Le combat de la Colombie contre le commerce de la coca

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

Pour le gouvernement colombien, les paysans devraient tout bonnement refuser de cultiver la coca. Ceux qui ne le font pas s’exposent à ce que leurs plantations illégales soient aspergées d’un puissant pesticide, ou soient détruites par des groupes de travailleurs recrutés par des entreprises privées et épaulés par les forces de police.

Cette stratégie porte-t-elle ses fruits, dans le contexte de la longue guerre que la Colombie mène contre la drogue ? À première vue, oui. La culture de coca a chuté d’un quart en 2012, selon une nouvelle étude de suivi des cultures publiée par le gouvernement et l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) plus tôt ce mois-ci. L’étendue des cultures est tombée à 48 000 hectares contre 64 000 en 2011. Sur les 23 provinces concernées par la culture de coca, seules trois ont vu leur récolte augmenter.

Le gouvernement prévoit d’intensifier le recul de la production en 2013, jusqu’à 30 000 hectares, et ainsi de justifier son adhésion au Plan Colombie subventionné par les États-Unis, qui – 13 ans et environ 9 milliards de dollars US plus tard – a réussi à reléguer les groupes armés tirant profit de la cocaïne aux régions les plus reculées du pays.

Bien qu’ils s’entendent pour dire que la culture de coca a reculé, les analystes mettent en garde : la production de cocaïne et le prix de la cocaïne-base et de la pâte de coca sont restés assez stables, ce qui pourrait s’expliquer par l’apparition de nouvelles super souches permettant de produire davantage de cocaïne par tonne de feuilles. En réponse à la pression sur la production en amont, des représentants des cartels mexicains participent à la réorganisation du trafic en Colombie, qui s’inscrit dans un narcotrafic régional ultra flexible et mobile.

Bo Mathiasen, le représentant de l’ONUDC en Colombie a reconnu que « la culture reprend souvent dans de nouveaux champs ou dans des champs où la coca a préalablement été éradiquée » sauf lorsque des investissements durables sont faits en faveur de stratégies de culture de substitution. Il note en outre que les groupes armés – les guérillas et d’anciens paramilitaires de droite réorganisés en mafia – se tournent de plus en plus vers l’extraction de minéraux, une activité plus lucrative et moins policée, avec les nouveaux défis que cela suppose pour le gouvernement.

Plan Colombie – rien de change

Et, comme dans tous les conflits, il existe un coût humanitaire.

Un élément clé du Plan Colombie, et l’un des aspects les plus controversés de la stratégie, est l’épandage aérien de l’herbicide Roundup développé par Monsanto. Les autorités affirment n’y avoir recours que dans les zones difficiles d’accès, et il n’existe aucune preuve de la nocivité du glyphosate sur l’homme – un sujet d’intense débat en Colombie.

Bien qu’il soit difficile d’en démontrer la nocivité autrement que par des données empiriques, une étude menée en 2013 met en lumière une forte corrélation entre l’épandage pour le moins approximatif de pesticide et les déplacements de population. La fumigation a pour effet de chasser aussi bien les fermiers légitimes que les producteurs de coca de la zone concernée. Après que le Venezuela et l’Équateur se sont plaints de pulvérisations collatérales dans les champs de leurs agriculteurs, l’épandage a été interdit dans les régions frontalières.

« Cela n’éradique pas la production de coca, mais ne fait que la disperser, en la déplaçant vers des forêts d’utilité écologique ou des zones peuplées par des communautés à faibles revenus, essentiellement afro-colombiennes et indigènes, de plus en plus souvent contraintes au déplacement », indique l’étude. La guerre contre la drogue a chassé près de cinq millions de personnes de chez elles.

L’éradication manuelle des cultures est jugée plus efficace que l’épandage. Des groupes de travailleurs contractuellement engagés pour 2 mois, protégés par la police et des chiens renifleurs, arrachent les lopins de coca cachés dans les replis des vallées et les clairières pour un salaire de 300 dollars. Les entreprises privées recrutent parmi les paysans défavorisés, souvent déplacés à l’intérieur de leur propre pays, dont certains sont parfois d’anciens cultivateurs de coca.

L’hégémonie de la coca
La coca est une culture résistante capable de pousser dans des sols pauvres, offrant un rendement de 3 à 6 récoltes par an. La maturation prend environ deux ans. Du fait de l’absence de subventions gouvernementales et des difficultés d’accès au marché, elle convient tout particulièrement aux régions les plus reculées de la Colombie, des terres oubliées de l’élite fortunée et de l’agriculture de plantation tournée vers l’export.

