Les principaux enjeux à l’approche des élections de janvier au Sri Lanka

Alors que le Sri Lanka se prépare à une nouvelle élection présidentielle, cinq ans après la fin de la rébellion séparatiste, le pays est en proie à de nombreux problèmes chroniques non résolus, notamment dans le Nord, meurtri par la guerre. Les analystes considèrent nombre de ces problèmes comme des facteurs de conflit à long terme.

Les favoris de l’élection de janvier sont le président actuel, Mahinda Rajapaksa, qui brigue un troisième mandat rendu possible grâce à un amendement à la Constitution adopté par le parti au pouvoir, l’Alliance pour la liberté du peuple uni (UPFA), et son ancien ministre de la Santé, Maithripala Sirisena. Tous deux sont du Sud.

Aucun de ces deux candidats n’a encore présenté son programme électoral. Dans le Nord, on craint que les problèmes issus de la guerre ne soient probablement pas la priorité.

« C’est une élection dominée par deux personnalités appartenant à la communauté majoritaire, influencée par des questions intéressant la communauté majoritaire. Jusqu’à présent, nous n’avons vu aucun des deux montrer une quelconque sensibilité aux problèmes des minorités », a dit Ponnadurai Balasundarampillai, ancien vice-président de l’université de Jaffna, dans le Nord.

« Quel que soit le vainqueur en janvier, les questions majeures relatives à l’identité nationale – comme la dévolution du pouvoir,la redevabilité et la réconciliationn, ainsi que l’égalité de statut des Tamouls et des musulmans dans un État à majorité cinghalaise – resteront controversées. Elles devront être abordées avec une grande habilité pour éviter d’accroître l’instabilité, » a averti International Crisis Group dans un récent rapport

« Si le nouveau président, quel qu’il soit, veut que le Nord retrouve une situation normale, il devra être prêt à prendre des décisions attendues depuis longtemps », a dit M. Balasundarampillai.

Il a cependant ajouté qu’étant donné l’origine sudiste des deux favoris, les chances de voir de tels changements politiques majeurs se réaliser sont maigres.

« Pour un dirigeant du Sud, ces décisions ne sont pas si simples ou évidentes qu’elles le semblent dans le Nord », a dit M. Balasundarampillai, qui a vécu à Jaffna, dans le Nord, pendant les 26 ans de guerre et est l’un des analystes politiques les plus en vue de la région. Selon lui, les responsables politiques du Sud ont toujours adopté une ligne dure contre la dévolution et privilégié un gouvernement national puissant.

IRIN s’est entretenu avec un certain nombre d’experts pour résumer les principales préoccupations à l’approche de l’élection présidentielle du 8 janvier.

L’économie du Nord – Dans les trois districts où les affrontements les plus violents ont eu lieu, le taux de pauvreté est plus de deux fois supérieur à la moyenne nationale de 6,7 pour cent (28 pour cent, le record national, à Mullaithivu, 12,7 pour cent à Kilinochchi et 20,1 pour cent à Mannar). Les taux de chômage restent tout aussi élevés. « Le peu d’amélioration dans la vie des habitants du Nord et de l’Est s’explique principalement par les restrictions sévères imposées aux opérations des [organisations non gouvernementales (ONG)] locales, nationales et internationales en raison de la phobie sécuritaire de l’État après la guerre civile », a dit Muttukrishna Sarvananthan, qui dirige l’Institut de développement Point Pedro à Jaffna.

La réconciliation nationale – Plus de cinq ans après la fin du conflit, la revendication de davantage de pouvoir régional, qui était l’une des causes premières du conflit, est restée lettre morte. La victoire de l’Alliance nationale tamoule (TNA) à l’élection du Conseil provincial du Nord en septembre 2013 a été largement considérée comme l’approbation massive de la population de la province à la demande par le parti d’une plus grande autonomie. Le Conseil provincial et Colombo restent cependant à couteau tiré sur presque tous les sujets. Le gouverneur, un ancien haut gradé de l’armée nommé par le président, est notamment accusé de restreindre les pouvoirs du Conseil.

