L’avenir du pastoralisme

Anthony Morland

Rédacteur du projet

Note de l'auteur

Cet article fait partie d’un projet spécial traitant des conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire et sur les moyens de subsistance des petits paysans au Kenya, au Nigeria, au Sénégal et au Zimbabwe

Dans les zones arides du monde entier, des dizaines de millions de personnes élèvent des animaux domestiqués dans de grands pâturages libres. Les variations climatiques extrêmes obligent ces pasteurs à s’adapter rapidement et à recourir à un vaste éventail de compétences spécialisées. Le changement climatique rend ce mode de vie de plus en plus précaire.

Voici ce qu’il faut savoir sur le pastoralisme :

Qu’est-ce que le pastoralisme ?

Le pastoralisme est un moyen de subsistance. Le revenu et le statut social du pasteur dépendent essentiellement de troupeaux de bêtes paissant dans des pâturages communaux libres où la disponibilité des nutriments et de l’eau varie considérablement dans le temps et l’espace.

En d’autres mots, les pasteurs sont des éleveurs (de vaches, de moutons, de chèvres et de chameaux, surtout, mais aussi de yacks, de chevaux, de lamas, d’alpagas, de rennes et de vigognes) qui se déplacent fréquemment dans des environnements fondamentalement instables.

On appelle « mobilité stratégique » cette caractéristique fondamentale du pastoralisme. Pour un œil novice, les déplacements des pasteurs peuvent sembler n’avoir aucun but ou être faits au hasard. En réalité, ils sont « stratégiques », car ils visent à offrir au troupeau l’herbe ayant la meilleure valeur nutritionnelle disponible dans le but d’améliorer la production et la taille du troupeau.

On parle de « transhumance » quand cette mobilité prend la forme d’allers-retours réguliers entre le même point de départ et la même destination. Le terme « nomadisme » décrit quant à lui les déplacements qui varient en fonction de l’emplacement des meilleures ressources.

Le pastoralisme est donc un système très spécialisé qui exige le soutien d’un réseau social élargi et une connaissance approfondie – développée au fil des siècles – des variations climatiques, des techniques de reproduction et de gestion des troupeaux et des caractéristiques complexes des différentes espèces d’animaux et de plantes.

En termes économiques, le pastoralisme se décrit comme un exercice complexe qui implique l’analyse et la gestion perpétuelles des coûts, des risques et des bénéfices. Mais ce qui est mis à rude épreuve aujourd’hui plus que jamais, c’est la capacité des pasteurs à s’adapter constamment à des circonstances changeantes.

Pourquoi le pastoralisme est-il important ?

Les pasteurs considèrent les variations environnementales comme un atout plutôt que comme un problème (sauf en période de sécheresse). Ils partent en effet du principe que s’ils peuvent se déplacer, il y aura toujours de la bonne herbe à proximité. C’est le principal élément qui distingue le pastoralisme de l’agriculture sédentaire.

Dans les zones arides, le pastoralisme offre généralement une meilleure sécurité alimentaire que l’agriculture. Il permet par ailleurs de produire des protéines comestibles plus efficacement que les systèmes d’élevage intensif.

Les régions pastorales sont souvent sous-estimées, voire ignorées par les gouvernements nationaux. Après la décolonisation des pays africains, dans les années 1960, les politiques de développement se sont surtout inspirées des modèles européens. Elles ont ainsi mis l’accent sur la « modernisation » et la commercialisation de l’agriculture ainsi que sur la privatisation des terres pastorales.

Pourtant, les systèmes pastoraux contribuent souvent fortement aux économies nationales. En plus de fournir de la viande et du lait à des populations urbaines en plein essor, ils sont souvent à l’origine de nombreux emplois dans les secteurs des transports et de l’alimentation, par exemple.

Combien y a-t-il de pasteurs dans le monde ?

Les estimations du nombre de personnes pratiquant le pastoralisme varient considérablement. Selon une étude publiée en 2006 par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), leur nombre s’élève à 120 millions : 50 millions en Afrique subsaharienne, 30 millions au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, 25 millions en Asie centrale, 10 millions en Asie du Sud et 5 millions en Amérique centrale et du Sud. Ces chiffres incluent les pasteurs qui pratiquent aussi la culture (on les appelle les « agropasteurs »).

Peu de temps après la publication de l’étude de la FAO, le Fonds international de développement agricole (FIDA) a dit que leur nombre s’élevait à 200 millions de pasteurs.

D’après une estimation publiée en 2007, au Kenya seulement, 14,1 millions d’animaux sont élevés dans des systèmes de production pastoraux. Cela représente une valeur de 860 millions de dollars.

Pourquoi le pastoralisme est-il menacé ?