Au nombre des avantages de la coca, on trouve également la stabilité des prix et une demande garantie ; des intermédiaires qui viennent chercher le produit directement chez le cultivateur ; et la possibilité de la stocker dans des sacs, jetés à l’arrière d’un camion et transportés sur des routes de campagne en terre. Comme Sanho Tree de l’Institute for Policy Studies l’aurait dit : « Les paysans [qui tentent de] se rendre en voiture au marché avec un chargement de tomates… terminent avec du ketchup ».

L’inconvénient est que les agriculteurs ne cultivent pas la coca entièrement de leur propre gré. Les groupes armés imposent sa production dans les zones qu’ils contrôlent et chassent ceux qui refusent d’obtempérer. La relation entre la guérilla et les paysans – tous deux issus d’une terre portant un grief historique contre l’État – est complexe, mais le contrôle est imposé sans pitié : « Ce commerce ne pardonne pas aux pécheurs », a expliqué le maire d’El Tarra Jota Mario Arenas.

« Tout le monde a conscience de l’impact de ce commerce. La tension et la peur sont énormes au sein des communautés. Mais la difficulté est de savoir comment en réchapper. On ne peut pas le faire par nous-mêmes, on a besoin d’aide. Mais la politique gouvernementale décrète que tu fais quelque chose de mal et qu’on ne peut pas discuter avec toi. Cela met la communauté dans une situation critique – l’État les considère comme des criminels, mais ne leur offre pas de solution pour résoudre leur problème ».

C’est un travail dangereux. Les groupes armés contrôlant la production de coca minent et piègent les champs. Les explosifs en plastique sont indétectables par les chiens renifleurs et les équipes d’éradication, contraintes de respecter un quota, peuvent prendre des risques. D’après Mario Alberto Quiñones, de la Campagne colombienne contre les mines, le manque de couverture médicale privée et le cauchemar administratif des systèmes publics de santé et d’assurance font qu’il faut parfois attendre une éternité avant que les blessés soient indemnisés.

« Ils acceptent les risques encourus, mais en cas d’accident les entreprises n’honorent pas tous leurs droits et les licencient parfois », a-t-il dit à IRIN. Du fait de la pauvreté, rallier une équipe d’éradication « n’est pas un véritable choix ».

L’éradication suscite la colère

Norte de Santander, à la frontière avec le Venezuela, est l’une des régions où la production de coca a augmenté en 2012. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), l’Armée de libération nationale (ELN) et la plus petite Armée populaire de libération (EPL) y dominent la production de coca. En juin, les agriculteurs de la région de Catatumbo ont monté un blocus des routes pour empêcher les éradicateurs d’entrer et pour réclamer l’établissement de réserves paysannes protégées contre les expropriations et bénéficiant de crédits et d’initiatives de développement rural.

Le gouvernement est engagé dans des pourparlers de paix avec les FARC à La Havane, après 50 ans de conflit sur les thèmes de la réforme agraire et de la justice sociale. Il a présenté la protestation comme étant une opération des FARC pour protéger le narcotrafic – une allégation rejetée par les meneurs du mouvement paysan.

À Catatumbo, le programme d’éradication du gouvernement suscite la colère. Lors d’une réunion dans les bureaux du maire de la municipalité d’El Tarra, un groupe d’hommes et de femmes s’est réuni pour en débattre. Ils ont hésité à critiquer les guérillas, mais leur frustration était palpable quant à la négligence développementale du gouvernement central, le caractère inévitable du déplacement qui suivra la destruction de la coca et son impact sur les moyens de subsistance de la population.

Une femme, qui a demandé à rester anonyme, a dit que sa petite boutique d’alimentation et de papeterie servait à payer l’éducation privée de ses deux filles. Si le revenu des agriculteurs baisse avec l’éradication, elle se demande ce qu’il adviendra de ses filles.

Les agriculteurs transforment la coca en « base » en versant de l’essence, du ciment et du fertilisant dans des cuves remplies de feuilles brutes. La pâte brune ainsi obtenue, d’une teneur en cocaïne d’environ 35 pour cent, rapporte autour de 1 300 dollars par kilo aux agriculteurs de Catatumbo, auxquels il faut retirer le prix des produits chimiques et de la main-d’œuvre. « Ça rapporte davantage que les cultures licites, mais pas beaucoup plus », a expliqué Antonio da Silva du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires.

« L’argent ne sert qu’à survivre », a dit l’une des femmes participant à la réunion. « Je ne vois personne mener grand train par ici. Je ne connais personne qui ait acheté une voiture ».

Elle a ajouté que les produits étaient d’autant plus chers à El Tarra du fait de sa situation géographique, au bout d’une longue route pleine de nids-de-poule traversant les montagnes andines. Les blocus ou les attaques des guérillas contre les infrastructures ne font qu’alourdir le fardeau. « Lorsqu’un pylône électrique est détruit, nous en payons le prix. Tout le poids du conflit repose sur les épaules des paysans ».

