Pourquoi l’Irak est-il toujours aussi dangereux ?

BAGDAD, 6 août 2012 (IRIN) - Les analyses de l’évolution de l’état de sécurité en Irak varient considérablement selon la personne à qui l’on s’adresse, le mode de calcul des statistiques et la période étudiée. Une chose est claire cependant : les attentats à la bombe, les assassinats ciblés et les engins explosifs improvisés font toujours partie du quotidien.

Le 23 juillet dernier a été le jour le plus meurtrier en deux ans, avec des attaques coordonnées qui ont fait plus de 100 morts, démontrant ainsi que les groupes d’insurgés n’avaient pas perdu leur capacité de frappe. Un double attentat à la voiture piégée dans la capitale, le 31 juillet, a porté le nombre de morts à 245 pour le mois de juillet seulement, selon les calculs d’Associated Press.

Si les gouvernements américain et irakien affirment que des progrès ont été faits en matière de sécurité ces dernières années, les Nations Unies et les analystes indépendants considèrent quant à eux que la situation s’est stabilisée à un niveau inacceptable de violence, même si l’insécurité se cantonne à des régions plus spécifiques.

Selon les statistiques des Nations Unies (basées sur des sources ouvertes et ne pouvant pas toujours être vérifiées de manière indépendante), le nombre moyen d’incidents par mois a progressivement baissé depuis 2009, mais le nombre de victimes par accident a augmenté. On ne note donc qu’une légère baisse du niveau général de violence. D’autres sources estiment cependant que les attaques sont de moins en moins meurtrières et plus faciles à déjouer, car les insurgés affaiblis ne cherchent plus tant à infliger des pertes massives qu’à simplement manifester leur présence.

Selon Iraq Body Count, une base de données indépendante, le nombre de victimes civiles n’a pas baissé et se maintient à un taux d’environ 4 000 morts par an depuis 2009.

Le retrait des troupes américaines il y a six mois a coupé l’herbe sous le pied de nombreux groupes armés, notamment chiites, dont la raison d’être était de s’opposer à l’occupation. Cela a également entraîné de nouveaux rapports de force dans lesquels les responsables politiques, les milices, les « terroristes » et les pays de la région cherchent à asseoir leur influence.

« L’histoire de l’Irak tourne autour de la lutte entre les Irakiens pour le contrôle du pays, et cette lutte a été différée pendant plusieurs années à cause de la présence des Américains sur le territoire », estime Michael Knights, membre de l’Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient et auteur de plusieurs ouvrages sur l’Irak. Les analystes s’attendent à ce que ce combat continue de faire des remous pendant un certain temps.

Voici quelques-uns des facteurs du conflit en Irak :

Un parlement dysfonctionnel : Le système politique irakien est jeune – il n’est véritablement né qu’après le retrait des États-Unis – et ses acteurs en sont encore à apprendre comment faire fonctionner la démocratie. « Le principal facteur de violence en Irak est le dysfonctionnement du processus politique et la polarisation entre [le premier ministre Nouri] al-Maliki et ses opposants », a dit Joost Hiltermann, analyste de l’Irak pour l’International Crisis Group. Les dirigeants chiites ne savent pas comment rallier les minorités et de nombreuses questions concernant la Constitution, le fédéralisme et le partage du pouvoir et des ressources restent sans réponse. L’incapacité à parvenir à un consensus empêche le gouvernement de réellement avancer. Il ne peut pas fournir les services essentiels à la population (ce qui alimente les frustrations), ni diriger convenablement ses forces de sécurité (qui ne peuvent donc pas faire obstacle aux insurgés). En l’absence de consensus politique concernant la façon de gouverner le pays, les groupes d’insurgés continueront de trouver des raisons de combattre. Comme l’a dit un analyste des Nations Unies : « l’Irak ne pourra pas sortir de cette situation tant que le système politique irakien ne sera pas suffisamment mature. »

Un paysage politique bipolaire : La lutte pour le pouvoir entre les chiites, les sunnites et les Kurdes s’est réduite à une opposition entre les chiites et tous les sunnites, Kurdes compris. « Ce n’est plus [un conflit] ethnique », a commenté l’analyste des Nations Unies, « mais plutôt sectaire ». Les voix en faveur de la réconciliation et de la modération – qui, en 2008, appelaient à ce que les civils des deux bords soient épargnés – se sont tues. La tentative de M. Maliki de destituer ou de faire arrêter des sunnites haut placés dans le gouvernement n’a pas aidé. « L’acrimonie qui règne dans la sphère politique et la violence dans les villes créent un cercle vicieux de déstabilisation : le sang versé sème la méfiance dans les allées du pouvoir et les responsables politiques ont tendance à régler leurs comptes dans la rue par l’intermédiaire d’hommes de confiance », a écrit Ned Parker, membre du Council on Foreign Relations et ancien correspondant du Los Angeles Times en Irak. Ceux qui menacent de révéler au grand jour la corruption des hommes politiques sont eux aussi persécutés.

