Qu’est-ce que la famine ? Analyse

Les organisations humanitaires et les bailleurs de fonds ont averti qu’il existait un risque de famine au Niger, évoquant les images de la dernière crise alimentaire survenue dans ce pays du Sahel en 2005. Certains médias ont même déjà prononcé le mot famine pour définir la crise qui touche actuellement le pays. Mais alors, que désigne exactement le terme de famine ?



« Il n’y a pas de limites claires, ni de définition exacte [du terme de famine] », a dit Christopher Barrett, expert de l’aide alimentaire et professeur d’économie du développement à l’Université Cornell, aux Etats-Unis.



« Il est certain que l’Ethiopie a été touchée par la famine en 1984 [cette année-là, un million de personnes avaient péri et, selon les estimations, huit millions d’habitants dépendaient de l’aide alimentaire] ; il est tout aussi certain que ce ne fut pas le cas des Etats-Unis en 2009 [cette année-là, selon le ministère américain de l’Agriculture, 33,7 millions d’Américains en moyenne recevaient chaque mois des coupons alimentaires, le nombre le plus élevé jamais recensé] ».



Selon M. Barrett, on définit généralement ainsi la famine : elle se caractérise par un « taux de mortalité plus élevé que de coutume, causé par un manque de vivres ou un accès insuffisant aux vivres, soit directement dû à la faim soit, bien plus souvent, dû aux maladies ou aux dommages causés par la sous-nutrition grave ».



Stephen Devereux, auteur des Théories de la Famine, un ouvrage de référence qui fait autorité en la matière, a noté que les définitions des dictionnaires - comme « extrême rareté de vivres » - ne tenaient compte que de « quelques-uns des symptômes de la famine » ; elles ne présentent également qu’un petit nombre de facteurs choisis pour « en suggérer les causes », mais n’offrent pas d’explication « globale et concise » du terme.



« Une bonne définition pratique de la famine doit évoquer une crise de subsistance touchant des groupes de population particuliers dans une région délimitée et sur une période de temps déterminée », a-t-il écrit.



Des centaines, pour ne pas dire des milliers de chercheurs, d’universitaires et de travailleurs humanitaires ont tenté de définir ce terme. M. Devereux a ainsi cité un universitaire, qui avait déclaré : « La famine, c’est comme la folie : elle est difficile à définir, mais elle est assez flagrante lorsqu’on la reconnaît ».



Pourquoi est-il important de définir la famine ?



L’emploi du terme « famine » pour désigner plusieurs urgences humanitaires récentes - le Soudan en 1998, l’Ethiopie en 1999/2000 et 2002/03, et le Malawi en 2002 - a suscité la controverse.



Dans un article influent paru en 2004, M. Devereux et Paul Howe, tous deux chercheurs à l’Institut d’étude sur le développement de l’Université du Sussex, ont proposé une échelle de mesure des famines. « A la fois avant et pendant ces crises [africaines], les spécialistes n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur la gravité de la situation, ou sur l’ampleur qu’elle risquait de prendre », ont-ils commenté.



Au Niger, en 2005, le manque de vivres grave a ouvert un autre débat : à l’aide de leur échelle, MM. Devereux et Howe avaient qualifié la situation de « famine », tout en notant que la communauté internationale employait des termes « moins sensibles, tels que "crise alimentaire" ». Le gouvernement de l’époque, qui ne reconnaissait pas l’existence de cette crise, avait sans doute fait pression pour l’y inciter.



La définition de la famine n’est donc pas « uniquement une question sémantique : ces controverses ont de sérieuses implications pour les interventions et la responsabilité en situation de famine », et en l’absence d’un consensus sur cette définition, les interventions et la distribution des ressources en période de crise sont retardées, ont écrit MM. Howe et Devereux.



Les chercheurs ont cité en exemple la crise alimentaire de 1999/2000 en Ethiopie. « Le point de litige concernait la question de l’échelle : la situation d’urgence étant en effet limitée à une seule région [la région somali, dans l’est de l’Ethiopie] », les organisations humanitaires ont évité d’employer le « mot tabou », expliquant que ce terme devait être réservé aux situations extrêmement graves.



L’enquête sur la mortalité réalisée rétrospectivement laisse à penser que les organisations humanitaires sont intervenues trop tard pour placer les populations dans des camps humanitaires, « où les maladies contagieuses telles que la rougeole se sont propagées rapidement, contribuant, dans la seule zone de Gode [dans la région somali, en Ethiopie], à quelque 19 900 décès, selon les estimations », ont dit MM. Howe et Devereux.



