Des milliers de togolais fuient Lomé et se réfugient au Bénin et au Ghana

Le jour de la proclamation des résultats de l’élection présidentielle au Togo, une grenade lacrymogène a été lancée dans la maison d’Ayele. Un peu plus tard dans la soirée, un groupe de militaires a encerclé sa maison et ouvert le feu.

Cachée dans sa chambre, Ayele, 65 ans, a réuni ses enfants et petits-enfants à l’aube, puis la famille a pris le chemin de l’exode en parcourant à pied une vingtaine de kilomètres pour se réfugier au Bénin.

Ayele fait partie de ces milliers de ressortissants togolais qui ont fui leur pays mardi après que Faure Gnassingbe, fils du président défunt Eyadema qui a dirigé le Togo pendant près de quatre décennies, ait été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle que l’opposition considère comme ayant été entachée d’irrégularités et de fraudes massives.

Quelques instants après la proclamation des résultats provisoires, les quartiers du bord de mer de la capitale et, un plus tard, la ville côtière d’Aneho, à 45 km à l’est de Lomé ont été le théâtre d’affrontements meurtriers entre des jeunes de l’opposition qui brandissaient des machettes et les forces de l’ordre munis de fusils.

Personnage important du mouvement des femmes de l’opposition à Aneho, Ayele vit actuellement sous une tente dans la petite ville de Comé, au Bénin, où le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a érigé un camp de fortune pour accueillir les réfugiés.

"Nous avons marché toute la journée. Nous ne pouvions pas rester à Aneho", a-t-elle déclaré à IRIN jeudi, tirant vers elle son petit-fils de 18 mois. "Aujourd’hui, il n’est pas question d’y retourner. Nous sommes considérés comme des opposants et tant que Gnassingbe sera au pouvoir, nous serons en danger".

Dans une tente voisine, Foli, 35 ans, raconte comment il a fui Aneho sans aucun bagage, après avoir vu la police battre à mort un de ces amis.

"Nous n’avons pas pu récupérer son corps", a-t-il lancée en fondant en larmes. "Les enfants de mon voisin ont eu le bras cassé par les forces de l’ordre parce que leurs parent étaient absents lorsqu’elles se sont présentées à leur domicile".

"Nous avons pris une pirogue pour traverser la lagune, puis nous avons marché jusqu’à la frontière", a expliqué Foli. "Ca va très mal au pays. Nous resterons ici jusqu’à ce que le calme revienne".

Nous avons faim

"Nous avons faim" a-t-il ajouté. "On nous a distribué du pain la nuit dernière, mais aujourd’hui, rien. Mon enfant de deux ans pleure; je pense qu’il a faim et qu’il ressent aussi la peur".

Le délégué du HCR à Comé, Mamadou Baldé, reconnaît qu’il y a eu du retard dans la distribution de la nourriture et que de nouvelles provisions arriveront bientôt de Cotonou, la capitale du Bénin.

Selon les représentants de l’ONU, plus de 500 réfugiés ont déjà été acheminés vers le camp qui se situe à 18 Km de la frontière togolaise.

Des milliers d’autres sont encore à la frontière. Pour la journée de mercredi uniquement, le HCR a indiqué que près de 2000 personnes, des femmes et des enfants pour la plupart, ont traversé la frontière pour entrer au Bénin, ce qui porte à plus de 3 600 le nombre de réfugiés.

Au poste frontière d’Hilakondji, des centaines de personnes s’activent en attendant de trouver le véhicule qui les conduira chez des amis et des parents installés au Bénin, ou vers le camp de réfugiés.

Plusieurs femmes portent sur leur tête des sacs de plastique contenant leurs effets personnels. Elles tentent de calmer le bébé qu’elles ont au dos et réconfortent les enfants plus âgés fatigués par la longue marche.

Mais pour certaines réfugiées, l’exode s’est avéré tout aussi dangereux que les violences qu’elles viennent de fuir.

Akwele, la quarantaine, a été admise à l’hôpital de Come. Allongée sur un lit, elle crache du sang en attendant qu’un médecin vienne lui retirer la balle qui a failli lui coûter la vie.

"Pour échapper au chaos et aux agressions, j’ai décidé qu’il n’était pas prudent de rester, mais pendant la traversée de la lagune à Aneho, j’ai été atteinte d’une balle dans le dos", a-t-elle raconté à IRIN.



Des togolais se sont enfuis à l'est, vers le Bénin, et à l'ouest, vers le Ghana

D’autres réfugiés sont venus à l’hôpital pour se faire retirer une balle de le pied ou de la jambe, a indiqué un infirmier.

"J’ai eu plus de chance que d’autres", a fait remarquer Akwele. "Certaines personnes ont été atteintes à l’abdomen et sont tombées à l’eau".

Rapportant les propos d’un infirmier à Aneho, l’agence de presse Reuters a indiqué que deux villages situés non loin de la frontière béninoise ont été attaqués par des hélicoptères; cette attaque a fait deux morts et six blessés.

Le flux de réfugiés s’arrêtera-t-il ?

Situé à l’est du Togo, le Bénin n’est pas le seul le pays vers lequel les populations ont fui pour échapper à la flambée de violence post-électorale. Selon le HCR, près de 450 personnes ont traversé la frontière ouest pour se réfugier au Ghana, depuis l’annonce des résultats du scrutin présidentiel.

"Pour la plupart, les gens sont hébergés chez des amis, des parents ou se sont installés dans des hôtels, de l’autre côté de la frontière, en territoire ghanéen" a confié à IRIN Thomas Albrecht, le représentant du HCR à Accra.

Les représentants des Nations unies attendent maintenant de voir si le flux des réfugiés diminuera.

Un calme précaire régnait jeudi dans les rues de Lomé où les habitants dégageaient les barrages érigés dans les rues, sous l’œil vigilant des forces de sécurité.

"Pas plus tard qu’hier, nous avons rencontré des gens qui fuyaient, emportant avec eux des sacs d’effets personnels", a indiqué au téléphone un représentant des Nations unies.

Dans ce climat de panique, certaines personnes exploitent la peur des populations en leur conseillant de fuir pour se réfugier ailleurs.

Dans un faubourg de Lomé, près de la frontière ghanéenne, quelque vingt personnes discutent avec des gardes frontières pour qu’ils les laisser passer la frontière;elles n’ont pas leurs papiers en règle et doivent normalement s’acquitter d’une taxe de 500 CFA (1 dollar).

"Ils nous réclament aujourd’hui 2 000 CFA (4 dollars) pour nous laisser", a expliqué une femme d’une quarantaine d’années qui a requis l’anonymat. "J’ai quitté précipitamment ma maison parce que j’avais peur d’une descente des militaires. Je n’ai pas assez d’argent pour payer la somme exigée. J’essaie de négocier, mais rien n’y fait".