Le coût des soins de santé mentale supporté par les familles des disparus au Sri Lanka

Les autorités du Sri Lanka n’ont toujours pas pris en compte le traumatisme psychologique subi par les familles des milliers de personnes disparues, même plusieurs décennies après les faits. Elles n’ont toujours pas reconnu l’ampleur de ces disparitions et leurs circonstances, indiquent les activistes et les chercheurs.

« Souvent, les familles sont hantées par les questions ou la peur des souffrances qu’ont enduré ou qu’endurent peut-être encore leurs époux/épouses, enfants ou parents disparus », a dit à IRIN Ananda Galappatti, anthropologue médical et consultant national auprès de l’université de Colombo.

« L’incertitude de ne pas savoir si elles doivent faire le deuil d’une personne disparue ou continuer à la chercher ‘bloque’ le travail de deuil des familles – émotionnellement et socialement », a-t-il dit.

Au Sri Lanka, les familles des disparus bénéficient d’un soutien psychologique organisé limité, a-t-il noté depuis longtemps. D’autres experts en ont également convenu.

M. Galappatti a indiqué que le manque d’aide est principalement dû au soutien limité de l’État et du secteur à but non lucratif, ajoutant que les circonstances complexes et souvent sensibles des disparitions décourageaient les personnes qui demandent de l’aide et les personnes qui fournissent de l’aide.

« Bon nombre de prestataires de services psychosociaux ne sont pas suffisamment formés pour traiter ces questions [politiquement sensibles], qui ne font pas partie des compétences traditionnelles des travailleurs de soutien », a-t-il dit.

Des organisations non gouvernementales (ONG) signalent que le gouvernement a restreint leur accès aux familles dans le besoin.

Saroja Sivachandran, directrice du Centre pour les femmes et le développement (Centre for Women and Development), basé à Jaffna, a indiqué que les autorités gouvernementales et l’armée se sont, jusqu’à récemment, montrées réticentes à autoriser les ONG comme la sienne, qui intervient dans le domaine des droits de l’homme (comme retracer les disparus), à travailler sur le terrain. Les autorités gouvernementales du Nord ont démenti avoir entravé l’accès.

Mme Sivachandran a indiqué que, si quelques ONG ont obtenu un meilleur accès dès 2011, bon nombre de victimes sont encore peu disposées à coopérer lorsque l’organisation les contacte.

Retracer les personnes, retracer la souffrance

Selon Rukii Fernando, un activiste de l’ONG sri lankaise Rights Now Initiative, qui rassemble des activistes et des chercheurs, la réticence du gouvernement à reconnaître les disparitions est liée à la faiblesse du secteur du soutien psychosocial du pays.

« Reconnaître [les disparitions] et en parler est essentiel au traitement du traumatisme. L’hostilité affichée par le gouvernement [face à cette question] réduit également les opportunités de bénéficier de ressources financières et de ressources humaines – par exemple, de la part de nombreux pays d’Asie et d’Amérique latine, qui ont eu des expériences positives dans ce domaine », a-t-il dit.

Maheshwari, une jeune femme de 24 ans (elle a demandé à IRIN de ne pas citer son nom de famille) originaire du district de Kilinochchi, situé dans le nord du pays, cherche son frère depuis que sa famille a tenté d’échapper aux combats qui se sont déroulés la première semaine de mai 2009.

« Nous étions ensemble jusqu’à la traversée du lagon », a-t-elle dit à IRIN, en référence au lagon de Nathikandhal, un village côtier du district de Mulaittivu. Il y a eu une bousculade lorsqu’ils ont franchi les lignes gouvernementales et son frère a été séparé de la famille.

Depuis, ils ne l’ont pas revu et n’ont pas reçu de nouvelles de lui.

Maheshwari a indiqué qu’elle souffrait toujours d’insomnies et de dépression accompagnée de sentiments de désespoir – pour lesquelles elle n’a pas demandé de traitement – ce qui « l’empêche d’avancer ».

« Quand on vit dans l’incertitude, quand on ne sait pas ce qui est arrivé à un être cher, on oscille entre l’espoir et le désespoir », a dit Ming Yu, porte-parole d’Amnesty International en Australie.

Reconnaître les pertes

Au cours des 35 dernières années, des disparitions de masse – personne ne sait exactement de combien de disparitions il est question – se sont produites. Durant cette période, le Sri Lanka a connu une insurrection lancée par le Janatha Vimukthi Peramuna (le parti du Front de libération du peuple) dans le Sud, de 1988 à 1989, et une décennie de guerre civile dans le Nord entre les forces gouvernementales et les rebelles des Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE), qui a pris fin en mai 2009.

M. Fernando, l’activiste local, a indiqué que des chiffres fréquemment avancés, mais non confirmés officiellement, font état de 60 000 disparitions pendant l’insurrection de 1988-89.

En 1995, un groupe de travail présidentiel enquêtant sur les disparitions a enregistré au moins 30 000 plaintes concernant des « disparitions forcées et involontaires ».

Dans le Nord, les chiffres relatifs aux disparitions qui se sont produites pendant les 26 années de guerre civile restent flous. Selon une enquête menée par le gouvernement en 2011, 2 635 personnes ont été portées « disparues » dans la province du Nord entre 2005 et 2009, mais les chercheurs et les acteurs humanitaires qui travaillaient sur place pendant le conflit estiment que les chiffres sont plus importants.

À partir de 2012, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a documenté 16 090 cas de personnes disparues au Sri Lanka, mais bon nombre de ces disparitions pourraient être intervenues avant cette période, et inclure des personnes disparues lors de l’insurrection de 1988-1989.

