Lutte contre la hausse vertigineuse des prix des denrées alimentaires

Alors que les prix des denrées de première nécessité ne cessent d’augmenter en Asie centrale, le gouvernement du Kazakhstan – principal fournisseur de céréales de la région – a décidé de contrôler ses exportations et de lutter contre la hausse des prix pratiqués à l’échelle nationale ; une mesure qui laisse penser que les pays voisins devront se battre pour couvrir leurs besoins en denrées alimentaires de base cet hiver.

Selon les experts du secteur, étant donné la pénurie céréalière observée sur le marché international et la hausse vertigineuse des prix qui en découle, le Kazakhstan ne pouvait pas être épargné par les effets de cette situation économique.

« [La hausse des prix] s’explique par le simple fait que les mécanismes du marché fonctionnent au Kazakhstan », a expliqué à IRIN Yevgeniy Gan, président du syndicat des meuniers et des boulangers du Kazakhstan, à Astana, la capitale, le 17 septembre.

« Le Kazakhstan, en tant que puissance céréalière, fait partie du marché mondial ».

Au cours d’une tournée dans les exploitations de blé du nord du Kazakhstan, alors que la récolte de blé battait son plein, le président Nursultan Nazarbayev a indiqué que les hausses de prix s’inscrivaient dans une logique économique et s’est félicité de la bonne récolte de cette année.

« La récolte n’est pas encore terminée et 16,5 millions de tonnes [de blé] ont déjà été engrangées ; notre production moyenne nationale est supérieure de 2,5 quintaux à l’hectare, par rapport à l’année dernière », a fait remarquer M. Nazarbayev à Kostanay, le 14 septembre.

Le gouvernement a exclu les risques de pénurie de céréales au Kazakhstan, la récolte étant estimée cette année entre 19 et 20 millions de tonnes métriques.

« Cela suffit à satisfaire la demande nationale et à couvrir les exportations », a affirmé le vice-ministre de l’Agriculture, Akylbek Kurishbayev, devant le Parlement kazakh, le 12 septembre. Près de neuf millions de tonnes sont réservées à l’exportation.

Pour lutter contre la hausse des prix, au niveau national, le Kazakhstan a mis en place dans les différentes régions du pays des caisses de stabilisation pour acheter et gérer des réserves de céréales et les autorités locales ont reçu l’ordre de contrôler les prix.

Certains négociants accusent les intermédiaires de gonfler artificiellement les prix. « Les hommes d’affaires ont augmenté les prix pour pouvoir se remplir les poches », a souligné un vendeur de farine du grand marché d’Almaty, la capitale commerciale du Kazakhstan.

Au marché, le kilogramme de farine se vend entre 65 et 80 cents américains, alors que le pain coûte entre 40 et 60 cents la pièce. Selon le Conseil national de la statistique, le prix à la consommation du pain et des produits céréaliers a augmenté de près de 10 pour cent en glissement annuel, au mois d’août ; quant aux prix du pain et de la farine, ils affichent une hausse d’environ 14 pour cent.

Le Kazakhstan devant la concurrence 


Photo: ReliefWeb
Carte du Kazakhstan et des pays environnants

Alors que le marché international est confronté à une pénurie de céréales – due aux mauvaises récoltes dans certains pays producteurs de céréales, à la demande accrue en produits alimentaires et à l’essor de l’industrie des biocarburants - le Kazakhstan a devancé ses principaux concurrents que sont l’Union européenne et la Turquie pour s’élever, en 2007, au rang de premier exportateur mondial de farine, selon le ministère de l’Agriculture.

Selon plusieurs articles de presse, les cours mondiaux du blé ont doublé au cours des 12 derniers mois en raison de la pénurie et des mauvaises récoltes.

Au cours des huit premiers mois de l’année 2007, le volume total des exportations de farine du Kazakhstan s’élevait à 975 000 tonnes, soit une augmentation de plus de 50 pour cent en glissement annuel. Les exportations de farine ont presque quadruplé depuis 2002, avec plus d’un million de tonnes exportées en 2006.

Pour M. Nazarbayev, l’augmentation du prix des céréales à l’exportation bénéficiera à l’agriculture du Kazakhstan.

