MSF se retire du Sommet humanitaire mondial

Ben Parker

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Selon les Nations Unies, quelque 6 000 personnes devraient participer à la conférence humanitaire historique qui se tiendra à Istanbul à la fin du mois. Mais un participant important vient de jeter l’éponge.

« Nous n’avons plus aucun espoir de voir le SHM aborder la question des lacunes de l’assistance humanitaire » - déclaration de MSF 

L’organisation médicale internationale Médecins Sans Frontières (MSF) a annoncé aujourd’hui qu’elle ne participerait pas au Sommet humanitaire mondial. C’est « avec une grande déception » que MSF a déclaré qu’elle ne serait pas présente à la conférence, après des mois de discussions préparatoires. MSF craint que les principaux responsables de la forte augmentation des besoins humanitaires – les gouvernements – ne soient épargnés lors de la conférence. Le sommet a fait fausse route et « n’offre plus qu’un simulacre de bonnes intentions », selon MSF.

Herve Verhoosel, porte-parole d’OCHA, l’agence de coordination de l’aide d’urgence des Nations Unies, a dit à IRIN que cette décision était « décevante », car MSF a « une voix forte et crédible ».

Vickie Hawkins, directrice générale de MSF au Royaume-Uni, a dit à IRIN : « Cela ne veut pas dire que MSF se désengage du système international ». Elle a affirmé que MSF continuerait de participer à de nombreux forums internationaux, du Conseil de sécurité des Nations Unies au G7. Mais elle soutient que « la composante humanitaire du Sommet humanitaire mondial souffre d’un manque d’orientation ».

Un analyste principal en politique humanitaire qui a demandé à garder l’anonymat a dit à IRIN que le sommet suscitait « beaucoup de scepticisme », et que le retrait de MSF – une « boussole morale » – remettait d’autant plus en question l’utilité de l’événement.

Joanne Liu (MSF) and Peter Maurer (ICRC) at the UN

Selon MSF, la capacité opérationnelle de réponse aux situations d’urgence est insuffisante, notamment dans les situations de conflit et d’épidémie, et le versement des financements des bailleurs obéit trop souvent à des considérations politiques et sécuritaires. Evoquant l’épidémie d’Ebola, la situation au Soudan du Sud et en République centrafricaine, Mme Hawkins a parlé « d’un véritable échec du système humanitaire… Nous pensons que le SHM n’abordera pas ces questions ».

Principes humanitaires

Selon MSF, le sommet n’aborde pas la problématique du mécanisme de réponse, y compris la réforme des Nations Unies, et, tout comme le principal document de référence des Nations Unies, il menace « de dissoudre l’assistance humanitaire dans des programmes plus vastes de développement, de construction de la paix et des programmes politiques ». Le Sommet humanitaire mondial consacre une partie importante de son programme à la prévention des crises et à la réduction des besoins ; l’objectif est d’endiguer la « demande » d’aide d’urgence. Mais, par définition, le besoin d’aide d’urgence survient en cas d’échec de la prévention, expliquent les observateurs. Un ancien collaborateur de haut rang de MSF a dit : « On peut demander à des pompiers d’éteindre un incendie. Mais on ne peut pas leur demander de construire des logements abordables ».

« On peut demander à des pompiers d’éteindre un incendie. Mais on ne peut pas leur demander de construire des logements abordables »

Il a ajouté : « Je pense que c’est dommage, car MSF est une des rares organisations qui aurait pu défendre l’action humanitaire ».

La nature exceptionnelle de la réponse humanitaire, distincte du « développement », nécessite une défense rigoureuse, selon MSF. Bon nombre d’ONG [organisation non gouvernementale] travaillent dans les secteurs du développement et de l’urgence. MSF joue un rôle plus restreint, en répondant aux besoins médicaux dans les situations de crise. Elle met l’accent sur les principes humanitaires d’impartialité, d’indépendance et de neutralité dans la lignée générale du mouvement de la Croix-Rouge. Mme Hawkins a dit que « l’utilisation abondante » du terme humanitaire n’a été d’aucune aide. Elle a affirmé qu’il y avait une tension inhérente entre la nature politique du développement et les impératifs humanitaires, et qu’il faudrait les séparer.

MSF est connue pour avoir un goût du risque plus prononcé que bon nombre d’autres organisations. Elle intervient fréquemment dans des zones considérées comme trop dangereuses par les autres agences d’aide humanitaire. A plusieurs reprises, elle s’est retirée d’un lieu par principe. Elle participe de manière sélective aux mécanismes de coordination. Le sommet, tel qu’il est présenté, ne donnerait à MSF « que peu d’incitations à faire évoluer son attitude (peu coopérative) », a écrit l’analyste humanitaire. 

Dossier : le Sommet humanitaire mondial

L’ancien collaborateur de MSF a ajouté, « Je ne pense pas que ce soit ‘un caprice’ ; je pense que MSF a désespérément peur de se retrouver toute seule pour répondre à des besoins qui la dépassent ».

Tables rondes et engagements

MSF pense que l’appel à l’engagement lancé à tous les participants, des petites ONG aux superpuissances, met « tout le monde sur le même plan » et ne prend pas en compte les responsabilités spécifiques des Etats en matière de respect et de mise en œuvre du droit humanitaire international.

Ce sommet, le premier en son genre, débutera le 23 mai, après trois années de consultations. Il arrive à un moment où l’on enregistre des besoins humanitaires extrêmement élevés, de très graves violations du droit international humanitaire, et à un moment où beaucoup s’accordent à dire que les systèmes et le financement de l’aide d’urgence ont besoin de profondes réformes.

