Apeurés et traumatisés, les déplacés du Soudan du Sud ne sont pas prêts à rentrer chez eux

Les civils déplacés lors des violents combats au Soudan du Sud ignorent les appels des autorités gouvernementales qui leur demandent de rentrer chez eux. Ils préfèrent la sécurité des bases sordides des Nations Unies au risque de voir la violence gagner des villes déjà dévastées par un conflit qui dure depuis six mois.

Les organisations d'aide humanitaire impliquées dans la mise en ouvre d'une opération humanitaire de grande ampleur espéraient que l'accord de cessez-le-feu signé en mai permettrait à une partie des déplacés de rentrer chez eux pour planter des semences avant l'arrivée de la saison des pluies, ce qui contribuerait à réduire les risques de famine dans les mois à venir.

Mais les tensions restent élevées et les entretiens réalisés auprès des personnes déplacées à l'intérieur de leur propres pays (PDIP) qui ont trouvé refuge non loin de Malakal, ville du nord du pays, et à Djouba, la capitale, suggèrent que les pourparlers de paix - qui évoluent lentement - menés en Ethiopie voisine doivent apporter des résultats concrets pour que les civils envisagent de rentrer en masse.

« Si un accord de paix est signé et que les rebelles repartent chez eux, alors nous reviendrons peut-être à Malakal », a dit Bongjak Chol, 39 ans, surveillant au Service de protection de la nature du Soudan du Sud. « Mais pas avant. Je pourrais être tué ».

Les habitants de Malakal et de nombreuses autres villes ont quitté leur domicile quand le bras de fer au sein du Mouvement populaire de libération du Soudan (Sudan People's Liberation Movement, SPLM) - le parti au pouvoir - a dégénéré en des affrontements violents qui ont débuté à Djouba en décembre avant de s'étendre au nord et à l'est du pays.

Le conflit a divisé l'armée et opposé les forces loyalistes du président Salva Kiir aux partisans de son ancien vice-président, Riek Machar. Les troupes gouvernementales et les combattants de l'opposition ont été accusés d'être responsables du massacre de civils visés en raison de leur appartenance ethnique. M. Kiir est un Dinka, M. Machar un Nuer.

Des milliers de personnes ont été tuées et environ 1,5 million d'autres ont quitté leur domicile, ce qui a entraîné une paralysie des services publics et de l'activité économique dans une grande partie de la nation la plus jeune du monde. Environ quatre millions de personnes ont un besoin urgent d'aide humanitaire.

Alors que quelque 400 000 personnes ont trouvé refuge dans des pays voisins, comme l'Ethiopie, le Soudan, l'Ouganda et le Kenya, environ un million de personnes seraient déplacées au Soudan du Sud. Environ 90 000 d'entre elles se sont réfugiées dans les bases de la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS), également appelés sites de protection des civils (Protection of Civilians, PoC).

M. Chol fait partie des 18 000 civils qui vivent entassés dans le site de protection des civils de Malakal, où les autorités et les organisations de secours s'efforcent d'améliorer les conditions de vie.

Les abris de fortune, faits de bois et de bâches en plastique, sont dressés les uns à côté des autres, le long de la principale route d'accès. Bon nombre de cabanes s'enfoncent dans l'eau et la boue - certains réfugiés en ont jusqu'aux genoux - alors que la saison des pluies n'a pas encore débuté.

Des enfants jouent dans les ordures le long de la route, derrière les clôtures de fil de fer barbelé, alors que des camions transportant de la terre récupérée sur place vers le site de construction d'un nouveau camp frôlent les échoppes de thé et d'alimentation alignées le long de la route. Les mouches tournent autour des carcasses de chiens et de chats, et l'odeur des déjections humaines est omniprésente.

« Personne ne peut être heureux ici, dans l'eau et la saleté », a dit Peter Gony, un chef de la communauté Nuer âgé de 52 ans. « Ils attendent que le gouvernement et l'opposition fassent la paix. Mais la paix n'est pas là ».

