De la difficulté de venir en aide aux populations du nord

Bien avant le début de la rébellion dans le nord du Mali en janvier et le coup d’État à Bamako en mars, les faibles précipitations de 2011 avaient déclenché des alertes annonçant l’imminence d’une crise alimentaire au Mali. Si les précipitations ont été plus abondantes cette année, les avertissements concernant l’insécurité alimentaire et la malnutrition demeurent inquiétants, surtout dans le nord du pays.

« Nous sommes confrontés à une grave crise alimentaire, humanitaire et sécuritaire », a dit le président de la Croix-Rouge malienne Abdourahmane Cissé. « Beaucoup a été fait, mais ce n’est pas suffisant. Des promesses ont été faites, mais combien d’entre elles ont été tenues ? Les gens sont frustrés. »

Les opérations de secours qui sont en cours dans le nord du pays se déroulent dans un contexte de spéculation concernant une éventuelle intervention militaire. Il se peut en effet que les troupes de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) viennent prêter main-forte à une armée malienne rajeunie afin de s’attaquer aux différents mouvements islamiques qui contrôlent Gao, Tombouctou et Kidal.

Les organisations de secours évoquent le besoin d’examiner différents scénarios et Oxfam émet la mise en garde suivante : « Toute action militaire doit être soigneusement planifiée afin de ne pas provoquer de nouvelles souffrances pour les civils maliens. » Pour le moment toutefois, la priorité demeure la distribution de vivres et la fourniture de soins médicaux. La résilience de la population malienne a été ébranlée par les vagues de déplacement, les graves pénuries de nourriture et les traumatismes et les incertitudes d’un pays profondément divisé.

Difficultés d’accès aux communautés

Selon l’organisation non gouvernementale (ONG) Médecins du Monde (MDM), qui est active dans le nord du pays depuis plus de dix ans et compte maintenant 250 employés répartis dans plus de 20 établissements, incluant l’hôpital de Kidal, les ONG doivent aller au-delà des villes et villages principaux et se rendre dans les communautés plus vulnérables situées dans les régions éloignées.

« Les ONG qui ont repris leurs opérations mobiles sont rares. C’est pourtant de ce genre d’opération dont on a besoin pour venir en aide aux plus vulnérables », a dit à IRIN Olivier Vandecasteele, directeur des opérations de MDM au Mali.

La campagne massive de vaccination menée au début du mois de septembre par MDM dans la région de Kidal, qui s’est aussi accompagnée d’une opération de dépistage et de soutien nutritionnels, représente un changement d’orientation en faveur des populations vivant à l’extérieur des villes et n’ayant pas accès à des centres de santé établis, selon M. Vandecasteele. Une seconde campagne de vaccination et de dépistage nutritionnel devrait bientôt débuter dans la région de Ménaka, près de Gao.

L’ONG Action Contre la Faim (ACF) a indiqué que la situation sécuritaire avait limité ses opérations de dépistage et de traitement nutritionnels aux hôpitaux et aux centres de santé de la région de Gao, et qu’elle se sentait seulement capable de poursuivre ses projets de travail communautaire dans le domaine de l’eau et de l’assainissement, a dit Abdias Ogobara Dougnon, le directeur du programme de nutrition d’ACF à Bamako.

Plusieurs ONG et agences des Nations Unies, et notamment le Programme alimentaire mondial (PAM), ont considérablement réduit leurs interventions dans le nord du pays depuis que les rebelles ont pris le contrôle de la région.

Le PAM a réussi à distribuer des vivres à 148 000 personnes au cours des derniers mois et prévoit d’intensifier de nouveau ses opérations.

Des taux de malnutrition multipliés par deux

Selon M. Cissé, de la Croix-Rouge, la situation sanitaire et nutritionnelle est beaucoup plus critique dans les centres de santé communautaires (CESCOM), qui sont dispersés dans les régions souvent inaccessibles du nord, que dans les hôpitaux situés dans les centres des villes. « Le CESCOM est la seule option pour la plupart des gens », a souligné M. Cissé. « Mais il y a une pénurie de personnel médical dans ces établissements et il est très difficile de savoir ce qui s’est passé avec eux. »

Il a ajouté qu’il était impossible d’avoir une idée précise du nombre de personnes décédées pendant la crise en raison des difficultés d’accès aux régions isolées.

Les indices de santé sont alarmants. Selon une récente étude réalisée par MDM à Kidal, les taux de malnutrition aiguë globale atteignent 13 pour cent, même dans les communautés d’éleveurs nomades, qui sont généralement plus résistantes. C’est plus du double du chiffre de 2011-2012. « C’est quelque chose que nous n’avions jamais vu auparavant », a dit M. Vandecasteele.

« La combinaison malnutrition-paludisme est souvent mortelle, en particulier chez les enfants », a dit M. Vandecasteele à IRIN.

Selon les estimations des Nations Unies, 4,6 millions de Maliens, dont 1,6 million dans le nord, sont toujours à risque d’insécurité alimentaire. M. Cissé répète les avertissements formulés par d’autres responsables d’organisations au sujet des pénuries chroniques d’aide alimentaire dans le nord du pays. « Nous devons donner plus de vivres aux habitants : du riz, du sucre, de l’huile. »

Négocier avec les rebelles

Malgré un dialogue permanent avec les leaders des principaux mouvements islamiques dans le nord – Ansar Dine et le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) –, M. Cissé a laissé entendre que l’accès et les activités de la Croix-Rouge étaient compromis par l’hostilité envers son insigne. « Nous n’avions jamais eu ce problème auparavant au Mali, mais les islamistes n’aiment pas la croix : ils la considèrent comme un symbole chrétien. »

Il a ajouté que les organisations du Croissant-Rouge du Qatar et de l’Algérie avaient été beaucoup mieux accueillies.

M. Vandecasteele a dit que son organisation avait toujours pu aller là où elle le souhaitait et que la circulation de ses camions d’approvisionnement n’avait jamais été entravée. Il a toutefois souligné l’importance de persuader toutes les parties au conflit de reconnaître la neutralité et l’impartialité des acteurs humanitaires.

D’autres problèmes logistiques doivent cependant encore être réglés. MDM doit notamment s’assurer que les vaccins importants sont conservés à la bonne température pendant le long et tortueux trajet entre Bamako et le nord du pays.

« Il faut maintenant prévoir une semaine ou dix jours pour un trajet qui ne devrait en prendre que trois ou quatre », s’est plaint M. Cissé. Il a également parlé de la réticence des camionneurs à se rendre dans le nord du pays et des risques sécuritaires sur les routes et les cours d’eau, où des pirogues motorisées transportant des fournitures ont été attaquées par des bandits.

Des perspectives alimentaires incertaines

Le Mali est actuellement dans la période de soudure, c’est-à-dire que les réserves de nourriture sont épuisées et que la population attend les récoltes qui auront lieu en octobre et en novembre. Or le Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWSNET) de l’USAID et d’autres organisations ont déjà émis des mises en garde concernant un effondrement potentiel de la production de riz dans certaines régions. D’autres cultures pourraient également donner de mauvais résultats, car de nombreux agriculteurs se trouvaient loin de leurs champs au moment des semences.

On évoque également la possibilité d’une invasion de sauterelles, notamment dans la région de Kidal, où les mécanismes de prévention sont insuffisants. Privé du soutien de la communauté internationale, le gouvernement n’a aucun moyen de lutter contre cette catastrophe, a dit le ministre de l’Agriculture Yaranga Coulibaly.

« Tous les équipements que nous avions ont été pillés ; nos véhicules ont été volés et notre personnel est retourné à Bamako. »

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