La famine de 1984/85 en Ethiopie est un autre exemple dramatique d’intervention tardive de la part des bailleurs, qui ne se sont manifestés qu’à la suite des premiers décès. « Compte tenu de cette vision étriquée (et de ce manque d’humanité) selon laquelle "pas de cadavres, pas d’aide alimentaire" », écrit-il dans son livre, M. Devereux se doit d’être d’accord avec Alex de Waal, chercheur et écrivain britannique, auteur des Crimes de la famine : la politique et l’industrie des secours post-catastrophe en Afrique, « qui conclut avec pessimisme qu’il n’existe pas de bonne définition permettant de diagnostiquer les famines imminentes ».









« En outre, la quête d’une définition n’est pas uniquement « technocratique ou instrumentaliste : elle revêt une importance politique »

En outre, la quête d’une définition n’est pas uniquement « technocratique ou instrumentaliste : elle revêt une importance politique », ont noté MM. Howe et Devereux dans leur article de 2004.



Qui doit répondre des décès causés par la famine ?



Les gouvernements et les organisations chargés, entre autres tâches, de prévenir les famines « ont souvent exploité l’ambigüité de ce terme pour contester l’existence de la famine, et éviter ainsi d’endosser la moindre responsabilité pour leur action - ou leur inaction ».



Au Soudan, en 1998, même après 70 000 décès - selon les estimations - liés à la famine, ce devoir de responsabilité s’est traduit, « "en douceur", par des évaluations menées par des organismes internes et des ateliers sur les enseignements tirés ».



La plupart des définitions de la famine reposaient auparavant sur le manque de vivres ; toutefois, ces 25 dernières années, dans le domaine de la sécurité alimentaire, la réflexion, autrefois axée sur l’insuffisance de la production alimentaire, a évolué pour s’intéresser au lien entre la pauvreté et la vulnérabilité, a écrit M. Barrett dans un article. Ce changement s’est opéré sous l’influence directe de l’ouvrage « révolutionnaire » publié en 1982 par Amartya Sen, économiste et lauréat du prix Nobel, qui s’intitule Poverty and Famines: An Essay on Entitlement and Deprivation [Pauvreté et famines : un essai sur le droit et la privation].



« Les premières phrases, célèbres [de l’ouvrage de M. Sen] soulignent que "la faim [extrême] indique que certaines personnes n’ont pas assez à manger. Elle n’est pas le signe d’un manque global de vivres. Si cette dernière situation peut avoir entraîné la première, elle ne représente qu’une des nombreuses causes possibles" ».



Des méthodes alternatives pour définir la famine



En l’absence d’un accord sur une définition pratique, plusieurs approches ont évolué pour aider les acteurs humanitaires à répondre aux crises à temps : méthodes théoriques, stratégies de survie, surveillance nutritionnelle et systèmes d’alerte précoce, a commenté M. Devereux. Selon M. Sen, les approches théoriques permettent de décrire la situation, mais pas de la « diagnostiquer ».



L’approche des « stratégies de survie » a évolué dans les années 1980 et 90, lorsque les chercheurs ont évalué les réactions des personnes touchées par les crises alimentaires à différentes phases, pour pouvoir prédire les famines.



Au cours de la première phase, les populations se rationnent généralement et recherchent d’autres sources de revenus. Si la crise se poursuit, elles vendent leurs biens.



La phase suivante se caractérise par une dépendance à l’aide alimentaire. Si cela ne suffit pas, la faim et la famine s’ensuivent. MM. Howe et Devereux ont fait remarquer que ces indicateurs ne s’appliquaient pas partout et qu’ils dépendaient du contexte.



La méthode de la « surveillance nutritionnelle » repose sur des données nutritionnelles [en particulier sur les mensurations des enfants, à comparer avec un tableau de référence] et des indicateurs universels. Ceux-ci sont utilisés par le Système d’information [centre d’échanges] sur la nutrition des réfugiés (RNIS) des Nations Unies et le Programme alimentaire mondial (PAM), mais ils ne permettent de prédire et de définir les famines que de manière limitée, ont noté les chercheurs.



