Pas encore un État fragile

Drissa Keita, 42 ans, s’est enfui vers le Sud pour rejoindre Bamako, la capitale du Mali, avec 18 membres de sa famille après la prise de Gao, une ville du nord-est du pays, par des extrémistes islamistes au début du mois d’avril. Cet ancien fonctionnaire vit aujourd’hui chez son frère, dans une maison sans électricité, et partage une pièce avec sept autres personnes. « Les conditions de vie sont très difficiles … J’ai envie de repartir – tous mes enfants sont nés à Gao – mais [tant que] l’actuel régime sera en place, nous ne pourrons pas rentrer ».

Des milliers de familles originaires de Bamako et d’autres villes sont dans la même situation : comment accueillir et s’occuper d’une dizaine de parents, pour la plupart des enfants, lorsque les prix des produits alimentaires sont élevés et que l’on ne dispose que de faibles revenus ? Les conflits qui secouent le nord du pays ont déplacé quelque 70 000 Maliens, dont la majorité vit désormais à Bamako et à Mopti, un port fluvial situé sur le fleuve Niger au centre du Mali.

Le pays est confronté à des difficultés économiques, politiques et militaires. « Nous avons plusieurs feux à éteindre en même temps », a dit Hamadoun Touré, le ministre de l’Information. Le pays, qui a un taux de chômage à 30 pour cent dans le secteur formel lorsque la conjoncture est bonne, qui subit une réduction des investissements dans le secteur minier et une suspension des aides multilatérales et bilatérales et n’a aucune activité touristique, pourrait connaître « un marasme économique », a dit un spécialiste du développement malien.

Les crimes violents sont de plus en plus fréquents dans la capitale, selon les habitants de plusieurs quartiers, et le taux de pauvreté serait en augmentation, a noté un responsable gouvernemental ; les analyses nutritionnelles – les chiffres sont à confirmer – indiquent que le taux de malnutrition est plus élevé qu’en 2011 dans les zones urbaines.

C’est dans ce climat que le gouvernement, actuellement en pleine déroute, et son armée très affaiblie doivent faire face à la prise de contrôle par des extrémistes islamistes, des groupes rebelles et des criminels des territoires du nord du pays, alors qu’une crise alimentaire affecte quatre millions de personnes.

« Pour l’instant, le Mali n’est pas considéré comme un État fragile, mais la situation pourrait se détériorer. L’économie est au plus mal. Les étrangers … ne comprennent pas vraiment ce qui se passe dans le Nord et dans le Sud. Les investisseurs à long terme vont se retirer – il est urgent d’agir », a dit un diplomate occidental à IRIN.

Un chercheur malien de l’International Crisis Group a dit, « Nous sommes à la recherche de mesures visant à prévenir l’effondrement de l’État ».

Aide

Malgré les coupes budgétaires, la plupart des bailleurs de fonds ont maintenu l’aide, et un vaste effort humanitaire est déployé, mais seulement 45 pour cent des 213 millions de dollars demandés par l’appel des Nations Unies pour le Mali ont été financés à ce jour.

Les efforts réalisés en matière de sécurité alimentaire doivent être renforcés, particulièrement dans le Nord, a dit Mamadou Sidibé, le ministre de l’Action humanitaire, mais la dangerosité de la situation rend la tâche plus difficile.

« Nous avons reçu beaucoup d’aide humanitaire, mais cela ne représente qu’une goutte dans l’océan étant donné les besoins. Nous faisions face à de nombreuses difficultés avant la crise, et nous avions besoin de l’aide de l’État pour nous nourrir, nous et nos animaux », a dit à IRIN Mohamed Ould Mataly, chef de la communauté arabe de Gao.


Photo: Anna Jefferys/IRIN
L’aide augmente, mais reste insuffisante

Les organisations non gouvernementales (ONG) et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) soignent des dizaines de milliers d’enfants malnutris, mais la crise de malnutrition est telle que des milliers d’autres enfants restent sans soins, a dit Johanne Sekkenes, chef de mission pour Médecins Sans Frontières (MSF) au Mali.