Des manœuvres d’intimidation préélectorale : Les assassinats ciblés de personnalités de premier plan ont augmenté. La plupart des actes de violence sont liés à des hommes politiques cherchant à garder leur place à l’approche des élections provinciales et nationales, respectivement prévues pour 2013 et 2014. De nombreux responsables politiques ont gardé des liens avec les milices qu’ils dirigeaient pendant la guerre civile et y ont recours au besoin pour intimider leurs opposants et leur barrer la route. Faire exploser un engin de faible puissance devant la maison d’un homme politique peut servir d’avertissement pour l’inciter à renoncer (l’imam et homme politique Moqtada al-Sadr, chef de l’une des principales milices chiites, l’Armée du Mahdi, en a trouvé devant chez lui alors qu’il appelait à un vote de défiance à l’encontre du premier ministre). D’autres attentats ont pour but de faire passer le gouvernement pour incapable ou même d’éliminer un homme politique en fonction pour le remplacer par quelqu’un d’autre. Les milices peuvent aussi aider les hommes politiques à s’assurer des voix. D’après les recherches menées par M. Knights, les violences connaissant la plus forte croissance sont celles de type « intimidation et meurtre », à savoir les tirs rapprochés, les attentats à la voiture piégée, les meurtres à l’arme blanche, la démolition punitive de maisons et l’enlèvement d’enfants.

Moins de renseignements : En se retirant du pays en décembre 2011, les troupes américaines ont emporté avec elles leurs mécanismes de collecte de renseignements. La connaissance des risques sur le terrain est donc fortement réduite. « Les troupes et les chars ne peuvent pas empêcher les terroristes d’agir. Mais les renseignements, oui », a dit Ali Al-Moussawi, conseiller médias du premier ministre. « Nos services de renseignement ne sont pas encore assez forts, ils ne sont pas suffisamment harmonisés ni intégrés ». Les observateurs ne se fient même pas aux chiffres du gouvernement concernant le nombre de victimes. Ils signalent d’ailleurs des preuves d’un soutien non négligeable envers les attentats de la part de personnes bien placées au sein du gouvernement. Nombre d’attentats seraient en effet impossibles sans la collaboration d’agents de sécurité au sein de la police et des services de renseignement.

Une hostilité envers le gouvernement : De nombreux groupes considèrent que le retrait des troupes américaines n’est que le « remplacement d’une force d’occupation par une autre » et ciblent désormais les forces de sécurité irakiennes. Selon M. Knights, les violences entre Irakiens ont augmenté de 15 à 25 pour cent depuis le retrait. Une bonne partie des attentats du 23 juillet dernier visaient les forces du gouvernement irakien. De nombreux analystes, dont Toby Dodge, de l’Institut international d’études stratégiques, estiment que la tentative de centralisation du pouvoir de M. Maliki déstabilise la politique irakienne à tel point que le pays pourrait retomber dans la guerre civile. Les Irakiens décrivent souvent le gouvernement comme « une bande de voleurs » et même les chiites n’ont pas l’impression d’avoir bénéficié des milliards de dollars de revenus du pétrole qui ont afflué dans le pays.

Un sentiment de marginalisation : Les sunnites ne se sentent pas représentés par le gouvernement de Bagdad et le considèrent plutôt comme un allié anti-sunnite de l’Iran. Les habitants des gouvernorats à majorité sunnite comme Diyala et Salaheddine ont du mal à trouver du travail, font l’objet de vagues d’arrestations et sont persécutés par les forces de sécurité. La deuxième « débaathification » des institutions gouvernementales réalisée l’année dernière n’a fait qu’aggraver la situation. « Les sunnites se sentent aussi assiégés que jamais », a dit M. Knights. Ils se plaignent de l’intrusion du gouvernement central dans les affaires locales et revendiquent de plus en plus une autonomie régionale. Ce sentiment de marginalisation – auquel s’ajoute un taux de chômage élevé chez les jeunes – constitue un terreau fertile pour le recrutement d’insurgés ou, du moins, favorise la tolérance envers les activités extrémistes qui s’y déroulent. Les groupes d’insurgés ont changé leur message. Selon M. Knights, ils n’ont plus recours à des arguments antiaméricains, mais attaquent plutôt le gouvernement, qu’ils décrivent comme une bande de « larbins pro-Iran dirigés par des chiites [...] [dont l’objectif est de] démembrer l’Irak et de chasser les Arabes de chez eux ». De nombreux membres de la Sahwa – un mouvement tribal sunnite dont le nom signifie « réveil » en arabe et qui a cessé de combattre les troupes américaines en 2006 pour s’allier avec eux dans la lutte contre Al-Qaida – ont depuis rejoint les insurgés.

