Inquiétudes sur la stabilité en Irak après le retrait des Américains

Chaque fois qu’il voit les sombres murs de protection qui encerclent le quartier d’Adhamiya au nord de Bagdad, Sahib Awad Maarouf repense à la violence qui s’est abattue sur l’Irak après l’invasion américaine en 2003.



« Ça nous irrite de les voir tous les jours », a dit M. Maarouf, un ingénieur en construction sunnite âgé de 69 ans. « Ils nous rappellent l’occupation américaine et les violences dont nous avons été témoins au cours de ces dernières années ; c’est une source d’inquiétude pour notre avenir », a-t-il dit.



Alors que les troupes américaines se retirent d’Irak, mettant un terme à une guerre qui a duré neuf années, l’avenir de cette nation meurtrie a été remis en cause en raison des craintes exprimées quant à la capacité des Irakiens à prendre leur avenir en main.



L’enjeu est considérable pour ce pays qui compte plus de 1,2 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays et dont 177 000 ressortissants sont réfugiés dans les pays voisins – un symbole de la dimension humanitaire du conflit.



Plus de 20 pour cent de la population vit en dessous du seuil de pauvreté national. On estime que 2,1 millions d’Irakiens sont sous-alimentés : en moyenne, ils consacrent plus d’un tiers de leurs dépenses à la nourriture, et près des trois quarts de la population dépendent du système de distribution public pour obtenir de la farine de blé. La grande majorité de la population subit des coupures d’électricité ; et l’accès à l’eau potable est toujours limité dans les zones rurales.



En 2009, 140 000 soldats américains se trouvaient dans le pays. Aujourd’hui, il n’y en a plus que 200 – ils sont chargés de la formation des forces de sécurité irakiennes et de la protection des diplomates américains.



En 2007, M. Maarouf, qui est père de quatre enfants, a été enlevé par des militants sunnites d’Al-Qaïda en Irak, un groupe qui contrôlait plusieurs zones sunnites au plus fort de l’insurrection. Il a été libéré 24 heures plus tard, après le versement d’une rançon de 80 000 dollars.



Des voleurs ont tiré sur son fils, qui a été blessé d’une balle à la jambe gauche, pour voler l’argent qu’il avait retiré à la banque pour payer la rançon.



Il voit toujours ces murs de protection – dont plusieurs ont été érigés pour empêcher les militants chiites et sunnites d’attaquer leurs quartiers respectifs – comme un « lourd » héritage de la guerre qui pèse sur le cœur des Irakiens.



Le retour du sectarisme ?



Depuis la chute du régime sunnite de Saddam Hussein en 2003, les deux principales sectes musulmanes d’Irak, la secte sunnite et la secte chiite, sont à couteaux tirés. La communauté chiite, majoritaire en Irak, domine la vie politique, si bien que nombre de sunnites se sentent exclus.














Photo: US Embassy New Zealand
Le président américain Barack Obama annonce la fin de la guerre en Irak

Les violences entre les membres des deux sectes ont provoqué la mort de milliers de personnes et le déplacement de centaines de milliers d’autres, poussant le pays au bord de la guerre civile. Des meurtres ont été commis en représailles jusqu’à la fin de l’année 2007, lorsque l’armée américaine a envoyé des dizaines de milliers de soldats dans les rues avec les forces irakiennes afin de chasser les militants.



Le 19 décembre, un jour après le départ des derniers soldats américains, des tensions religieuses sont apparues lorsque le gouvernement dirigé par les chiites a émis un mandat d’arrêt contre le vice-Président sunnite Tariq Al-Hashimi pour des actes de « terrorisme ». L’émission du mandat d’arrêt a été suivie de rafles qui se sont soldées par l’arrestation de centaines d’anciens baasistes en raison de craintes de les voir regagner le pouvoir après le départ des troupes américaines.



La minorité sunnite a accusé les factions politiques chiites – et principalement le parti Dawa du Premier ministre – d’essayer de se débarrasser de tous leurs opposants politiques afin de reprendre le pouvoir absolu dans le processus politique.



« Le gouvernement a gâché notre joie de voir les troupes partir », a dit l’entrepreneur sunnite Laith Younis, originaire de la province de Ninevah dans le nord du pays. « Le moment choisi montre que les conséquences du retrait seront graves », a ajouté cet homme âgé de 34 ans et père de trois enfants.



Des forces de sécurité incapables



Malgré une diminution sensible de la violence depuis les conflits religieux de 2006-2007, l’Irak demeure un pays fragile. Il n’a pas résolu les nombreuses questions politiques explosives qui pourraient provoquer une reprise des combats.



Des craintes demeurent quant à la capacité des forces de sécurité irakiennes à s’occuper des questions de sécurité seules. Cela pourrait faciliter le retour des groupes de militants sunnites, et notamment d’Al-Qaïda en Irak, qui a subi de lourdes défaites depuis 2007 grâce à la présence des troupes américaines.



En revanche, le général Lloyd Austin, le plus haut gradé en Irak, a émis une mise en garde contre les milices chiites, et plus particulièrement les partisans du leader religieux Moqtada al-Sadr, qui essayeront de revenir sur le la scène politique en essayant de créer un « gouvernement au sein du gouvernement » identique au Hezbollah, le puissant mouvement libanais soutenu par les Iraniens.