Le sort des personnes disparues – Depuis la fin de la guerre, le pays compte entre 16 000 et 40 000 personnes disparues. Aucun mécanisme systématique n’a cependant été mis en place pour retrouver leur trace. Le Comité international de la Croix-Rouge vient de lancer une enquête nationale auprès des familles des disparus.

Les familles monoparentales dirigées par une femme – Au moins 40 000 familles sont dirigées par des veuves de guerre dans la province du Nord. Peu de programmes ciblent ces femmes et l’aide internationale est en baisse

Les tensions religieuses et ethniquesLes tensions communautaires
se multiplient entre les groupes extrémistes bouddhistes et musulmans dans certaines régions du Sri Lanka. En juin, à Dharga, à environ 60 km au sud de Colombo, des violences ont fait deux morts et au moins 80 blessés. Si le Nord a jusqu’à présent été épargné par ces affrontements, les civils craignent qu’une campagne agressive en faveur de plus de pouvoirs pour la région donne lieu à des réactions similaires. « Les émeutes communautaires récentes n’ont en rien amélioré le peu de confiance que la population civile du Nord faisait au gouvernement », a dit Ponnadurai Balasundarampillai, de l’université de Jaffna, ville au coeur de l’ancienne zone de conflit

Le manque permanent de logements – Début 2014, les autorités estimaient que 300 millions de dollars étaient nécessaires pour reconstruire 63 000 des 138 651 logements détruits par la guerre. Aucun financement de grande ampleur n’a cependant été injecté à cet effet cette année.

Les réfugiés en Inde – Plus de 100 000 Sri lankais se sont réfugiés en Inde. Les retours sont rares depuis la fin de la guerre et ne dépassent pas les 20 000 personnes. Le nouveau gouvernement doit décider entre les rapatrier ou négocier une solution permanente avec l’Inde.

Les PDIP de longue durée – Bien que le gouvernement ait déclaré qu’il n’y avait plus de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) au Sri Lanka, des estimations non officielles comptent près de 80 000 personnes incapables de rentrer chez elles et vivant toujours dans des familles d’accueil. 

En septembre, lors de l’élection du Conseil provincial d’Uva, dans le sud, l’UPFA au pouvoir n’a recueilli que 51 pour cent des voix, alors qu’il avait obtenu 72 pour cent des voix dans la même province en 2009. Le parti d’opposition United National Party a en revanche recueilli 40 pour cent des voix, contre 22 pour cent lors de la précédente élection.

Le conflit séparatiste se basait principalement sur des critères ethniques et opposait la majorité cinghalaise bouddhiste à la minorité tamoule. Ces dernières années, l’expansion de quelques groupes intégristes bouddhistes a encore renforcé cette division historique. 

On trouve des exemples de réconciliation populaire dans tout le pays, comme des visites entre familles d’ethnies différentes organisées par des ONG, des policiers tamouls apprenant leur langue à leurs homologues cinghalais ou des échanges de semences entre agriculteurs du Nord, à majorité tamoule, et du Sud, à forte population cinghalaise. Cependant, des appels à enquêter sur les présumés crimes commis pendant la guerre, à rendre des comptes sur le sort des disparus et à appliquer les recommandations du comité de réconciliation nommé par le gouvernement continuent de s’élever. 

Selon M. Balasundarampillai, le chômage de masse et la pauvreté seront probablement des facteurs décisifs des résultats des prochaines élections. Sur les 14 millions de personnes inscrites sur les listes électorales l’année dernière, environ 719 000 vivaient dans la province du Nord.

Des économistes ont critiqué l’investissement de près de trois milliards de dollars fait par le gouvernement dans des infrastructures physiques dans le Nord, car il n’aurait pas réussi à créer des emplois localement, notamment pour les jeunes et les femmes. 

Dans son étude, M. Sarvananthan a conclu que « tandis que le sous-secteur de la construction a connu un essor de 56,6 pour cent en valeur monétaire entre 2011 et 2012 dans le Nord, l’emploi n’a augmenté que de 5,3 pour cent. En revanche, dans la province du Sud, la valeur monétaire du sous-secteur de la construction a accru de près de 40 pour cent entre 2010 et 2012 et l’emploi dans ce même sous-secteur a enregistré une hausse de 37,1 pour cent au cours de cette période. »

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