Des poches de pénurie alimentaire en période d'abondance

La zone sahélienne de l’Afrique de l’Ouest a enregistré l’année dernière sa meilleure saison agricole, mais des poches de pénurie alimentaire apparaissent déjà dans la plupart des pays de la sous-région.

De l’avis de certains experts, cette pénurie alimentaire pourrait se généraliser et survenir plus tôt que d’habitude.

Plus de 15 millions de tonnes de céréales ont été produites dans la région du Sahel pendant la saison agricole 2006-2007, soit deux millions de tonnes de plus qu’il n’en faut pour nourrir les 50 millions d’habitants que compte la région, d’après les chiffres transmis lundi par le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

En cumulant la production du Tchad, de la Mauritanie, du Niger et du Burkina Faso, la production céréalière de la saison agricole 2006-2007 est en hausse de 19 pour cent par rapport à la production moyenne des cinq années précédentes.

Mais ces résultats occultent le fait que certains pays et régions sont déjà confrontés à des pénuries alimentaires, a fait remarquer Jean Zoundi, responsable de l’unité Transformation de l’agriculture et développement durable du club Sahel, basée à Paris.

« Vous pouvez avoir une bonne saison agricole une année, mais il subsistera toujours des zones à risque parce que les problèmes sont structurels », a souligné M. Zoundi.
« Beaucoup de populations restent vulnérables en raison de leurs faibles pouvoir d’achat et des difficultés qu’elles éprouvent accéder aux produits vendus sur les marchés, même si ces derniers sont approvisionnés. Cette situation n’est pas liée au fait que la saison a été bonne ou mauvaise ».

Chaque année, la région du Sahel connaît des taux de malnutrition supérieurs aux seuils d’urgence et doit faire face à des épidémies de paludisme, de tuberculose, de choléra et de méningite.

D’après les statistiques des Nations Unies, sur les quelque 550 000 décès d’enfants enregistrés chaque année dans cette région, plus de 50 pour cent de ces décès dus à des maladies liées à la sous-alimentation, ce qui laisse penser que ces enfants auraient survécu s’ils ne souffraient pas de malnutrition.

En 2007, beaucoup de familles et villages sahéliens pourraient connaître des pénuries alimentaires plus tôt que prévu, même si la région a enregistré des excédents alimentaires, a affirmé M. Zoundi.

Les stocks de vivres de l’année dernière commenceront à manquer dans de nombreuses zones d’ici le mois de mai, a-t-il prévenu, c’est-à-dire trois mois avant les premières pluies, et cinq mois avant la livraison des premières semences de maïs.

Des zones vulnérables ont été identifiées

Au Burkina Faso, où plus de la moitié des excédents alimentaires de la région ont été enregistrés, les zones susceptibles d’être confrontées à une pénurie alimentaire ont déjà été identifiées dans plusieurs départements du nord, du centre et de l’est du pays.
Au Niger, autre grand producteur de céréales, il existe des poches de malnutrition dans les régions de Tilaberi, Tahoua et Agadez, a souligné le Club du Sahel.

En Mauritanie, où les terres cultivables se raréfient et où près de 70 pour cent des aliments consommés sont importés ou offerts par des donateurs étrangers, la production de céréales est inférieure de 7,7 pour cent par rapport à la production moyenne des cinq années précédentes, a révélé le Programme alimentaire mondial (PAM) qui cite les chiffres de l’Organisation pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO).

Les populations les plus vulnérables vivent dans le sud du pays, dans les régions de Trarza, Brakna, Guidimakha et Gorgol, où le taux de malnutrition aiguë est supérieur à 10 pour cent, ce qui est au-dessus du seuil d’urgence défini par l’Organisation mondiale de la Santé, a ajouté le PAM.

Mardi, le PAM a lancé un appel de fonds d’un montant de 14,4 millions de dollars américains pour financer ses programmes d’aide alimentaire en Mauritanie et porter assistance à 165 000 personnes, dont 68 000 enfants.

« Dans la région, les transports de grandes quantités de vivres son rares, sauf si l’opération présente un réel intérêt financier », a déclaré Marcus Prior, le porte-parole du PAM en Afrique de l’Ouest.

D’après les données du Club du Sahel, la Mauritanie accuse un déficit de 83 300 tonnes si l’on tient compte de la production 2006-2007 et des besoins des 3,2 millions de Mauritaniens.
De l’avis de certains experts agricoles, cette situation est due à la mauvaise germination du riz dans plusieurs régions du fleuve Sénégal et à la mauvaise récolte enregistrée dans les régions de l’intérieur du pays.

Au Sénégal, la situation est loin d’être meilleure. Le déficit entre la production et les besoins des populations est de 187 100 tonnes. Pour les experts agro-alimentaires, cette situation s’explique par la mauvaise campagne agricole 2006, dans le nord du pays, et par la faible production de riz due au fait que les rizières n’ont pas suffisamment été irriguées par les eaux du fleuve Sénégal. A cela s’ajoute également la faible pluviométrie enregistrée l’année dernière dans plusieurs régions de l’intérieur du Sénégal.

La situation au Tchad est également préoccupante compte tenu des pénuries alimentaires observées dans la région de Kanem et dans tout l’Est du pays où le gouvernement tchadien est en proie à une rébellion.

Selon des experts agricoles, certaines régions du Mali ont également eu une mauvaise campagne agricole. Et les problèmes sont encore plus complexes dans les régions où les populations cultivent généralement du coton qu’elles vendent pour s’acheter des vivres, car les cours mondiaux des produits africains ont chuté.

Régulation des marchés

Selon M. Zoundi, le problème de la redistribution de la production céréalière régionale est un « des principaux problèmes » auxquels les Etats de la région du Sahel devront trouver une solution.

« Cette année, le stockage [de la production] et la facilitation de l’accès aux marchés ont constitué les deux principaux problèmes. Nous allons avoir une bonne production céréalière et alimentaire, mais la situation montre bien qu’il faut mettre en place un mécanisme permettant de s’assurer que les populations vulnérables peuvent avoir accès à la nourriture », a-t-il ajouté.

La problématique de la régulation des marchés est rendue complexe par une double nécessité : maintenir les prix des denrées alimentaires assez bas pour que le maximum de personnes puisse acheter de la nourriture, et assez haut, pour inciter les paysans à recommencer à semer en fin d’année, a conclu M. Zoundi.


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