« Les pays voisins connaissent actuellement des pénuries de céréales ; il faut donc tout mettre en œuvre pour s’assurer que nos agriculteurs s’en sortent bien cette année en vendant le blé au [prix] le plus avantageux […] Il faut également que cet argent serve à financer le renouvellement du matériel agricole et à moderniser la production », a-t-il ajouté.

Les effets commencent à se faire ressentir

Les Etats de la région dépendant des exportations de céréales du Kazakhstan commencent à ressentir les effets de l’augmentation des prix.

Ainsi, des manifestations sporadiques ont été signalées en Ouzbékistan, et les gouvernements des autres Etats voisins ont pris des mesures pour tenter d’endiguer la spirale inflationniste.

« Le Tadjikistan et le Kirghizistan sont plus exposés aux manifestations publiques parce que c’est dans ces deux pays que l’augmentation du prix du pain a été la plus forte, après la hausse des coûts des céréales importées du Kazakhstan et de la Russie »

Au Kirghizistan, par exemple, le prix du pain aurait augmenté de 50 pour cent au cours des derniers mois. Pour stabiliser les prix, les autorités ont créé un conseil national de la sécurité alimentaire et accordé des avantages fiscaux aux petites entreprises commercialisant des produits de boulangerie.

Autre signe indicateur des effets de la flambée des prix des denrées alimentaires sur l’économie du pays, le gouvernement a revu à la hausse ses prévisions, tablant sur un taux d’inflation annuel de neuf pour cent, au lieu des cinq ou six pour cent initialement prévus.

Le Kirghizistan dépend de plus en plus des exportations de céréales pour couvrir ses besoins, sa production nationale ayant chuté de 20 pour cent, depuis l’année 2000.

Quant au Tadjikistan, il subit lui aussi les contrecoups de la fluctuation des prix : le prix du pain a plus que doublé au cours des derniers mois, indique la presse locale. Pour tenter de stabiliser les prix, le gouvernement a pris un train de mesures, dont des réductions d’impôts pour les importateurs de blé et des sanctions à l’encontre des commerçants qui gonfleraient artificiellement les prix.

Le Tadjikistan – qui importe 60 pour cent de ses besoins en céréales – cherche à acheter 150 000 tonnes de farine au Kazakhstan.

Outre la hausse des prix pratiqués à l’échelle nationale, qui constitue une préoccupation nationale, le gouvernement du Kazakhstan a décidé de contrôler les exportations de céréales en introduisant un système de licences. L’application de cette mesure a ralenti les exportations et les Etats voisins en ont pâti.

« Le problème de la pénurie de céréales est peut-être exacerbé par le fait que le Kazakhstan a imposé un système de licences aux exportateurs de céréales, ce qui va compliquer les choses pour [les Etats voisins] et probablement entraîner une nouvelle augmentation des prix », a expliqué à IRIN Maria Disenova, analyste à l’Institut de stratégies économiques d’Asie centrale d’Almaty.

Les pays pauvres, plus vulnérables

L’Asie centrale dépendant des approvisionnements du Kazakhstan, les populations pauvres sont plus vulnérables aux fluctuations des cours.

Pays producteur de pétrole, le Kazakhstan – dont le produit intérieur brut (PIB) par habitant était de 5 100 dollars fin 2006, selon le ministère de l’Economie – est mieux placé pour faire face à la situation, les autres Etats étant plus vulnérables. Au Tadjikistan, par exemple, environ 64 pour cent de la population vit en deçà du seuil de pauvreté, contre quelque 30 pour cent en Ouzbékistan et 40 pour cent au Kirghizistan.

Selon certains analystes, les manifestations publiques semblables à celles qui ont eu lieu ces dernières semaines en Ouzbékistan pourraient déborder sur d’autres Etats.

« Le Tadjikistan et le Kirghizistan sont plus exposés aux manifestations publiques parce que c’est dans ces deux pays que l’augmentation du prix du pain a été la plus forte, après la hausse des coûts des céréales importées du Kazakhstan et de la Russie », a fait remarquer Mme Disenova. « Ce sont aussi les pays les plus pauvres, dont les moyens d’action sont trop limités pour pouvoir résoudre le problème ; à moins que le Kazakhstan ne leur offre son aide ».

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