Cinq mythes au sujet des transferts d’espèces

Georgina Sturge

Agente de recherche principale du programme de protection sociale de l’Institut pour le développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), à Londres

Au cours des derniers mois, nous avons assisté à la prolifération de reportages et d’articles critiquant le programme d’aide britannique. Les programmes de transferts d’espèces aux pauvres – ce que certains ont décrit comme « la machine distributrice de 1 milliard de livres d’aide étrangère du Royaume-Uni » – sont la cible la plus récente.

Les transferts d’espèces sont de plus en plus souvent utilisés pour distribuer l’aide étrangère. Downing Street soutient qu’il s’agit d’un moyen particulièrement efficace de venir en aide aux personnes les plus pauvres de la planète.

Dans leur argumentation plutôt confuse, les opposants aux transferts d’espèces soutiennent, curieusement, que cette forme d’aide est moins acceptable que d’autres. Ils condamnent en outre dans le même souffle le gaspillage général de l’argent de l’aide.

Voici cinq mythes courants sur les transferts d’espèces ainsi que les connaissances dont nous disposons actuellement à leur sujet :

Mythe 1 : Les transferts d’espèces favorisent la corruption.

L’image qui nous vient à l’esprit lorsqu’on pense aux transferts d’espèces est souvent celle de liasses de billets qui changent de mains. Ceux qui critiquent cette forme d’aide considèrent par ailleurs que l’argent est plus facile à voler et plus tentant que d’autres types d’aides. Mais rien ne laisse supposer que les transferts en espèces sont plus sujets à la corruption que d’autres programmes de protection sociale. Il existe en effet toujours un risque que les personnes qui ne sont pas admissibles à l’aide, que celle-ci prenne la forme d’argent ou de biens, l’obtiennent quand même par d’autres moyens.

Les transferts d’espèces permettent en réalité de supprimer des intermédiaires, réduisant du même coup les possibilités de corruption.

Mythe 2 : Les transferts d’espèces rendent leurs bénéficiaires paresseux.

Une revue de 165 études réalisée par l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) et couvrant 56 programmes de transferts d’espèces a découvert que dans l’ensemble, ces derniers augmentaient la probabilité qu’un adulte ait un emploi et accroissait le nombre d’heures travaillées par semaine. Le travail des enfants avait aussi tendance à diminuer et la fréquentation scolaire, à augmenter. [

Une évaluation datant de 2015 a découvert que les transferts d’espèces réalisés dans le cadre du Programme Benazir de soutien aux revenus (Benazir Income Support Programme, BISP) – un programme mis en œuvre au Pakistan qui a fait l’objet de critiques dans des articles publiés récemment – avaient seulement réduit la participation des aînés et des personnes malades à la population active. Il s’agit là d’un résultat indéniablement positif.

Toutes les formes d’assistance – l’aide étrangère, mais aussi les prestations sociales offertes sur le territoire du Royaume-Uni – peuvent créer une culture de dépendance. On remarque cependant que la marge de manoeuvre offerte par les programmes d’aide, loin de dissuader les bénéficiaires de travailler, fait disparaître une grande partie des obstacles les empêchant de participer à la population active, comme les coûts de transport ou le temps passé à chercher de la nourriture pour assurer leur subsistance.

Mythe 3 : Les bénéficiaires utilisent l’argent reçu pour s’acheter des cigarettes et de l’alcool.

Les bénéficiaires des transferts d’espèces sont parfois considérés de la même façon que les gagnants à la loterie : on suppose qu’ils dépenseront immédiatement toute leur fortune pour se payer des luxes.

Les données montrent cependant que la grande majorité des gens utilisent intelligemment l’argent qui leur est versé. On observe en effet une augmentation des dépenses alimentaires et des achats de moyens de production, par exemple pour l’agriculture.

Les défenseurs des transferts d’espèces soutiennent que le meilleur moyen d’aider les personnes pauvres et vulnérables est de les laisser déterminer de quoi elles ont besoin et d’abandonner les approches paternalistes qui établissent d’avance leurs besoins.

Les espèces sont aussi mieux adaptées aux besoins changeants. Lorsqu’on distribue des sacs de farine et de riz, par exemple, il faut constamment s’assurer que les bénéficiaires en ont toujours autant besoin et que d’autres denrées ne leur seraient pas plus utiles.

Mythe 4 : Les transferts d’espèces devraient uniquement être utilisés dans les situations d’urgence.

Nombreux sont ceux qui croient que le recours aux transferts d’espèces est seulement justifié dans les situations de vie ou de mort, comme après un tsunami ou dans un pays en guerre. C’est aussi la vision que plusieurs ont de l’aide étrangère en général : on considère en effet souvent les gens dont la pauvreté ne résulte pas d’un événement catastrophique comme moins « méritants ».

Si on laisse de côté la question de savoir qui sont les pauvres « méritants », rien ne permet de justifier la croyance selon laquelle les transferts d’espèces devraient seulement être utilisés dans les situations d’urgence. En fait, les programmes de transferts d’espèces sont nés en Amérique latine dans les années 1990 dans le but d’endiguer la pauvreté sous toutes ses formes. Aujourd’hui, la plupart de ces programmes sont mis en oeuvre à grande échelle et à long terme.

Par comparaison, le recours aux transferts d’espèces dans les contextes d’urgence est récent. Cette forme d’aide s’est cependant révélée essentielle, par exemple en Somalie, où elle a permis d’aider plus de 1,5 million de personnes à survivre et à se remettre de la famine.

Mythe 5 : Les transferts d’espèces représentent un gaspillage de l’argent des contribuables britanniques.

On peut se demander si l’argent consacré à l’aide étrangère serait mieux dépensé sur le territoire national, mais cela est un autre débat. Ce qui ne fait presque aucun doute, c’est que les versements en argent devraient être considérés comme l’une des meilleures formes d’aide. Des centaines d’études ont montré que les transferts d’espèces sont plus efficaces et ont plus d’impact que les autres types d’assistance.

Mais il ne suffit pas de donner de l’argent pour obtenir les effets positifs escomptés. Les conditions dans lesquelles les bénéficiaires peuvent dépenser l’argent reçu doivent leur permettre d’exercer leur libre choix et leur offrir des chances équitables. C’est là qu’interviennent les investissements en lien avec le programme lui-même, par exemple pour améliorer le respect du principe de responsabilité.

Il existe des raisons claires qui justifient le recours à l’aide britannique pour financer la mise en place de programmes de transferts d’espèces comme le BISP, au Pakistan. Et il vaut mieux investir dans la mise sur pied adéquate d’un système afin d’en assurer la survie à long terme et de parvenir, au bout du compte, à éliminer complètement la dépendance envers les contributions étrangères.

Finalement, seulement 5 ou 6 pour cent de toute l’aide humanitaire est distribuée sous la forme de transferts d’espèces, même si leurs effets positifs sur la réduction de la pauvreté, l’éducation, la santé et l’autonomisation des femmes ont été prouvés. Il faudrait donner une plus grande chance à ce type d’aide au lieu de l’écarter pour des motifs politiques.

(PHOTO DE COUVERTURE : En Jordanie, des réfugiés syriens reçoivent de l’argent du Haut Commissariat des Nations Unies grâce à un scan oculaire. Crédit : UNHCR)

gs/ks/ag-gd/amz