La mission intégrée des Nations Unies en Somalie

Suite à l’adoption unanime d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies (CSNU) visant la création d’une mission intégrée en Somalie, la Mission d’assistance des Nations Unies en Somalie (MANUSOM) sera établie d’ici au 3 juin, pour une période initiale de 12 mois. Elle aura son siège à Mogadiscio, capitale du pays.

Une mission intégrée est une mission où tous les acteurs des Nations Unies partagent une vision commune des objectifs stratégiques des Nations Unies au niveau du pays.

« Cet objectif stratégique est le résultat d’un effort délibéré de tous les éléments du système des Nations Unies pour parvenir à une compréhension commune des mandats et fonctions des différents éléments des Nations Unies au niveau du pays et d’utiliser cette compréhension pour maximiser l’efficacité, l’efficience et l’impact des activités des Nations Unies », précise les directives pour le Processus de planification intégrée des missions adoptées par le Secrétaire général des Nations Unies en 2006.

D’après la résolution, la mission a pour objectif d’aider la Somalie à mettre à profit les progrès politiques réalisés au cours de l’année passée, à établir un système fédéral de gouvernement, à réviser la Constitution et à organiser un référendum sur la Constitution. Elle est chargée de faciliter la préparation des élections présidentielles et législatives de 2016.

En outre, la MANUSOM aidera le Gouvernement fédéral somalien « à promouvoir le respect des droits de l’homme et l’autonomisation des femmes, la protection des enfants, à prévenir les violences sexuelles et sexistes liées au conflit, à consolider les institutions judiciaires ».

Les agences des Nations Unies qui œuvrent en Somalie devront se déployer sur le territoire somalien. Bon nombre d’entre elles sont toujours basées à Nairobi, la capitale kényane.

Dans ce rapport, IRIN étudie ce qu’une approche intégrée signifie dans le contexte somalien.

Quelle est la situation politique et humanitaire en Somalie ?

La Somalie a récemment réalisé des progrès en matière de stabilité. En 2012, le pays a établi un gouvernement fédéral opérationnel sous la direction du président Sheikh Hassan Mohamud, le premier depuis 1990.

Le pays est cependant toujours confronté à d’importants défis politiques et humanitaires. Les insurgés, qui contrôlent encore une partie du pays, poursuivent leurs attaques meurtrières, alors que plus d’un million de Somaliens sont déplacés en raison du conflit et de la sécheresse. Un million de personnes supplémentaires ont trouvé refuge dans les pays voisins, principalement au Kenya et en Éthiopie.

Selon un rapport rendu public en 2013 par le Fonds des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), plus de 250 000 Somaliens, dont un grand nombre d’enfants de moins de cinq ans, sont morts entre octobre 2010 et avril 2012 à cause de la famine. Ils n’ont pas reçu d’aide humanitaire en raison, notamment, de l’insécurité.

Quel est le rôle de la MANUSOM ?

Le 6 mars 2013, le Conseil de sécurité, en accord avec le Secrétaire général des Nations Unies, a indiqué que le Bureau politique des Nations Unies pour la Somalie (UNPOS) avait « rempli ses obligations » et devait être remplacé par une mission intégrée afin de donner à l’administration somalienne « un seul interlocuteur ». En outre, il a décidé d’assouplir l’embargo sur les armes qui avait été imposé à la Somalie vingt ans plus tôt et de proroger le mandat de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) pour une période de douze mois.

La nouvelle mission, qui sera placée sous la direction d’un représentant spécial du Secrétaire général, aura pour mandant « d’offrir au Gouvernement fédéral somalien des conseils stratégiques en matière de consolidation de la paix et d’édification de l’État dans les domaines de la gouvernance, notamment en ce qui concerne la réforme du secteur de la sécurité et de l’état de droit (y compris le désengagement des combattants) ; la mise en place d’un système fédéral (y compris la préparation des élections de 2016) ; et la coordination de l’action des bailleurs de fonds internationaux ».

