutrition et la résilience ». Mme Messer indique que les indicateurs comme « les spécificités de genre (qui sont les agriculteurs ? Quelles ressources contrôlent-ils ?) sont importants, mais peu exploités ».

Selon M. Valero Pol, les données relatives à l’insécurité alimentaire doivent être « ventilées par genre (hommes/femmes) et par zones rurales/urbaines pour donner une meilleure idée de la situation », et « si l’accès des femmes à la nourriture n’est pas évoqué dans ces rapports aux titres accrocheurs, alors leur détresse sera toujours sous-estimée et restera certainement intense ».

« L’urbanisation est une tendance de fond qui concerne tous les pays, mais il semble qu’une grande partie des personnes souffrant de la faim vivent dans les zones rurales », souligne M. Valero Pol. « Quelle est l’importance de la faim urbaine par rapport à la faim rurale ? Aujourd’hui, nous ne le savons pas, et nous ne disposons que d’estimations et de rapports obsolètes ».

L’efficacité de la FAO dépend de l’efficacité des pays, écrit Mme Messer. « Les pays doivent être réceptifs, ils disposent de ressources humaines, et les États membres doivent financer les efforts [pour réaliser des analyses plus complètes de l’insécurité alimentaire] ».

jk/he-mg/ld