Stephen O’Brien, directeur d’OCHA, a dit cette semaine à des journalistes que 80 pays avaient confirmé leur participation et que 45 de ces pays seraient représentés par leur chef d’Etat ou de gouvernement. Il a refusé de fournir davantage de détails. L’organisation des Nations Unies compte 193 membres, certains se sont donc interrogés sur un manque d’enthousiasme. M. O’Brien a répliqué que les chiffres étaient « très encourageants » pour l’instant. 

Les Nations Unies ont réalisé une vidéo promotionnelle mettant en scène des célébrités ainsi qu’une campagne diffusée sur les réseaux sociaux afin de mobiliser l’opinion publique et de l’inciter à maintenir la pression sur leurs dirigeants politiques pour qu’ils participent au sommet et qu’ils prennent des engagements. Cet appel à l’action est accompagné d’un slogan : « demandez à votre représentant de prendre des engagements maintenant » (ask your leader to commit to action now).

Le programme de la conférence est élaboré. OCHA a indiqué qu’il y aurait sept « tables rondes », 15 sessions spéciales, 110 évènements parallèles ainsi qu’un espace d’exposition. M. O’Brien a refusé de chiffrer le coût total de l’organisation du sommet, mais il a mis en avant la contribution généreuse de la Turquie, pays organisateur. Le budget formel d’OCHA pour 2016 prévoit l’allocation d’une somme de 700 000 dollars pour le processus, mais cela ne représente qu’une infime partie du coût total.

Plusieurs sources ont laissé entendre à IRIN que les discussions sur la simplification des flux financiers, baptisée la « grande négociation », pourraient être l’un des résultats les plus importants. Les principaux bailleurs de fonds et agences d’aide humanitaire pourraient s’entendre sur la manière dont ils comptent « changer de comportement au cours des années à venir » et ce serait grâce au sommet, a dit Dhananjayan Sriskandarajah, secrétaire général de CIVICUS, une alliance mondiale qui rassemble des groupes de la société civile. M. Sriskandarajah s’est dit « assez confiant » quant au fait que la grande négociation serait « l’un des points intéressants » du sommet.

Le format inhabituel du sommet fait sa force et sa faiblesse à la fois. Les personnes affectées par les catastrophes, les ONG du Sud, le secteur privé et d’autres groupes non-gouvernementaux ont eu davantage d’occasions que d’habitude de se faire entendre. D’un autre côté, sans le poids juridique d’un processus intergouvernemental comme les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) ou l’accord relatif au changement climatique signé l’année dernière, il a « presque fallu y traîner » les Etats membres, a dit M. Sriskandarajah. Il n’y a pas de mécanisme garantissant la mise en œuvre des engagements, et même des « engagements vagues », a souligné Mme Hawkins.

« Exténuant »

Les ONG contactées par IRIN ont dit qu’elles comptaient profiter de cette rare occasion et poursuivre leurs objectifs jusqu’au sommet d’Istanbul et au-delà, tout en ayant des attentes limitées. Bon nombre d’entre elles ont déjà investi beaucoup de temps et d’efforts, et il est peu probable qu’elles quittent le navire maintenant.

Nan Buzard, directrice générale du Conseil international des agences bénévoles (ICVA), un réseau regroupant des ONG, a dit que « le message [envoyé par MSF en se retirant] ne peut pas être ignoré », mais qu’elle elle doutait que cette décision « entraîne un exode ». Il y a des « idées, des interprétations et des expériences très, très différentes sur ce qu’est ‘l’humanitaire’ », a-t-elle dit. « Est-ce que [le sommet] changera quelque chose pour les personnes que nous prétendons vouloir aider, dont la situation nous préoccupe et grâce à qui nous sommes payés ? Raison de plus de faire pression pour qu’il y ait un changement ».

De Washington D.C., Patricia McIlreavy, vice-présidente en charge des pratiques et des politiques humanitaires pour l’ONG américaine InterAction, a dit que les membres avaient des perspectives et des espoirs différents en ce qui concerne le sommet. Elle a dit : « Je pense qu’il y a un manque de gestion des attentes en général…je ne pense pas que l’objectif soit très clair ». Le processus du sommet a cependant aidé les membres d’InterAction à se concentrer sur « ce qu’il faut faire différemment », a dit Mme McIlreavy.  « Nous arrivons avec des engagements clairs … est-ce le cas de tout le monde ? ». Elle a ajouté : « notre approche est de… prendre ce que nous pouvons obtenir et de réfléchir à ce que l’on peut faire avec ça ». 

« notre approche est de… prendre ce que nous pouvons obtenir et de réfléchir à ce que l’on peut faire avec ça »

 

L’organisation du sommet, qui n’a pas encore les détails exacts concernant les participants ou les intervenants à peine un mois avant son lancement, a été décrite par plusieurs sources issues d’ONG comme étant préparée « au dernier moment » et « exténuante ». En coulisses, plusieurs sources ont dit à IRIN qu’elles se positionnaient encore pour pouvoir prendre la parole, et que l’on ne savait pas encore quelles personnes auraient accès à quelles zones lors de la conférence.

David Griffiths, responsable du bureau du secrétaire général d’Amnesty International, a dit à IRIN qu’ils espéraient confirmer leur rôle et obtenir un temps de parole pour leur représentant, Salil Shetty. « Nous avons encore quelques questions concernant les aboutissements du sommet sur les actions », a dit M. Griffiths. « Nous sommes conscients de ces insuffisances … mais nous voyons l’impact dévastateur des conflits dans tellement de régions …. Il est important que l’on pose les vraies questions sur le système humanitaire et sa mise en œuvre ».

« Au bout du compte, les ONG espèrent sûrement que cela entraînera des changements en matière de fourniture de la protection et de l’aide, et je pense que l’on ne sait pas encore à quoi s’attendre », a dit Mme Buzard de l’ICVA.

bp/ag-mg/amz