« Ce projet paraît ambitieux et représente probablement l’engagement le plus significatif des Nations Unies en Somalie de ces dernières décennies »

Toutes les équipes de pays des Nations Unies, qui mettent en œuvre l’action politique et humanitaire en Somalie, devront sans attendre coordonner leurs activités avec le responsable de la nouvelle mission.

Le bureau du Coordonnateur humanitaire des Nations Unies en Somalie sera rattaché au bureau du Représentant spécial dès janvier 2014.

Quels rôles pour l’UNPOS et l’AMISOM ?

La création d’une mission intégrée annonce la fin de l’UNPOS. Mis en place en 1995, l’UNPOS était placé sous la direction du Représentant spécial du Secrétaire général. Son rôle était essentiellement politique : il avait pour objectif de faciliter le dialogue politique et les activités de construction de la paix. Dans la lettre adressée au CSNU regardant la création d’une mission intégrée en Somalie, le Secrétaire général a indiqué que l’UNPOS s’était acquitté de son mandat et devrait « être dissous et remplacé dès que possible par une nouvelle mission politique spéciale ».

Le Gouvernement fédéral somalien bénéficie du large soutien de l’AMISOM et de ses 18 000 soldats.

Une mission d’évaluation technique dépêchée en Somalie par le Secrétaire général a recommandé dans son rapport « de faire appel à des gardes formés au niveau local et engagés par les Nations Unies, de déployer des soldats de l’AMISOM à Mogadiscio et de s’appuyer sur les Forces de sécurité nationales somaliennes (SNSF). Si ces mesures ne suffisent pas, il sera possible de faire appel à des gardes des Nations Unies ou des sociétés de sécurité privées internationales ».

Le mandat humanitaire de l’AMISOM était limité, mais l’incertitude demeure concernant le mandat humanitaire de la MANUSOM.

La résolution du CSNU demande au nouveau Représentant spécial d’aligner étroitement les activités des partenaires présents en Somalie sur les activités de la MANUSOM, y compris l’équipe de pays des Nations Unies, le Gouvernement fédéral somalien, l’AMISOM, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), l’Union européenne et les « autres partenaires régionaux, bilatéraux et multilatéraux ».

Selon les experts, le succès de l’AMISOM dépendra de l’alignement de ses activités sur les activités des différents acteurs présents en Somalie, alors que certains d’entre eux pourraient hésiter à partager leurs domaines d’expertise et/ou d’influence.

« Depuis peu, le nombre d’acteurs centraux a commencé à augmenter en Somalie, notamment suite à l’arrivée de nouveaux bailleurs de fonds qui ont accru leur aide. Ainsi, si la communauté internationale prend la MANUSOM au sérieux et souhaite qu’elle accomplisse son mandat, les acteurs devront s’aligner derrière la MANUSOM », a dit à IRIN Dominik Balthasar, un spécialiste de la Somalie de Chatham House. « Mais la pilule risque d’être difficile à faire avaler à d’autres acteurs, comme l’AMISOM ou l’IGAD, car avec la participation de la MANUSOM, le rôle qu’ils jouaient jusqu’à présent risquent d’être réduit ».

Abdi Aynte, directeur exécutif de l’Heritage Institute for Policy Studies (HIPS), un groupe de réflexion basé à Mogadiscio, a dit : « En ce qui concerne ses relations avec l’AMISOM, on ne peut qu’espérer qu’elles se renforcent mutuellement [et] non pas qu’elles s’excluent mutuellement [étant donné] que l’AMISOM bénéficie d’une opinion largement favorable ».

Quels sont les mérites de la MANUSOM ?

La création de la MANUSOM impliquera une intégration des activités humanitaires et politiques des Nations Unies en Somalie, ce qui permettra de mutualiser les capacités opérationnelles des différentes agences au sein d’une mission unique.

« Ce projet paraît ambitieux et représente probablement l’engagement le plus significatif des Nations Unies en Somalie de ces dernières décennies », a dit à IRIN Cedric Barnes, directeur du projet Corne de l’Afrique à l’International Crisis Group.

M. Aynte de l’HIPS a indiqué que, grâce à la mission intégrée, la communauté internationale pourra présenter un front uni en Somalie, ce que la population attend depuis longtemps, selon lui.

