S’adapter à la diminution des stocks halieutiques

À 35 ans, Joseph Obiero est père de sept enfants. Depuis son adolescence, il gagne sa vie en pêchant sur le lac Victoria. Son revenu a cependant diminué au cours des dernières années et il ne peut plus subvenir aux besoins de sa famille en pratiquant simplement son métier.

« Quand j’étais petit et que j’aidais mon père, on pouvait remplir cinq paniers de poissons en une seule nuit ; maintenant, j’ai du mal à en remplir un seul. Je fais très peu d’argent avec la pêche ces jours-ci – il n’y a pas de poisson », a-t-il dit à IRIN.

« Ces jours-ci… je vais à Kisumu [la plus grande ville de la province de Nyanza, dans l’ouest du Kenya] et je fais le taxi avec mon ‘tuk tuk’ [moto à trois roues] en échange d’un peu d’argent. Si je ne fais pas ça, je ne peux même pas envoyer mes enfants à l’école… Avant, j’avais des économies à la banque, mais maintenant, j’ai de la difficulté à nourrir et à habiller ma famille. C’est une lutte pour joindre les deux bouts », a-t-il dit.

Lorsque les pêcheurs reviennent avec des bateaux presque vides après une nuit sur le lac, la commerçante de poissons Anastasia Magero doit compléter son revenu en vendant des légumes.

« La vente de légumes ne rapporte pas suffisamment d’argent. Avant, je vivais au centre, près du marché, et je payais un loyer, mais je ne peux plus faire ça. Je dois maintenant marcher jusqu’à la plage depuis ma maison à la campagne », a-t-elle dit. « Avec la diminution des stocks de poissons, je commence à comprendre ce que signifie la pauvreté. »
 
Environ 65 000 personnes ont déjà perdu une partie de leurs revenus à cause de la diminution des gains obtenus grâce à la pêche, et 100 000 autres pourraient être affectées au cours des deux prochaines années, selon le Bureau de planification provinciale de Nyanza.

Selon le ministère du Développement des pêches, quelque 80 000 personnes dépendent directement de l’industrie et 800 000 personnes en dépendent indirectement. Les ressources halieutiques sont une source de nourriture et de revenus pour environ 60 pour cent des ménages de l’ouest du Kenya.

« Nos statistiques montrent que de nombreuses personnes qui vendaient auparavant des denrées aux pêcheurs ne peuvent plus le faire parce que ceux-ci ont perdu leur pouvoir d’achat... Les pêcheurs perdent leur moyen de subsistance et ceux qui dépendent d’eux sont aussi pénalisés », a dit à IRIN Dickson Mutwi, un haut responsable de la planification à Nyanza.

Le lac Victoria sous pression

Selon les experts, la croissance de la population et la surpêche viennent aggraver la pauvreté des millions de personnes qui vivent sur les berges du lac Victoria, la deuxième étendue d’eau douce au monde. « En raison de l’explosion démographique qui sévit autour du lac, de nombreuses personnes se tournent vers [les ressources] du lac [pour assurer leur subsistance] et détruisent l’environnement qui l’entoure. D’ici quelques années à peine, ces gens seront confrontés à la pauvreté et à la faim à grande échelle », a mis en garde Charles Mboya, un spécialiste des pêcheries qui enseigne à l’université de Maseno, dans l’ouest du Kenya. « Alors que la demande locale et internationale pour les poissons et les produits dérivés est en hausse, les stocks halieutiques s’amenuisent, ce qui pourrait amener les différents acteurs à se livrer une lutte acharnée. Nous pourrions bientôt assister à des guerres du poisson », a-t-il dit.

D’après le ministère, les conflits liés à la pêche et au commerce transfrontalier représentent l’un des principaux défis de l’industrie. Au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda, les trois pays qui se partagent les eaux du lac Victoria (le Kenya possède 6 pour cent du littoral), environ 3,5 millions de personnes dépendent directement ou indirectement du lac pour leur subsistance.

En 2009, un contentieux diplomatique concernant les droits de pêche autour de la minuscule île de Migingo, où évolue un banc de perches du Nil, a opposé le Kenya et l’Ouganda.

Outre la surpêche, les effets du changement climatique – et notamment les sécheresses prolongées et l’augmentation de la salinité du lac – contribuent également à la diminution des stocks halieutiques. « La diminution des prises n’est pas seulement le résultat de la surpêche, mais également du changement climatique... L’augmentation de la salinité et de l’acidité du lac détruit l’habitat naturel des poissons », a dit à IRIN Paul Obade, chercheur auprès de l’Institut de recherche sur la vie marine et les pêches du Kenya.

« La plus grande menace pour le lac Victoria est l’utilisation non durable de ses eaux et des ressources qu’elles contiennent. Lorsqu’elle ne s’accompagne d’aucune mesure destinée à reconstituer les stocks utilisés, la pêche excessive entraîne une diminution rapide des ressources halieutiques, et en particulier de la population de perches du Nil », a dit M. Mboya.

Promotion de la pisciculture

« Il est important de trouver des moyens alternatifs pour s’assurer que nos ressources halieutiques ne viennent pas toutes des lacs et, pour cette raison, le gouvernement a décidé de faire la promotion de la pisciculture comme source alternative de nourriture et de revenu », a dit Okumu Makogola, un responsable du ministère des Pêches.

Le gouvernement a adopté un certain nombre de mesures afin de stimuler la production halieutique et de créer des emplois dans les communautés de pêcheurs. Jusqu’à présent, 48 000 étangs de pisciculture ont été construits dans 160 circonscriptions de l’ensemble du pays, créant du même coup 120 000 emplois, selon des responsables du gouvernement.

À la Dunga Fishermen Cooperative Society, à Kisimu, les pêcheurs locaux qui travaillent sur un projet de l’Organisation internationale du Travail (OIT) élèvent des milliers de poissons qu’ils relâchent ensuite dans le lac. La coopérative cherche également à dissuader les pêcheurs d’utiliser les chaluts, qui entraînent la capture de nombreux petits poissons et menacent la survie de certaines espèces.

« Nous avons des cages piscicoles qui se trouvent dans le lac et dans lesquelles les poissons se reproduisent. Pour l’instant, nous avons environ 20 cages qui contiennent chacune 2 000 poissons. Nous en élèverons d’autres et nous étendrons cette initiative à 285 autres lieux de débarquement de poissons », a dit Maurice Ochieng, qui dirige la coopérative.

La coopérative cherche à dissuader les pêcheurs d’utiliser les chaluts, qui entraînent la capture de nombreux petits poissons et menacent la survie de certaines espèces. « L’utilisation de produits chimiques pour la pêche est également en hausse, mais nous avons commencé à collaborer avec la police pour arrêter les gens qui adoptent de telles pratiques », a dit M. Ochieng.

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