Le quéléa, l’oiseau le plus redouté d’Afrique

Depuis des milliers d’années, les agriculteurs de subsistance d’Afrique subsaharienne sont à la merci du quéléa à bec rouge (quelea quelea en latin) ; les essaims de ces oiseaux voraces surnommés les « criquets à plumes » continuent à venir obscurcir le ciel et dévaster les cultures à travers tout le continent.



« Sa principale caractéristique est de se déplacer en très grand nombre », a dit Clive Elliot à IRIN. Avant de prendre sa retraite, ce spécialiste des quéléas a passé la plus grande partie de ses 31 ans de carrière à l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à essayer d’aider les agriculteurs et les gouvernements africains à combattre ce fléau.



Ces super-colonies nomades peuvent atteindre des millions d’oiseaux, ce qui fait du quéléa non seulement l’espèce la plus nombreuse du monde, mais aussi la plus destructrice.



Petit oiseau, énormes dégâts



Bien qu’ils préfèrent les graines des herbes sauvages à celles des plantes cultivées, ces oiseaux représentent, du fait de leur grand nombre, une menace constante pour les champs de sorgho, de blé, d’orge, de mil et de riz.



Le quéléa mange en moyenne 10 grammes de graines par jour – environ la moitié de son poids – ce qui signifie qu’une colonie de deux millions peut dévorer jusqu’à 20 tonnes de graines en un seul jour.



La population adulte capable de se reproduire étant d’au moins 1,5 milliard, la FAO estime les pertes agricoles attribuables au quéléa à plus de 50 millions de dollars par an.




Photo: Wikimedia Commons
La répartition des quelea quelea

Un oiseau résistant



Le quéléa est une espèce connue pour sa résistance ; des millions d’oiseaux sont tués chaque année, mais « réduire leur nombre est très difficile – ils sont extrêmement mobiles, ont peu de prédateurs naturels et se reproduisent particulièrement vite. L’homme n’a pas réussi à avoir un impact significatif malgré la grande diversité des stratégies mises en place », a expliqué M. Elliot.



« Une nouvelle population peut s’installer très rapidement dans une zone où vous venez d’éliminer une colonie… [et] comme ils se reproduisent trois fois par an, avec une moyenne de trois œufs par nid, un couple de quéléas peut donner naissance à jusqu’à neuf oisillons par an ».



Ces oiseaux, qui sont des migrateurs au long cours, sont présents sur une surface de plus de 10 millions de kilomètres carrés dans les régions africaines semi-arides, de brousse, de prairies ou de savane. « C’est un fléau qui touche de nombreux pays africains, de l’Afrique du Sud jusqu’au nord du continent, en passant par des pays comme la Tanzanie, le Kenya et l’Ethiopie, ainsi qu’à travers tout le Sahel, jusqu’en Mauritanie », a indiqué M. Elliot.



L’agriculture intensive et l’augmentation de la production céréalière dans tout le continent ont conduit à une multiplication exceptionnelle du nombre de quéléas ; d’après des estimations, l’espèce serait aujourd’hui 10 à 100 fois plus nombreuse que dans les années 1970.



Depuis début 2009, des organisations humanitaires ont signalé une présence massive de quéléas, avec un impact direct sur la sécurité alimentaire au Kenya en janvier, au Zimbabwe en avril, au Malawi et en Tanzanie en mai, en Mozambique, en Tanzanie et au Zimbabwe en juin, et en Namibie et en Tanzanie en juillet.



Il est difficile de compter sur des programmes d’éradication nationaux, car les oiseaux ne se soucient pas des frontières et « les destructions sont très localisées – à l’échelle d’un pays, les pertes s’élèvent à seulement cinq pour cent [des cultures] au plus, mais ce n’est pas d’un grand réconfort pour l’agriculteur qui perd l’intégralité de ses récoltes », a commenté M. Elliot.




Photo: Wikimedia commons
Les quéléas se déplacent par milliers

Incontrôlable



La technique la plus utilisée pour contrôler le fléau est de traiter à grande échelle les zones infestées, « en général en pulvérisant du Fenthion, un produit chimique également connu sous le nom de Queletox – dans les zones de reproduction ou de nidification » a indiqué M. Elliot.



« Une autre technique consiste à poser des bombes incendiaires ou de la dynamite dans les endroits où les oiseaux sont particulièrement nombreux ». Dans certaines régions, on a également tenté de brûler les nids au lance-flamme, mais cela s’est avéré peu efficace.



D’après l’Institut des ressources naturelles, une organisation de développement basée au Royaume-Uni, quelque 170 opérations de contrôle sont effectuées chaque année en Afrique du Sud, permettant de tuer 50 millions d’oiseaux en moyenne.



Cependant, selon une encyclopédie consacrée à la protection des cultures, Encyclopaedia of Pest Management, « malgré la destruction annuelle de millions de quéléas par l’utilisation de pesticides, les dégâts continuent à augmenter d’année en année ». M. Elliot a en outre observé qu’en plus de n’avoir qu’une efficacité marginale, les méthodes modernes de contrôle sont très néfastes pour l’environnement.



La plupart des petits agriculteurs, qui n’ont ni avions, ni combustibles, produits chimiques, dynamite ou lance-flammes, ont recours à des méthodes traditionnelles ancestrales qui sont plus efficaces et certainement plus écologiques, mais qui nécessitent énormément de temps.



« La principale technique traditionnelle est d’effrayer les oiseaux. Les gens se rendent dans les champs quand les cultures sont vulnérables, et utilisent tout ce qu’ils ont à leur disposition, des catapultes aux tambours, en passant par tout ce qui permet de faire du bruit. Cette méthode est assez efficace dans la majorité des cas », a commenté M. Elliot.



« Une personne seule peut protéger un hectare, mais cela représente un travail considérable » car les cultures sont exposées du matin au soir et auraient besoin d’être surveillées pendant un mois entier, a-t-il dit.



Les manger, à défaut de s’en débarrasser



Récemment, les discussions au sujet du fléau des quéléas se sont orientées vers la prévision de la reproduction en fonction des schémas météorologiques, les outils de dissuasion tels que les filets, le renforcement des populations de prédateurs naturels, et même la création d’un virus destiné à frapper le quéléa.



Chasser les oiseaux pour les exploiter comme toute autre ressource naturelle permettrait de « faire d’une pierre deux coups », a suggéré M. Elliot. « Nous essayons d’élaborer des stratégies pour attraper les oiseaux et en faire un nouvel aliment pour la population – cela constituerait une source importante de protéines ».



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