Transferts d’espèces : bons pour les habitants, mauvais pour les communautés ?

Quelque 24 millions de personnes dans le monde reçoivent désormais de l’argent de la part des organisations humanitaires et de développement au lieu de vivres ou de biens matériels. La brillante réputation du secteur des transferts d’espèces, en pleine expansion, est cependant entachée par une récente recherche ethnographique sur les conséquences fortuites des transferts d’espèces sur les relations sociales au sein des communautés et sur l’incapacité des évaluations standards de brosser un tableau précis de la situation.

« L’histoire officielle est franchement différente de la vraie histoire », a dit Jean-Pierre Olivier de Sardan, chercheur principal auprès du Laboratoire d’Études et de Recherche sur les Dynamiques Sociales et le Développement Local (LASDEL), à Niamey, qui utilise des méthodes socio-anthropologiques pour étudier le développement.

À partir de la fin 2012, M. Olivier de Sardan et ses collègues du LASDEL ont mené des enquêtes qualitatives sur le terrain pour étudier l’impact des transferts d’espèces dans 21 villages du Niger. Ils ont utilisé les langues locales et se sont immergés dans les communautés. Contrairement aux évaluations et rapports officiels au sujet de ces programmes – positifs, pour la plupart –, l’étude du LASDEL a découvert qu’il y avait un malaise important au sein des communautés bénéficiaires.

Dans des articles publiés en avril et juillet 2014, M. Olivier de Sardan examine les raisons derrière ce malaise.
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Le chercheur du LASDEL a découvert que celui-ci était surtout lié à la sélection des bénéficiaires. Les relations entre les membres des communautés étaient en effet affectées par le fait que seules certaines personnes recevaient des transferts. « Nous avons remarqué un malaise à cet égard presque partout », a dit M. Olivier de Sardan à IRIN. « La perception générale était [que la sélection des bénéficiaires] attisait la jalousie et faisait naître des conflits au sein de la communauté. »

M. Olivier de Sardan a dit qu’il ne faisait pas de doute que les transferts d’espèces d’urgence distribués pendant les nombreuses crises alimentaires ayant eu lieu au Niger avaient contribué à atténuer leurs effets. L’argent avait en effet permis aux habitants d’acheter de la nourriture ou d’investir dans l’achat de bétail ou dans l’éducation, ce qui avait renforcé leur résilience globale.

Les transferts d’espèces ont cependant aussi créé une atmosphère de mécontentement qui vient accentuer les clivages sociaux qui existent déjà dans les communautés et dresser les voisins les uns contre les autres.

Des membres des communautés ont décrit des cas de fraude : les personnes sélectionnées, qui n’étaient pas particulièrement pauvres, entretenaient des liens étroits avec les chefs des villages ou avaient menti au sujet de leurs conditions de vie afin de pouvoir profiter du programme.

Un responsable local cité dans les articles a dit que les villageois étaient au courant, mais qu’ils n’en disaient rien aux étrangers. « Généralement, nous ne nous critiquons pas les uns les autres devant des étrangers, surtout pas lorsqu’on parle d’une personne plus âgée », a-t-il dit.

Un tel silence a cependant un prix pour ceux qui l’observent, en particulier s’ils ne reçoivent pas eux-mêmes de transferts d’espèces. Les membres des communautés ont tendance à croire que les autorités trafiquent les processus de sélection, même lorsque ceux-ci fonctionnent bien. Un autre responsable local cité dans les articles a expliqué que les personnes impliquées dans les distributions étaient considérées avec suspicion par le reste de la population. « Les gens étaient déjà très méfiants avec les distributions de vivres ; ils le sont encore plus avec les distributions d’argent. Ils croient que les responsables élus, comme moi, y gagnent toujours quelque chose. Cela fait beaucoup de tort. »

Selon Leila Bourahla, directrice pays de Concern Worldwide pour le Niger, il n’est pas étonnant qu’il y ait des conflits. « À partir du moment où vous décidez qu’un groupe recevra [de l’argent] et qu’un autre n’en recevra pas, les tensions émergent », a-t-elle dit à IRIN.

En fait, les chercheurs discutentdepuisun certain temps déjà de la manière dont les transferts d’espèces peuvent contribuer au développement de la jalousie, du ressentiment et de la méfiance dans les communautés cibles du monde entier.

Mme Bourahla a dit que les employés de Concern Worldwide cherchaient à atténuer les tensions en expliquant les raisons qui les poussent à choisir certaines personnes pauvres et vulnérables et pas d’autres. Les employés du Programme alimentaire mondial (PAM) au Niger suivent un protocole similaire, a dit Giorgi Dolidze, chef de l’unité de développement rural.