A la limite sud de la base, qui se trouve à quelques kilomètres au nord de la ville, les engins de terrassement aplanissaient un large terrain où la majorité des PDIP seront transférés dans les mois à venir. Certains PDIP se sont déjà installés dans les nombreuses tentes blanches érigées sur la première section. Les organisations d'aide humanitaire ont construit des points d'eau et des latrines. Les soldats du contingent indien de la mission des Nations Unies surveillent le site qui est entouré de bermes de terre et de clôtures de fil de fer barbelé.

Nyamet Nyibong, une grand-mère qui dit avoir vu son neveu et sa sour mourir dans les combats, indique que le nouveau site est une grande amélioration.

« Les gens commençaient à tomber malades à force de dormir sur le sol humide. Ici, il y a de la place, un peu de vent et je peux respirer », a-t-elle dit à IRIN, assise sur un petit tabouret devant la tente toute neuve qu'elle partage avec deux belles-sours et d'autres membres de sa famille. Mais elle a dit que l'inactivité forcée la frustrait.

« Au village, on plantait du sorgho et des haricots », a dit Mme Nyibong. « Ici, on reste assis du matin au soir et on ne sait pas si la situation va s'améliorer ».
Certains survivants ont choisi de trouver refuge ailleurs en raison des difficultés qu'ils ont rencontrées dans la base.

Quelque 60 000 personnes se sont installées dans le village de pêcheurs de Wau Shilluk situé non loin de là, sur l'autre rive du Nil blanc. Des habitats de type bidonville se sont développés le long des rives de ce large fleuve. Un champ situé derrière le campement a été transformé en site de défécation à l'air libre.

Thomas Amun, un marchand de 33 ans, a dit que deux membres de sa famille ont été abattus parce qu'ils ont refusé de donner leur argent et leurs téléphones aux combattants de l'opposition qui ont pris Malakal d'assaut en décembre. M. Amun et sa famille faisaient partie des milliers de personnes qui avaient trouvé refuge à l'hôpital universitaire de Malakal.

« Des hommes armés sont venus chercher leurs ennemis ici. Ils exécutaient les gens au hasard », a-t-il expliqué.

Après la reprise de la ville - qui a changé de mains plusieurs fois - par les forces gouvernementales, M. Amun a décidé d'emmener sa famille à Wau Shilluk en bateau plutôt que de se rendre au site de protection des civils. Des amis lui ont prêté une vache dont il a vendu la viande pour avoir suffisamment d'argent pour rouvrir sa boutique.

M. Amum a indiqué qu'il gagnait suffisamment d'argent pour nourrir sa famille et qu'il ne savait pas s'il retournerait à Malakal un jour. « J'ai vu beaucoup de choses qui m'ont fait du mal là-bas. Tant que je ne les aurais pas chassées de mon esprit, je ne rentrerai pas », a-t-il à IRIN.

Malakal était un centre régional important avant les derniers combats. La ville, capitale de l'Etat du Nil supérieur, était le siège de nombreux bureaux du gouvernement. Elle représentait un lieu important pour les marchands qui transportaient des marchandises sur le Nil blanc ou les acheminaient depuis le Soudan voisin.

Un journaliste d'IRIN qui faisait le tour de la ville a constaté que les rues étaient presque désertes. Des soldats et quelques fonctionnaires rappelés à leur poste consommaient du thé et des collations servis dans les rares boutiques ouvertes. Des personnes hébergées sur la base de la MINUSS rentraient chez elles - ou allaient chez leurs voisins - pour récupérer les biens qui n'avaient pas été volés. Bon nombre de maisons et de boutiques étaient parties en fumée.