D’autres soutiennent qu’une unification des activités de développement et des activités humanitaires en Somalie permettrait de rassembler les fonds internationaux nécessaires pour renverser la situation en Somalie tout en « créant de la cohérence et des stratégies fédératrices ».

Elmi Ahmed Duale, l’ambassadeur de Somalie auprès des Nations Unies, a dit que la résolution était importante et qu’elle garantissait qu’« il y n’a qu’un seul interlocuteur, et non pas des approches morcelées de la coordination de l’aide ».

Selon M. Barnes de l’ICG, cela dépendra de l’engagement du gouvernement en faveur de cette nouvelle approche.

« Il serait intéressant de voir comment les choses vont évoluer avec un gouvernement qui veut asseoir son autorité et se heurte à la question de la souveraineté », a ajouté M. Barnes.

Le fait qu’al-Shabab figure sur la liste des groupes terroristes rend difficile la tenue d’un dialogue avec les agences d’aide humanitaire, au moins pour les objectifs relatifs à la fourniture de l’aide humanitaire dans les zones qui sont encore sous son contrôle.

Pourquoi entend-on des voix dissonantes sur la MANUSOM ?

Les acteurs humanitaires ont exprimé des inquiétudes concernant l’intégration de l’aide humanitaire dans les stratégies politiques et militaires, soulignant que leur travail n’en serait que plus difficile en Somalie, car ils risquent de perdre toute légitimité.

« Alors qu’un grand nombre de Somaliens peinent à obtenir les ressources de base nécessaires à la survie, comme la nourriture, les soins de santé et la protection contre la violence, l’aide humanitaire doit rester une priorité et être indépendante de toute stratégie politique», a déclaré Jérôme Oberreit, secrétaire général de Médecins Sans Frontières.

« L’aide humanitaire ne doit pas être cooptée pour mettre en œuvre des plans de contre-insurrection ou de stabilisation en Somalie », a-t-il ajouté.

En mars, InterAction, le Conseil international des agences bénévoles (ICVA) et Voluntary Organizations in Cooperation in Emergencies (VOICE) ont indiqué dans un communiqué commun que cette décision menaçait la fourniture d’une assistance humanitaire impartiale dans le pays : « En imposant à la coordination humanitaire des Nations Unies de passer sous le mandat politique de la nouvelle mission de construction de la paix des Nations Unies en Somalie, on compromet la neutralité, l'impartialité et l'indépendance de l'action humanitaire ».

Russell Geekie, porte-parole du bureau d’OCHA (Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies) en Somalie, a dit : « L’intégration ne devrait pas entraver la fourniture de l’aide. Dans sa dernière résolution sur la Somalie (la résolution 2102, qui suit la résolution 2093), le Conseil de sécurité a réaffirmé que l’impartialité, la neutralité et l’indépendance de l’assistance humanitaire doit être garantie, où que se trouvent les personnes dans le besoin ».

Selon M. Balthasar de Chatham House, l’intégration des activités humanitaires dans des programmes de stabilisation politico-militaires plus généraux « pourrait restreindre l’espace humanitaire, mais cela ne sera pas forcément le cas. En outre, il ne faut pas oublier que l’assistance humanitaire a toujours été politique et qu’elle a fréquemment été instrumentalisée par divers acteurs – notamment par les opposants au gouvernement ». Concernant les dynamiques autour de l’espace humanitaire en Somalie, il a ajouté que depuis qu’al-Shabab a été déstabilisé, les acteurs humanitaires qui avaient pris l’habitude de négocier avec les insurgés pour la fourniture de l’assistance humanitaire ne savaient plus très bien qui contrôlait la situation et comment ils pouvaient fournir l’assistance en toute sécurité.

« En fait, il semble que la situation politique sur le terrain se soit compliquée plutôt qu’améliorée. Dans ce contexte, la création d’une mission intégrée n’est peut-être pas la pire des solutions pour donner la priorité à la stabilité et pour établir des structures de gouvernance opérationnelles », a-t-il ajouté.

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