Dans le Nord, les pasteurs indiquent qu’ils n’ont pas reçu suffisamment d’aide et que leurs animaux meurent par milliers. Les pasteurs dépendent notamment de l’achat de céréales, dont les prix sont toujours 60 à 80 pour cent plus élevés que ces cinq dernières années en moyenne, selon le Réseau américain des systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS NET) dirigé par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). L’insécurité, les vols, la fermeture des marchés, la pénurie de produits alimentaires et le manque de fonds ont entraîné une augmentation des prix qui a atteint150 pour cent en un mois à la fin avril.

« Nous pouvons éviter un désastre à condition de ne pas manquer les opportunités qui permettront un renforcement rapide de l’aide », a dit John Ging, directeur des opérations du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) dans un communiqué publié à l’occasion d’un récent déplacement au Mali. « Il semble y avoir un malentendu selon lequel sans une solution à la crise sécuritaire et politique dans le Nord … on ne peut pas faire grand-chose ... En fait, 80 pour cent des besoins humanitaires du pays concernent le Sud, où il y a une relative stabilité ».

Faire plus avec moins

La plupart des observateurs s’accordent à dire que le pays sera incapable de faire face à la prise de contrôle des territoires du Nord et à l’instabilité économique sans un gouvernement politiquement viable dans le Sud. « Personne ne veut travailler avec un gouvernement de transition », a dit Mamadou Diamoutani, secrétaire général du Haut conseil islamique et président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) du Mali.

M. Touré, le ministre de l’Information, indique que le gouvernement fait des progrès. « Nous avons réussi à stabiliser la situation dans le Sud, les fonctionnaires sont payés, nous avons adopté des lois essentielles, nous travaillons à la formation d’un gouvernement, nous avons fait tout ce que nous étions censés faire ».

Mais le gouvernement doit faire plus avec moins : la réticence des bailleurs de fonds s’est traduite par une réduction du budget du gouvernement d’au moins 20 pour cent, le faisant passer à 750 milliards de francs CFA (1,4 milliard de dollars), a indiqué Tiena Coulibaly, ministre de l’Économie, des Finances et du Budget. Les secteurs de l’éducation, de l’agriculture, de la santé et de l’énergie ont été affectés par cette réduction. Les ministères tournent au ralenti, a dit M. Touré, ils payent les salaires et ne réalisent aucun investissement.

Il a toutefois reconnu qu’avec une meilleure gouvernance, l’argent serait mieux dépensé. Ce point a été abordé par plusieurs bailleurs de fonds, y compris la Banque mondiale, a dit Ousmane Diagana, le Directeur des Opérations pour la Banque mondiale au Mali.

Même si l’aide générale a été réduite, l’aide humanitaire a été renforcée ; cependant, « l’aide humanitaire ne permettra que d’apaiser les causes de la crise humanitaire actuelle - [les efforts visant à renforcer] la résilience seront vains dans ce climat », a dit Timothy Bishop, directeur de l’ONG internationale Services des secours catholiques (CSR).


Photo: Anna Jefferys/IRIN
Une économie au ralenti

En ce qui concerne la reconstruction du gouvernement, les fonctionnaires, les travailleurs humanitaires et les diplomates disent que les partis politiques d’opposition et les groupes de la société civile doivent être davantage consultés. Afin d’éviter au pays de sombrer dans la fragilité, il est nécessaire de former un gouvernement légitime et consensuel dotés d’institutions fortes, selon l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute).

Un des principaux partis d’opposition, le parti SADI (Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance), n’a été consulté ni par le Président ni par le Premier ministre sur la formation du nouveau gouvernement, selon son responsable, Nouhoum Keita. Le Haut conseil islamique n’a pas non plus été consulté. « Nous n’avons pas du tout été consultés … nous avons besoin d’un gouvernement qui réponde aux citoyens … La population n’est pas satisfaite », a dit à IRIN M. Diamoutani.

On attend beaucoup du président par intérim Diacounda Traoré – récemment revenu de Paris où il a été soigné après avoir été attaqué à Bamako – en raison du manque de popularité et de la faiblesse perçue de l’actuel Premier ministre Cheick Modibo Diarra. « Il y a un vide politique ici », a dit le spécialiste du développement. « Pendant ce temps, les Nations Unies n’interviennent pas, et les dirigeants de la CEDEAO [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest] ne prennent en compte que leurs intérêts nationaux … Où se trouve le vrai centre du pouvoir ? ».