« Nous distribuons de l’argent depuis plus de quatre ans au Niger. Nous supervisons étroitement les distributions chaque année et nous en mesurons les résultats », a dit M. Dolidze à IRIN. « [Nous] avons eu des retours positifs de la part des bénéficiaires et des communautés. »

Plusieurs raisons peuvent permettre d’expliquer l’écart entre ce que les membres des communautés disent aux évaluateurs et ce qu’ils se disent entre eux. Souvent, les habitants des communautés et les personnes responsables de l’application des programmes n’utilisent pas les mêmes définitions de la pauvreté et de la vulnérabilité au moment de sélectionner les bénéficiaires, a dit Nicola Jones, chercheuse auprès de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI). Mme Jones a travaillé sur une étude financée par le DFID sur les perceptions des transferts d’espèces en Afrique et au Moyen-Orient.

« L’un des problèmes repose sur le fait qu’une grande partie de ces programmes sont soutenus par des institutions comme la Banque mondiale et que leur formule ne tient pas compte des sources de vulnérabilité spécifiques au contexte », a dit Mme Jones à IRIN. Elle a ajouté que la détermination de la vulnérabilité devrait non seulement prendre en considération l’argent et les avoirs, mais aussi des éléments tels que l’abus de substances et la violence domestique.

Selon l’étude du LASDEL, toutefois, il se pourrait qu’une dynamique plus subtile soit en jeu.

« [Les non-bénéficiaires] trouvaient le programme totalement injuste, mais ils voulaient quand même qu’il se poursuive. Pourquoi ? Parce qu’ils espéraient être les prochains à en profiter », a dit M. Olivier de Sardan.

Il a expliqué que les membres de nombreuses communautés considéraient les transferts comme des cadeaux ou comme « une manne » venue du ciel. Ils ne se plaignaient pas parce qu’ils craignaient que cette manne disparaisse de leur village si les équipes du programme apprenaient la vérité.

Yoann Tuzzolino, le coordonnateur du Cash Learning Partnership en Afrique de l’Ouest, a dit qu’il s’agissait de l’une des questions les plus intéressantes soulevées par la recherche du LASDEL.

« Se pourrait-il qu’il y ait une sorte d’accord informel entre les bénéficiaires, les représentants locaux et les chefs tribaux pour garder les transferts d’espèces au sein des communautés ? », a avancé M. Tuzzolino.

Il se peut, si c’est le cas, que les organisations soient forcées d’utiliser différentes méthodes pour révéler la vérité au grand jour. La majeure partie des évaluations des projets de transferts d’espèces mettent l’accent sur les objectifs. Ont-ils contribué à améliorer la sécurité alimentaire ? Ont-ils permis d’augmenter la fréquentation scolaire ? Ont-ils amélioré les finances des ménages locaux ? Or, selon M. Tuzzolino, ces évaluations devraient inclure une autre question : « Quel impact [le programme de transferts d’espèces] a-t-il sur la solidarité organique de la communauté ? »

Apprendre à communiquer

M. Olivier de Sardan a quant à lui noté que les transferts d’espèces donnaient de bons résultats, mais qu’il était indéniable qu’ils causaient aussi du tort. Il croit que les organisations devraient modifier leur façon de faire afin de s’assurer de mieux répondre aux besoins de chaque communauté.

« Il n’y a pas que du mauvais dans les programmes de transferts d’espèces », a dit M. Olivier de Sardan à IRIN, expliquant que l’argent ne crée pas des conflits à partir de rien. « Il vient généralement aggraver des conflits qui existaient déjà. »

Ce sont là des problèmes auxquels les personnes responsables de l’application des programmes de transferts d’espèces seront confrontées au moment d’élargir la portée de ces derniers. « Cela va beaucoup plus loin que de s’assurer que l’argent est versé à la bonne personne », a dit à IRIN Mme Jones, de l’ODI.

Elle a ajouté que quelques mesures pouvaient contribuer à limiter les conflits : une meilleure communication avec les résidents locaux ; un processus de sélection plus inclusif ; et la mise en place de moyens permettant aux locaux d’interagir et de parler avec les personnes responsables de l’application des programmes. Plusieurs de ces mesures sont déjà considérées comme de bonnes pratiques dans le monde du transfert d’espèces, mais elles sont difficiles à appliquer correctement, selon Mme Jones.

L’étude du LASDEL sur les impacts socioculturels des transferts d’espèces avait d’abord été commandée par l’organisation Concern Worldwide-Niger.

Mme Bourahla a dit que son organisation collaborait parfois avec des projets de recherche dans le but d’améliorer ses programmes. L’étude réalisée par le LASDEL n’incluait aucune recommandation, mais Mme Bourahla a dit que son équipe cherchait malgré tout à mieux cibler les personnes les plus vulnérables et à utiliser davantage de méthodes qualitatives dans ses évaluations.

Son équipe a également pris conscience qu’elle avait besoin d’un meilleur mécanisme de réponse pour identifier les forces et les faiblesses du programme. Ses membres ont donc créé une ligne directe pour permettre aux membres de la communauté de parler aux personnes responsables de la mise en oeuvre du programme. « Nous recevons de plus en plus de plaintes », a dit Mme Bourahla, ce qui, paradoxalement, est une bonne chose. « On encourage les gens à signaler les erreurs. »

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