Dans de nombreuses régions du monde, les politiques gouvernementales entravent les activités des pasteurs. Un article publié en 2015 par la Revue Migrations Forcées explique par exemple de quelle façon les autorités d’Oman et de la Mongolie « encouragent la sédentarisation ou apportent seulement un appui limité au style de vie mobile coutumier [et] favorisent les industries extractives, sources de recettes fiscales ».

Sheep carcass in Kenya's drought-ravaged Turkana County
Fredrik Lerneryd/IRIN
Au Kenya, la sécheresse a tué environ 500 000 têtes de bétail dans le comté du Turkana seulement.

L’expansion des zones de conservation, la mécanisation de l’agriculture, la mise en place de systèmes d’irrigation et la création de plantations destinées à la production de biocarburants ont également entraîné la diminution de la superficie des terres pastorales.

Selon le cadre stratégique pour le pastoralisme en Afrique, publié en 2010 par l’Union africaine (UA), les zones pastorales représentent environ 40 pour cent de la masse continentale de l’Afrique. Elles sont présentes dans presque tous les pays du continent, surtout dans les zones arides ou semi-arides. Nombre de ces zones ont été négligées au cours de l’histoire et doivent aujourd’hui doivent composer avec des services essentiels limités (routes, marchés, accès à l’eau potable, éducation et soins de santé) ainsi qu’avec des politiques de développement malavisées qui continuent de considérer le pastoralisme comme inefficace, voire dépassé.

Le document met en garde contre les multiples menaces émergentes qui pèsent sur la viabilité de ce moyen de subsistance, notamment « les tendances démographiques, les conflits prolongés, l’accès réduit aux pâturages et à l’eau et, dans certaines régions, le changement climatique ».

« Certaines zones pastorales affichent des niveaux croissants de pauvreté et d’insécurité alimentaire, et les impacts de la sécheresse s’aggravent », poursuit le document.

La sécheresse entraîne l’épuisement de toutes les ressources dont dépendent les pasteurs : l’eau, les pâturages, la santé du bétail, le lait, la viande et les produits des récoltes.

Un reportage réalisé récemment par IRIN montre bien les conséquences de la sécheresse pour les pasteurs. La sécheresse prolongée qui sévit dans le Turkana a en effet tué des centaines de milliers de têtes de bétail en réduisant de façon marquée la disponibilité des pâturages et de l’eau. Plus de 90 pour cent des 1,3 million d’habitants de ce comté kényan vivent dans la pauvreté extrême.

La découverte de pétrole dans la région a par ailleurs entraîné la construction de vastes sites d’exploration qui entravent la mobilité pourtant essentielle des pasteurs locaux.

Quid des conflits ?

Dans certaines zones pastorales du monde, comme dans le « Karamoja Cluster », qui inclut des régions de l’Éthiopie, du Kenya, de l’Ouganda et du Soudan du Sud, les vols de bétail entre les communautés d’éleveurs ne sont pas rares. En l’absence d’un corps de police efficace, la possession de petites armes est aussi courante dans nombre de ces communautés.

Le vol de bétail est une pratique ancrée dans les rites traditionnels de passage ou motivée par le désir d’acquérir des dots ou des « prix de fiancée ». Au cours des dernières années, toutefois, le phénomène a évolué, du moins au Kenya, et la pratique est désormais associée au crime organisé du secteur de la viande et aux violences orchestrées par les politiciens rivaux.

La question de savoir si les conflits liés aux ressources sont provoqués par les sécheresses ou, plus généralement, par le changement climatique fait l’objet de nombreux débats scientifiques. Selon des données recueillies au Kenya, les pasteurs s’affrontent plus souvent pendant les périodes d’abondance que lorsque les ressources se font rares. On peut ainsi supposer que les communautés coopèrent davantage en période de sécheresse. Pendant la saison humide, les animaux sont en meilleure santé et l’herbe est plus riche, et il est dès lors plus facile d’entreprendre avec eux le long trajet de retour depuis le lieu du vol.

Que peut-on espérer pour l’avenir ?

Pour atteindre le premier l’objectif de développement durable (ODD) et éradiquer la pauvreté des dizaines de millions de pasteurs qui vivent partout dans le monde, il faut d’abord que les gouvernements cessent de considérer le pastoralisme comme une pratique archaïque et inefficace et offrir au secteur le soutien politique et économique qui permettrait d’assurer sa viabilité et sa prospérité.

Un article publié en 2013 dans Animal Frontiers exhorte les décideurs à investir dans le secteur pour exploiter le « potentiel inutilisé » du pastoralisme. Ils sont ainsi encouragés à « élaborer et mettre en œuvre des stratégies pour comprendre, consolider et augmenter la contribution actuelle des systèmes pastoraux à la sécurité alimentaire et aux moyens de subsistance, et ce, du niveau local au niveau mondial ».

Si des investissements adéquats ne sont pas faits, « il n’y aura plus que la sécheresse et la faim ici dans 100 ans », a dit à IRIN Peter Ikaru, un gardien de troupeaux du Turkana.

am/ag-gd