Des efforts de substitution des récoltes imparfaits ?

La stratégie du « zéro coca » signifie que les agriculteurs doivent non seulement déraciner leurs cultures, mais qu’ensuite ils doivent attendre de nombreux mois avant d’être certifiés « sans coca » et pouvoir prétendre à de l’aide et à un soutien financier pour se lancer dans de nouveaux projets. La dimension collective du programme signifie que toutes les familles d’une même zone doivent renoncer collectivement à la coca, faire confiance au gouvernement en matière de versements, absorber la pression financière en attendant et faire face au ressentiment – ou aux propositions d’aide – des jeunes hommes armés au sein de la communauté.

« Les gens sont pris entre deux forces » – comment faire face ? Parfois le plus simple est encore de se déplacer [et d’abandonner ses terres] », a dit M. Quiñones.

Le gouvernement gaze ou ravage la coca. Mais que propose-t-on aux agriculteurs pour les dissuader de se remettre à en cultiver ? D’après l’analyste Ricardo Vargas du Transnational Institute, l’inconvénient de la politique de culture de substitution du gouvernement appuyée par l’USAID est qu’elle a « davantage été dictée par des préoccupations sécuritaires que par des considérations d’ordre développemental ». L’idée est de priver les guérillas de financement, plutôt que de considérer le développement durable des communautés et de la région.

Selon l’International Harm Reduction Association (IHRA) : « Il est reconnu que pour être couronnés de succès, les programmes de développement alternatif doivent être bien orchestrés (des solutions de substitution doivent être mises en place avant le retrait des cultures illicites) ; s’accompagner d’investissements en infrastructures ; et s’appuyer sur des initiatives d’équité commerciale [...] En outre, l’aide aux programmes de développement alternatif ne devrait pas être conditionnée à la réduction des récoltes illicites ».

Le programme de substitution des cultures de l’USAID propose de remplacer la coca par du  café ou du cacao, deux secteurs affectés par une baisse de la demande internationale. L’USAID a également favorisé la production d’huile de palme, un secteur affichant aujourd’hui l’une des croissances les plus rapides de l’économie colombienne. Cependant, selon Flaviano Bianchini de l’ONG environnementale Source, les vastes plantations de palmiers sont liées aux expulsions et chassent les petits producteurs indépendants.

« Il faut identifier le profil de production d’un lieu, les traditions agricoles de la région pour qu’il y ait des solutions alternatives efficaces », a dit à IRIN Jota Mario Arenas, le maire d’El Tarra. « Surtout, il faudrait que les municipalités participent à la conception, pour donner des conseils. Elles sont le lien avec les communautés et elles les comprennent […] Les paysans ont besoin de temps, d’acquérir de nouvelles compétences et d’être assurés qu’en fin de compte, la stratégie leur bénéficiera ».

Nouvelles approches

Le gouvernement est en train de revoir son approche. En 2011, il a présenté le Plan de consolidation territoriale (PTC), développé à partir d’une ancienne initiative dont l’objectif était de s’attaquer à la fois à la violence et à la marginalisation par le biais d’une stratégie coordonnée. Le département d’État américain a appelé à davantage de financements pour le PTC – dont la portée géographique a été réduite – afin de « renforcer la sécurité, améliorer la fourniture de service public, construire des infrastructures et générer de nouvelles opportunités économiques dans des régions qui ont été historiquement fortement influencées par le terrorisme et l’activité criminelle ».

L’ONG de défense des droits de l’homme Washington Office on Latin America (WOLA) critique l’incapacité du programme à atteindre ses ambitieux objectifs dans ces zones échappant à tout contrôle. « Les soldats sont de loin les représentants du gouvernement que l’on y voit le plus, et les représentations civiles du gouvernement – comme les services de santé, l’éducation, l’agriculture, les entreprises de construction routière, les propriétaires agraires, les juges et les procureurs – sont à la traîne loin derrière ».

D’après le WOLA, la « consolidation » peut être considérée comme la continuité du Plan Colombie, mais elle a été limitée par des problèmes administratifs et financiers. Il est d’autant plus urgent de réussir à briser le cycle de la violence que les pourparlers de paix de La Havane pourraient aboutir, et que des jeunes hommes démobilisés pourraient retourner dans les périphéries délaissées.

Le président colombien Juan Manuel Santos est considéré comme faisant partie du groupe des dirigeants latino-américains militant en faveur d’une pensée nouvelle. « Le temps est venu de débattre de nouvelles approches pour affronter le problème de la drogue en Amérique du Sud », a-t-il écrit dans un commentaire au quotidien britannique The Guardian. « Au terme de quatre décennies d’une lutte acharnée contre la drogue, la situation reste – en dépit d’une amélioration dans certaines zones – terriblement et péniblement bloquée ».

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