Preuve que les violences pourraient se poursuivre, les militants ont multiplié les attaques contre les civils et les militaires depuis le 24 novembre, faisant au moins 56 morts et des dizaines de blessés.



L’attaque la plus effrontée a eu lieu le 28 novembre : le conducteur d’une voiture piégée a réussi à entrer dans la zone verte sécurisée de Bagdad, qui abrite le Parlement, les principaux bureaux du gouvernement et des ambassades, et qui est censée être l’une des zones les plus sûres du pays.



« J’ai des craintes, principalement en ce qui concerne la formation et l’armement de nos forces de sécurité », a dit Saied Jassim Moussa, un chiite âgé de 54 ans qui dirige la Peoples’ Institution for Democracy Culture basée à Bagdad.



« Les représentants politiques devraient s’abstenir d’intervenir dans les questions de sécurité afin que les forces de sécurité puissent travailler de manière indépendante », a ajouté M. Moussa. « Je pense que les responsables politiques qui luttent pour prendre le pouvoir constituent le principal problème en Irak ».



Les responsables irakiens ont reconnu qu’il y avait toujours des insuffisances en termes de protection de l’espace aérien et des frontières, et surtout en matière de collecte du renseignement.



Le lieutenant-général Babakir Zebari, directeur de cabinet du ministère de la Défense, a dit à l’Inspecteur général spécial chargé de la reconstruction de l’Irak que son armée ne sera pas capable de défendre le pays avant 2020-2024.



Fawzia Al-Attia, professeur de sociologie à l’université de Bagdad, a dit que le gouvernement américain aurait dû préparer le pays à devoir assurer sa défense.



« Jusqu’à présent, il n’y a pas de sécurité. Les citoyens souffrent toujours, car la sécurité est médiocre, l’économie, l’industrie et l’agriculture sont en difficulté », a ajouté Mme. Al-Attia. « Les Américains auraient dû trouver un moyen de dépeindre une image encourageante de leur soutien après avoir renversé le précédent régime pour reconstruire cette société », a-t-elle dit.



Tensions ethniques



Le gouvernement doit faire face à une autre menace dans le nord du pays, où les Kurdes souhaitent intégrer des territoires à leur région autonome du Kurdistan. L’ancien président, Saddam Hussein, avait essayé de jouer sur la composition démographique de plusieurs régions afin que les Arabes y deviennent majoritaires. Un projet visant à redessiner les frontières a été adopté après l’invasion américaine, mais le référendum populaire qui devait déterminer du sort des zones convoitées – et qui devait se tenir en 2007 – n’a jamais été organisé. Les Kurdes ont parfois pris le dessus dans certaines de ces zones en déplaçant leurs troupes et ne se sont retirés qu’après la médiation organisée par les Américains.



Ibrahim Salam Raheem, un Kurde de la région de Kirkouk, a dit que les forces américaines auraient dû résoudre le problème des territoires convoités avant leur retrait.



« Ils n’ont rien fait à ce sujet, ils ont laissé la question en suspend. Le conflit entre les Kurdes, les Arabes et les Turkmènes va s’aggraver », a dit cet employé du Service de la distribution des produits pétroliers du ministère du Pétrole, âgé de 35 ans. « La situation s’aggrave de jour en jour et elle va devenir désastreuse ».



Les Irakiens s’attendent également à ce que les pays voisins s’immiscent dans les affaires intérieures de l’Irak.



La communauté sunnite d’Irak et les États-Unis accusent l’Iran chiite d’entraîner et de financer des milices chiites et de protéger leurs intérêts dans la région par le biais des responsables politiques chiites réfugiés en Iran sous le régime de Saddam Hussein. Les chiites accusent quant à eux les pays sunnites, comme l’Arabie saoudite et la Turquie, de soutenir les militants sunnites et de financer les partis politiques sunnites.



Certains responsables politiques irakiens, dont Osama Al-Nijaifi, le président du Parlement, ont craint que des pays s’immiscent dans les affaires de l’Irak après le retrait américain. « L’Irak pâtit de ses points faibles et si des pays voisins s’aperçoivent que l’Irak est faible, incapable de protéger ses frontières et de prendre en charge sa sécurité intérieure, alors ils interviendront davantage », a-t-il dit lors d’une conférence de presse en octobre.



« C’est de notre avenir qu’il s’agit »



Les Irakiens sont nombreux à reconnaitre que les Américains devaient partir un jour ou l’autre.



« Quand on veut apprendre à nager, il faut aller dans l’eau tout seul – pas seulement prendre des leçons à l’extérieur du bassin », a dit Jamal Tawfiq, un homme âgé de 44 ans et père de trois enfants de Bagdad.



« Si les troupes américaines étaient restées quelques années de plus, cela aurait compliqué nos problèmes », a-t-il dit. « C’est de notre avenir qu’il s’agit et c’est à nous de le construire ».



« C’est un test pour les Irakiens … et il pourrait se révéler difficile », a ajouté Ameer Hassan Al-Fayadh, professeur de politique à l’université de Bagdad.



« Le meilleur moyen de faire face [aux défis consécutifs au retrait] serait que les groupes politiques influents mettent leurs différences de côté et travaillent ensemble ».



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