Selon les rapports établis par le CICR en 2012, l’organisation a reçu 310 nouvelles demandes concernant des cas de disparition. Aucune des affaires antérieures n’a été clôturée.

Depuis sa création en 1980, le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées ou involontaires - dont l’objectif est de venir en aide aux proches des personnes disparues - a transmis 12 473 dossiers au gouvernement sri lankais. Sur l’ensemble de ces dossiers, 5 676 restent en suspens ; le gouvernement a réglé les dossiers de 6 535 personnes, tandis que d’autres sources ont apporté des clarifications sur le sort de 40 personnes disparues. Pour finir, il a été déterminé que 222 dossiers étaient des doublons.

Les dossiers transmis aux Nations Unies depuis les années 1980 ont montré que le Sri Lanka est devancé uniquement par l’Irak en termes de plaintes officiellement enregistrées dans la même période, selon Amnesty International.

L’ONG estime que le nombre réel de personnes toujours portées disparues après le conflit dans le nord du pays s’élève à environ 30 000, selon les rapports établis par les activistes et d’autres recherches.

D’autres personnes ont besoin de soins de santé mentale

Mais les familles des disparus ne sont peut-être pas les seules à avoir besoin des soins proposés par les services de santé mentale.

Les victimes des attentats qui ont été commis dans le cadre du conflit, en périphérie des principales zones de guerre, dans le nord du pays, ont confié leurs craintes constantes.

Une femme qui se trouvait à quelques pas d’un bus bondé dans lequel une bombe a explosé à Pilyandala, une banlieue de Colombo, le 25 avril 2008, a dit à IRIN qu’elle se sent toujours nerveuse lorsqu’elle monte dans un bus bondé. L’attentat avait fait 24 victimes et plus de 40 blessés.

« J’ai vu le bus exploser. Aujourd’hui, j’ai parfois froid dans le dos quand je prends le bus pour aller travailler. Je marche environ deux kilomètres, de l’endroit où la bombe a explosé à l’arrêt de bus principal au lieu de prendre le bus [à l’arrêt précédent] », a dit Nayanthi Fernando.

A la veille de la visite officielle de Navi Pillay, Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Navi Pillay, le président sri lankais Mahinda Rajapaksa a nommé une Commission d’enquête sur les disparitions. Composé de trois membres, elle a été chargée d’enquêter sur les personnes disparues pendant la guerre civile dans le nord et l’est du pays.

La Commission doit remettre un rapport au président dans un délai de six mois.

Suite à cette visite d’une semaine, la Commissaire a indiqué qu’elle avait été « extrêmement émue par le traumatisme profond » subi par les proches des personnes disparues ou décédées ainsi que par les survivants de la guerre.

« Les blessures ne guériront pas et il n’y aura pas de réconciliation s’il n’y a pas de respect pour les personnes dans le deuil », a dit Mme Pillay.

État des services de soins de santé mentale

Selon les médecins du gouvernement et les experts de la santé mentale, des progrès ont été enregistrés dans l’amélioration des établissements de santé mentale depuis le tsunami de 2004, qui a fait plus de 30 000 victimes au Sri Lanka.

« Les médecins et les cadres dirigeants des principaux hôpitaux du gouvernement sont désormais formés pour détecter les maladies mentales assez rapidement ; les dossiers nous sont envoyés », a dit Vindya Kumarapelli, directeur adjoint de l’Institut national de santé mentale, premier établissement de santé mentale, basé à Colombo.

Le tsunami a été un puissant catalyseur qui a permis le développement des services de santé mentale, a noté un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la création de soins de santé mentale durables après une situation d’urgence, qui a été rendu public en août.

Si le pays ne compte qu’un hôpital de jour dispensant des soins de santé mentale, il recense 278 centres de soins externes ; 20 des 25 districts du pays disposent d’une infrastructure pour les services de santé mentale, alors qu’ils n’étaient que dix avant le tsunami, selon l’OMS.

Une politique nationale de santé mentale a été adoptée en 2005. Afin de remédier à la grave pénurie de personnels compétents dans le secteur de la santé mentale, le Collège des psychiatres du Sri Lanka et le ministère de la Santé ont mis en place un cours d’études supérieures en psychiatrie d’une durée d’un an pour les personnels de santé.

Soixante diplômés du programme travaillent au Sri Lanka, et tous les districts comptent au moins un médecin détenteur de ce diplôme, a indiqué le rapport de l’OMS.

Mais le rapport a également noté que « la santé mentale n’a plus autant d’importance dans l’agenda politique que pendant l’année qui a suivi le tsunami ».

Mme. Kumarapelli a indiqué que l’un des principaux défis est le tabou persistant de la santé mentale, en particulier dans les zones rurales.

Selon ses estimations, environ 2 pour cent de la population (soit plus de 400 000 personnes) souffre d’une maladie mentale majeure et dix pour cent de la population souffre de dépression ou d’anxiété.

Prochaines étapes

« Nous avons besoin de sensibiliser davantage les personnes [pour] qu’elles réalisent que les problèmes de santé mentale ne sont pas différents des problèmes de santé physique et qu’ils peuvent être traités avec efficacité », a dit Mme Kumarapelli.

Zurab Burduli, délégué protection du CICR, a indiqué que les familles de disparus ont des besoins plus immédiats et basiques : la reconnaissance par l’État des disparitions de leurs proches, la prise en compte de leurs besoins spécifiques liés à leur perte, et les moyens légaux et économiques pour y répondre.

« L’attente continue. Et cela aggrave tous les problèmes auxquels les familles sont confrontées. Ne pas répondre aux besoins des familles ne les fera pas disparaître », a-t-il conclu.

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