Il n’existe pas de « critères généralement acceptés concernant le taux de malnutrition ou de mortalité qui indiquerait spécifiquement le début de la famine. Même au sein de la communauté humanitaire, certains nutritionnistes et épidémiologistes préfèrent se fier, comme seuil, à un taux de mortalité brut (CMR) d’un ou plusieurs décès par jour pour 10 000 habitants, plutôt qu’au taux de deux décès pour 10 000 habitants, proposé par le RNIS », ont indiqué MM. Devereux et Howe.









« En période de famine, donc, la malnutrition des enfants pourrait n’être qu’un "indicateur postérieur" ne se manifestant que lorsque l’état nutritionnel des adultes s’est déjà bien aggravé »

En outre, la plupart des indicateurs nutritionnels concernent les enfants âgés de six à 59 mois, ont indiqué les chercheurs, citant le projet Sphère, une initiative bénévole visant à améliorer le système d’aide humanitaire, dont les membres ont noté qu’il n’existait pas de définitions, ni de seuils convenus permettant de définir la malnutrition modérée ou grave chez les groupes de population plus âgés.



Indicateurs de famine



Or, lorsqu’ils sont confrontés à une crise alimentaire, a fait remarquer M. Devereux, les adultes d’un foyer se nourrissent moins pour assurer que leurs enfants aient suffisamment à manger.



« En période de famine, donc, la malnutrition des enfants pourrait n’être qu’un "indicateur postérieur" ne se manifestant que lorsque l’état nutritionnel des adultes s’est déjà bien aggravé ». En tant qu’indicateurs de famine, les données nutritionnelles risquent également de s’avérer peu fiables car les enfants peuvent être atteints de malnutrition en raison de facteurs autres que le manque de vivres, notamment la maladie.



La méthode des « systèmes d’alerte précoce » contre la famine a quant à elle évolué à partir des Codes indiens de la famine, établis dans les années 1880 par le régime colonial britannique, selon M. Devereux.



Les Codes de la famine recensaient trois niveaux d’insécurité alimentaire - la quasi-rareté, la rareté et la famine - fondés sur divers indicateurs, notamment trois années de perte de récolte successives, les rendements agricoles, le nombre de personnes touchées et les prix des vivres, mais la mesure de ces indicateurs restait très subjective.



Plusieurs organismes – l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWSNET), l’organisation humanitaire britannique Oxfam et Save the Children (UK) – ont conçu des systèmes pour prédire les famines, mais la plupart d’entre eux ne proposent pas de définition précise de la famine.



Un des outils de prévision les plus efficaces est le Système d’alerte précoce de la région de Turkana, fondé sur les Codes indiens de la famine et utilisé dans les régions pastorales du nord du Kenya, selon MM. Howe et Devereux.



Ce système repose sur des indicateurs tels que les précipitations ; les prix du marché et la disponibilité des céréales ; la production, les achats et les ventes de bétail ; l’état des pâturages et les tendances dans ce domaine ; les changements écologiques ; et les inscriptions à des projets « nourriture contre travail ». Ce système détermine trois niveaux de crise - l’alarme, l’alerte et l’urgence -, chacun associé à un ensemble d’interventions "standard", planifiées à l’avance ».



MM. Devereux et Howe ont, quant à eux, conjugué le taux de mortalité brut aux données nutritionnelles pour créer leur échelle de mesure de l’intensité d’une famine.



Depuis lors, la FAO a mené un effort interorganisations en vue de développer ces échelles de mesure de la famine dans l’Outil intégré de classification des phases (IPC), a déclaré M. Devereux à IRIN. L’organisme a également pris en compte ces indicateurs dans le cadre d’un système d’alerte précoce créé par l’Unité d’analyse de la sécurité alimentaire (FSAU) [dirigée par] la FAO en Somalie.



Pour déclarer la famine avec l’IPC, un certain nombre de facteurs doivent être réunis : notamment, plus de 30 pour cent des enfants doivent être atteints de malnutrition aiguë, deux décès doivent être recensés chaque jour pour 10 000 habitants, une maladie pandémique doit s’être déclarée ; chaque jour, les habitants doivent avoir accès à moins de quatre litres d’eau et leur nourriture doit leur apporter moins de 2 100 calories ; des déplacements de population à grande échelle doivent également être observés, ainsi que des conflits civils, et la perte totale des biens des habitants et de leurs sources de revenus.



Pour Daniel Maxwell, maître de conférences à la Friedman School of Nutrition Science and Policy de la Tufts University, aux Etats-Unis, le « meilleur consensus » est la définition proposée par l’IPC, « aujourd’hui adoptée un peu partout dans le monde par la FAO ».



jk/he/bp/nh/ail