Les soins de santé, gratuits ou payants ?

Le ministère ivoirien de la Santé révise à l’heure actuelle sa politique de soins de santé payants, en tenant compte des recommandations de plusieurs agences des Nations Unies, d’organisations humanitaires et d’autres experts sur les changements potentiels à apporter au système de santé ivoirien, vieux de 10 ans.

Ces démarches surviennent à l’heure où les organisations humanitaires exercent des pressions sur le gouvernement en faveur d’un système de soins gratuit, au moins pour certains groupes de population à risque.

Le gouvernement « évalue à l’heure actuelle le système de recouvrement des frais de santé, en vigueur depuis 1996, pour déterminer ce qui a été efficace et ce qui ne l’a pas été », a expliqué à IRIN N’da K. Siméon, directeur de communication du ministère de l’Hygiène et de la Santé publiques. Selon lui, toutefois, cette évaluation n’est pas liée au débat sur les mérites des soins de santé gratuits, qui agite la Côte d’Ivoire ; il serait simplement temps pour le gouvernement de dresser le bilan d’une politique appliquée depuis plus de dix ans.

Dans le monde, les experts de la santé débattent depuis longtemps des mérites d’un système de santé gratuit ; pour certains partisans du concept, les frais médicaux empêchent de nombreuses personnes d’avoir accès aux services de santé de base. Quant aux critiques, ils affirment qu’imposer des frais aux patients permet d’encourager la participation des communautés au système de santé et s’avère indispensable à l’entretien du personnel et des infrastructures qui composent le système de santé publique.

Le ministère ivoirien de la Santé a invité des représentants de plusieurs agences des Nations Unies et d’organisations non-gouvernementales, ainsi que d’autres experts, à une rencontre qui se tiendra du 27 au 29 août pour entendre leurs recommandations et étudier la question, a expliqué M. Siméon. Cette conférence doit faire intervenir des responsables médicaux des quatre coins du pays.

L’objet de ce séminaire sera, entre autres, de « dresser le bilan » de la politique de recouvrement des coûts des actes de santé en Côte d’Ivoire et « d’engager une réflexion sur les opportunités de révision de l’échelle tarifaire applicable aux services de santé », selon un document publié par le ministère de la Santé, obtenu par IRIN, et qui présente l’ordre du jour de la rencontre.

« On a constaté un certain dysfonctionnement dans la mise en œuvre de la politique de recouvrement des coûts des actes de santé » – notamment une incohérence des tarifs appliqués et des problèmes d’approvisionnement en matériel médical dans certains centres de santé, peut-on lire dans le document. Toujours selon le document, certaines communautés « estiment que les soins qui leur sont prodigués sont trop coûteux ».

Intervention des organisations humanitaires

L’évaluation réalisée par le ministère de la Santé intervient à u moment où les travailleurs humanitaires tentent de convaincre le gouvernement de mettre en place un système de santé gratuit, au moins pour quelques groupes vulnérables tels que les enfants en deçà d’un certain âge ou les personnes atteintes de malnutrition.

Peu habituée aux crises humanitaires, la Côte d’Ivoire a vu les organisations humanitaires affluer sur son territoire après la rébellion et la courte guerre civile de 2002-03. Aujourd’hui, tandis que le pays se dirige lentement vers la paix, les autorités s’efforcent de dynamiser les infrastructures éducatives et sanitaires, notamment dans le nord et l’ouest, une tâche rendue d’autant plus complexe par l’exode des employés de l’Etat vers le sud – alors sous contrôle des forces gouvernementales, le nord étant occupé par les forces rebelles.


Photo: Nancy Palus/IRIN
Une mère et son enfant dans un centre nutritionnel, au nord-ouest de la Côte d'Ivoire

Le débat sur la gratuité des soins de santé a été mis au premier plan cette année lorsque Médecins sans frontières (MSF) a mis fin à ses opérations dans les hôpitaux publics de Bouaké et de Man, où l’organisation fournissait des services de santé gratuits depuis environ quatre ans. L’organisation a expliqué dans un rapport interne publié récemment qu’elle espérait que le ministère ivoirien de la Santé et les donateurs externes continueraient de soutenir les centres de santé publics « [dans l’intérêt] d’une population encore très touchée par la crise ».

Dans les hôpitaux de Bouaké et de Man, où MSF a opéré respectivement jusqu’en mai et en juillet, les services de santé sont encore dispensés gratuitement, dans l’attente d’une décision du ministère de la Santé. Le gouvernement ne peut imposer de « rupture brutale » aux communautés qui se sont habituées à obtenir des soins gratuitement, selon M. Siméon, du ministère de la Santé.

La gratuité pour certains groupes de population

L’organisation britannique Save the Children (SC-UK), qui fournit des médicaments gratuits aux enfants de moins de cinq ans et aux femmes enceintes dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, fait également partie des organismes qui prévoient d’intervenir dans l’élaboration de la politique publique en matière de coût des actes de santé.

« Nous pensons, de manière générale, que les soins de santé devraient être gratuits au point d’accès », a expliqué à IRIN Heather Kerr, directrice nationale de SC-UK. « Nous voudrions que cela soit le cas pour tout le monde », a-t-elle poursuivi, ajoutant que puisque le gouvernement ivoirien ne semblait pas prêt à opérer ce changement global, SC-UK exercerait sans doute des pressions en faveur d’une gratuité des soins pour certains groupes de population. « Nous devons trouver un groupe ou une région cible – mais il est difficile [à l’heure actuelle, en Côte d’Ivoire] de déterminer qui est vulnérable ».

Les groupes de population vulnérables, que les agences des Nations Unies souhaiteraient voir bénéficier de la gratuité des soins de santé, sont ceux qui souffrent de malnutrition, selon Chouahibou Nchamoun, spécialiste en nutrition du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) en Côte d'Ivoire. L’UNICEF adhère à la politique publique et ne prend pas position en matière de recouvrement des coûts des actes de santé dans le pays ; l’agence s’est toutefois jointe à l’Organisation mondiale de la santé et au Programme alimentaire mondial pour formuler une recommandation commune en faveur de soins de santé gratuits pour les personnes atteintes de « malnutrition aiguë sévère », selon M. Nchamoun.

La Banque mondiale, qui finance plusieurs programmes de reprise et de développement en Côte d'Ivoire, dit être disposée à soutenir un système de services de santé gratuit. « La Banque mondiale pense que les populations pauvres ne devraient pas avoir à payer pour bénéficier de services de santé de base », selon Phil Hay, porte-parole du département de développement humain de la Banque mondiale, à Washington D.C. « En fin de compte, il revient aux gouvernements des pays en voie de développement de déterminer leurs propres politiques financières en matière de soins de santé ; toutefois, la Banque est prête à aider les gouvernements qui décident effectivement de supprimer les coûts des actes de santé imposés aux usagers, pour leur permettre de trouver d’autres sources de revenu et de compenser ainsi les pertes financières qu’engendre la suppression de ces frais ».

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