Or, une grande partie du mécontentement qui alimente le feu des insurgés en Irak est très localisée. « C’est de la vengeance », a dit M. Hiltermann. « De la vengeance parce que mon frère est en prison ; de la vengeance parce que je n’ai pas de travail, car le secteur public est dominé par les chiites ; de la vengeance parce que j’ai été humilié à un poste de contrôle ». Ce sentiment de marginalisation est à l’origine de [la création de] sections d’Al-Qaida très localisés qui agissent en coordination, mais n’ont pas d’idéologie globale commune. « C’est principalement réactionnel. C’est très terre-à-terre », a commenté M. Hiltermann.

Un contrôle territorial : Selon les analystes, Al-Qaida en Irak (AQI), le principal groupe rebelle sunnite, semble ressurgir après le retrait des troupes américaines. Son chef de file, Abou Bakr al-Baghdadi, avait promis une nouvelle offensive la veille des attentats du 23 juillet. Mais dans quel but ? AQI a déclaré son intention de créer un califat islamique en Irak – une chimère selon la plupart des analystes. La tentative de créer des fiefs sunnites relativement autonomes par rapport à Bagdad est plus réaliste, mais est encore loin de se réaliser. Les combattants liés à Al-Qaida sont plus que tout motivés par le désir de reprendre les territoires et le contrôle perdus lors du renforcement des troupes américaines et du printemps arabe. « Ils veulent créer la confusion et espèrent accroître leur influence grâce à cette confusion, ne serait-ce que pour redonner le pouvoir aux sunnites et ‘chasser les Iraniens’ », a expliqué M. Hiltermann.

Le gouvernorat d’Anbar, l’une des régions où Al-Qaida est le plus actif, est riche en réserves non exploitées de pétrole et de gaz naturel. Le contrôle d’Anbar offrirait aux insurgés sunnites une base à partir de laquelle ils pourraient soutenir l’opposition armée en Syrie, ce qui est déjà le cas selon de nombreux analystes. La chute du gouvernement syrien actuel, dirigé par une branche du chiisme, laisserait probablement la place à un gouvernement sunnite. Cela alimente l’idée d’un nouveau « croissant sunnite », qui s’étendrait entre la Syrie et les gouvernorats d’Anbar, de Diyala et de Salaheddine. Certains coins du désert servent déjà de refuge aux rebelles. De la même manière, dans des villes comme Mossoul, la faiblesse des forces de maintien de l’ordre permet aux insurgés d’agir plus librement.

Des comportements sectaires : L’État islamique d’Irak,le bras politique d’Al-Qaida en Irak, considère le chiisme comme un schisme théologique au sein de l’Islam, faisant des chiites des mécréants et donc une cible légitime. Ainsi, chaque année, des pèlerins chiites sont attaqués, tout comme les « communautés mixtes », afin de décourager toute harmonie interconfessionnelle. Les plus sarcastiques affirment que les groupes sunnites ont adopté un discours sectaire depuis que le retrait des États-Unis a fait perdre tout son sens à leur cri de ralliement antiaméricain. Le sectarisme découle néanmoins en partie du sentiment que l’Iran chiite a pris le contrôle de l’Irak : « On assiste à une tentative évidente d’attiser les tensions interconfessionnelles », a dit M. Knights, « non pas parce qu’Al-Qaida en Irak veut déclencher une guerre civile religieuse, mais parce que [ses membres] pensent qu’une telle guerre existe déjà depuis des années et que, quoi qu’ils fassent, les chiites continueront de dominer et de persécuter les sunnites ». Le sectarisme ne peut cependant pas être considéré comme une cause isolée. Les attentats contre les chiites du gouvernement sont également liés au fait que ce dernier est perçu comme une dictature. Les attaques contre les pèlerins chiites sont peut-être aussi une façon de porter le discrédit sur le gouvernement en faisant en sorte qu’il paraisse incapable de protéger les siens. Il est facile pour les hommes politiques de jouer la carte du sectarisme afin de conserver le pouvoir.