Le signe de vie le plus visible était la présence d'un groupe de 26 familles qui étaient arrivées trois jours plus tôt à pied et s'étaient installées dans une école missionnaire mise à sac. Des enfants jouaient dans la cour de récréation, au milieu des manuels scolaires éparpillés sur le sol. Sur un terrain voisin se trouvaient les carcasses calcinées de cinq voitures.

Peter Bol, un agriculteur de 34 ans, a dit que son village et les villages voisins de l'ethnie dinka, situés dans le comté de Panyikang, étaient devenus la cible des rebelles chassés de Malakal.

« Si on ne leur donne pas ce qu'ils veulent, ils nous menacent », a-t-il dit. « Il y a eu des viols et des passages à tabac ».

M. Bol, qui a perdu ses réserves de maïs et de sorgho, a indiqué qu'il avait emmené le groupe à Malakal dans l'espoir de trouver de l'aide. Il a dit que les forces gouvernementales lui avaient déconseillé de se rendre à la base en raison des conditions de vie difficiles sur place.

Mais des civils effrayés continuent de se rendre dans les bases établies par la MINUSS dans d'autres villes, comme Djouba.

La capitale, dont les rues poussiéreuses sont encombrées de véhicules 4x4, a retrouvé un semblant de normalité, mais les Nuer ne sont pas encore rentrés dans leurs quartiers de résidence. Des milliers de résidents vivent entassés dans une section du camp établi par les Nations Unies près de l'aéroport, alors que d'autres ont fui le pays. Bon nombre de citoyens aisés de toutes les ethnies ont envoyé leurs enfants dans des pays voisins.

Au début du mois de juin, un journaliste d'IRIN a vu des PDIP du camp des Nations Unies attacher des valises et des cartons sur deux minibus qui prenaient la direction de Kakuma, un camp de réfugiés situé au Kenya, non loin de la frontière.

Mary Nyaluak, 48 ans, a indiqué qu'elle avait déjà passé cinq ans à Kakuma pendant la guerre civile qui a débouché sur l'accession à l'indépendance du Soudan du Sud en 2011.
« Je suis venue ici, à Djouba, car c'était la capitale de notre nouvel Etat », a dit Mme Nyalauk avant de monter dans le bus. « Maintenant, je retourne à Kakuma, car le gouvernement est contre ma tribu. Ils nous tuent, même les enfants, nous ne sommes pas en sécurité ».

Elle a dit que 23 des membres de sa famille avaient été tués, pour certains décapités, à Djouba au mois de décembre. Les membres de sa famille qui ont survécu étaient déjà à Kakuma, a-t-elle indiqué.

Les pressions exercées par la communauté internationale pour que les dirigeants du Soudan du Sud mettent fin à la guerre ont été appuyées par l'IGAD, un groupe régional. Sous son égide, M. Kiir et M. Machar ont signé un accord de cessez-le-feu le 9 mai et ont promis de prendre des « décisions fortes » pour promouvoir la paix et la réconciliation, y compris la formation d'un gouvernement intérimaire d'unité nationale.

Cependant, les combats se poursuivent dans plusieurs régions et il n'y a pas eu de vraie avancée politique. Personne ne sait quand le déploiement de la Force régionale de protection et de dissuasion, prévu par l'IGAD afin de protéger les observateurs de l'organisation, interviendra.

« Il y a une tendance croissante à poursuivre la guerre », s'est plaint Hailemariam Desalegn, Premier ministre éthiopien, lors du sommet régional organisé à Addis Abeba le 10 juin, en présence de M. Kiir et de M. Machar.

Les responsables des organisations humanitaires pensent que la pression qui pèse sur les civils n'est pas prête de redescendre.

« Il faudra des signes clairs que les combats ont pris fin et que la réconciliation est là pour que les gens soient suffisamment confiants pour reconstruire leur vie », a dit à IRIN Toby Lanzer, principal responsable des opérations humanitaires des Nations Unies au Soudan du Sud. « Je pense que nous sommes encore sur une trajectoire descendante ».

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