Certains se montrent plus optimistes. M. Diagana de la Banque mondiale a indiqué que les institutions sont affaiblies, mais toujours en place. « Dire que le Mali pourrait devenir un État fragile … nous ne pouvons pas tirer une telle conclusion pour l’instant ».

À l’aide de l’armée

L’armée est à son plus bas après des années de sous-financement et de manque de direction. Selon un diplomate, la formation de milices de jeunes dans tout le pays montre que la population a « peur » et ne se sent pas protégée.

Lorsque les islamistes se sont emparés du village de Hombori – le village de Boubakar Traoré, situé non loin de Douentza, une grande ville de la région de Mopti – en février, ils ont tué le chef, ce qui a provoqué la fuite des gendarmes et des militaires. « Nous nous sommes rendus compte que nous ne pouvions compter sur personne. Nous n’étions plus protégés », a-t-il dit à IRIN dans La Maison de Chauffeurs, un camp temporaire accueillant 500 personnes déplacées à l’extérieur de Sévaré, non loin de la ville de Mopti.

Pour remettre l’armée sur pieds, il faudrait une restructuration, un rétablissement d’une chaîne de commandement claire, et une meilleure formation des commandants, a indiqué l’International Crisis Group. Les responsables militaires indiquent également qu’il faut remotiver des troupes démoralisées et s’occuper du réarmement, y compris des hélicoptères de combat, en raison du manque d’investissement et des pertes importantes d’équipements dans le Nord.

Le gouvernement a décidé de faire face à la situation : il met l’accent sur la restructuration et le rééquipement de l’armée avec l’aide de « certains partenaires et amis », a indiqué à IRIN un conseiller du ministre de la Défense dont le nom n’a pas été divulgué.

Une stratégie floue

Il reste toutefois des incertitudes concernant la stratégie à établir dans le Nord. Bon nombre de personnes disent qu’il faut mettre en place un gouvernement politiquement viable et renforcer l’armée avant d’intervenir, tandis que d’autres personnes craignent que les groupes armés ne renforcent leur mainmise s’ils maintiennent leur contrôle.

La négociation et la médiation sont des outils traditionnels au Mali, mais aucun accord n’a été trouvé sur la stratégie à adopter : négocier avec un groupe et partager le pouvoir, ou faire exploser la coalition islamique en séparant Ansar Dine et le Mouvement pour l’unité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJWA) – deux groupes islamistes qui souhaitent imposer la charia.

En coulisses, des discussions sont organisées. La médiation n’a pas été efficace par le passé – « L’approche douce adoptée par le Mali l’a conduit à cette situation », a noté un diplomate – mais une intervention militaire ne serait efficace que si elle était largement soutenue par les Occidentaux, indiquent plusieurs experts. Les dirigeants militaires maliens se montrent méfiants vis-à-vis d’une intervention de la CEDEAO, et son rôle de négociation est perçu comme « aggravant les lignes de fractures qui existent au sein de la société malienne », a dit l’International Crisis Group. Le cabinet du Président essaye de promouvoir un engagement plus important de ses voisins, comme l’Algérie, la Mauritanie et le Niger, et de l’Union africaine. Le 6 août, le président mauritanien a indiqué que son pays ne s’engagerait pas dans une guerre contre les groupes qui contrôlent le Nord.

Alors que seules quelques solutions claires ont été proposées, bon nombre de Maliens présents dans le Nord commencent à se soulever contre leurs nouveaux dirigeants. Certains ont apprécié qu’Ansar Dine ait ramené l’ordre et fait respecter la loi alors que des groupes rebelles s’adonnaient au pillage, mais ce n’est plus le cas. Le 5 août, des centaines de manifestants sont descendus dans les rues de Gao, la capitale régionale, parce qu’un voleur allait se faire couper la main gauche, alors qu’un couple aurait été lapidé quelques jours plus tôt pour avoir commis un adultère – ces deux sentences étaient conformes à l’interprétation stricte de la charia.

Les personnes déplacées de Gao ont exprimé leur indignation. Une personne installée chez sa sœur à Bamako a dit à IRIN : « Cela va trop loin, il faut mettre un terme à la violence ».

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