Un marchandage politique et des règlements de comptes locaux : Si une bonne partie des attentats est plus ou moins attribuée à Al-Qaida, la dynamique est bien plus complexe, locale et se décline sur plusieurs niveaux. Les violences entre sunnites et entre chiites ne sont pas rares. Dans des endroits comme Mossoul, qui reste l’une des villes les plus dangereuses d’Irak, les considérations politiques tribales entrent autant en ligne de compte que l’opposition au gouvernement central.

Dans le sud de l’Irak, plusieurs milices et factions politiques chiites – dont Asaib Ahl al-Haq, l’Armée du Mahdi, les brigades Badr et le parti Dawa de M. Maliki – se disputent le contrôle de plusieurs organes de sécurité, d’importantes formations militaires irakiennes et de certaines régions, conduisant parfois à de petites escarmouches. Au lieu de viser des symboles nationaux de premier plan, « la plupart des attentats à la voiture piégée sont désormais dirigés contre des Irakiens engagés dans la politique locale et exécutés par des cellules terroristes géographiquement proches. Les insurgés concentrent désormais directement leur action sur la lutte pour le contrôle des forces de police de quartier, des conseils de sous-district, des tribunaux de districts ou des zones ayant une importance cruciale à l’échelle locale », a dit M. Knights. « Le caractère létal des attentats est secondaire. Ce qui importe le plus pour ces groupes, c’est de montrer leur importance et de s’assurer une place dans la hiérarchie des mouvements activistes [qui s’est créée] après le retrait des États-Unis, ainsi que d’attirer les financements. »

Les règlements de comptes, héritage de la guerre civile, sont également un facteur de violence. Les sunnites de la Sahwa qui ont collaboré avec les troupes américaines pour lutter contre Al-Qaida sont maintenant exposés à des représailles. Les chiites – et leurs partis – qui ont subi des persécutions par le passé cherchent toujours à se venger. Il peut s’agir par exemple de quelqu’un faisant soi-même justice pour la mort de son voisin.

La Syrie : Le gouvernement irakien soutient que la violence dans le pays est accentuée par la crise en Syrie. M. Moussawi, du cabinet du premier ministre, et l’analyste irakien Hadee Jalu Maree estiment que l’ouverture des frontières, un environnement accueillant et anarchique favorable aux groupes armés et la protection de l’Armée syrienne libre permettent à Al-Qaida et à d’autres groupes de se déplacer plus librement et de planifier et exécuter des attaques contre l’Irak depuis la Syrie. Selon de nombreux analystes, la tendance est plutôt inverse : les jihadistes quittent l’Irak pour combattre le gouvernement syrien, ce qui rend plutôt l’Irak plus sûr.

Tout le monde semble s’inquiéter de l’impact qu’aura sur l’Irak le retour massif de ces combattants, encouragés par un gouvernement syrien probablement dominé par les sunnites et plus enclin à recourir à Al-Qaida en Irak pour servir ses desseins. « Cela pourrait entraîner une recrudescence de la rébellion », a dit un autre analyste des Nations Unies.

Le conflit arabo-kurde : Les escarmouches se poursuivent dans les zones contestées se trouvant à la frontière entre le Kurdistan irakien et les zones arabes contrôlées par le gouvernement central. La JRTN (l’Armée des hommes de la Naqshbandiyya), un groupe rebelle sunnite composé d’anciens baathistes, est toujours active le long de la ligne de démarcation que la poussée militaire américaine n’a jamais vraiment réussi à atteindre. Alors que la tension monte entre Bagdad et Erbil, la capitale du Kurdistan, au sujet des revenus du pétrole et du partage du pouvoir, des groupes comme la JRTN profitent de la situation. Mais ces escarmouches ont peu de chance de se transformer en conflit généralisé. Les deux camps ont trop à perdre.

Les crimes : L’insécurité faisant fuir les investisseurs et près du quart de la population vivant dans la pauvreté, les enlèvements à motif financier sont en augmentation, selon l’Unité d’information et d’analyse interagences des Nations Unies. À Mossoul et le long de la frontière syrienne, la violence est liée au crime organisé, à la contrebande et au racket de protection. Les conflits personnels ou entre entrepreneurs contribuent également à cette situation.

ha/oa/cb-gd/ag/amz