Amepouh, la lutte des femmes contre le sida

Ses trois sacs gisant à ses pieds, Thérèse s’apprête enfin à rentrer chez elle: une nouvelle maison, pour une nouvelle vie. Par-terre, ses souvenirs se mêlent, des pagnes, des ustensiles de cuisine et les affaires de son mari et de l’un de ses enfants, tous deux morts du sida.

Après trois mois passés avec les femmes de l’association Amepouh, «Nous vaincrons!» en langue guéré, et malgré la douleur de la séparation, un large sourire illumine sa figure rebondie. Thérèse va retrouver les siens, son enfant, ceux qui désormais connaissent son histoire et l’accepte.

Thérèse n’est pas encore prête à se raconter. Pourtant, elle a toujours été présente aux discussions de groupe qui, deux fois par mois, réunissent en moyenne une centaine de femmes dans les locaux d’Amepouh, à Yopougon Toit Rouge, au nord de la capitale économique Abidjan.

Aminata, une des bénévoles de l’association, est plus prolixe. Cette femme de 38 ans, mère de trois enfants, a appris sa séropositivité il y a un an, par hasard.

«Au début, j’étais déprimée, je ne voyais que ma mort. J’étais prête à informer mes enfants que ce serait bientôt fini. Je cherchais même une photo de moi à agrandir pour l’accrocher dans la maison, en souvenir,» dit-elle.

«J’avais une amie dans l’association. Je suis venue et j’ai découvert ces femmes qui avaient gardé leur joie de vivre. Je me suis rendue compte que des femmes vivaient avec le VIH depuis plus de 12 ans.»

Sur les huit femmes qui ont fondé l’association en 1998, deux sont encore là. Malgré des débuts difficiles, en raison de leur manque de compétences et de moyens, quelque 500 adultes et 350 enfants, dont 40 pour cent vivent avec le virus, sont venus les rejoindre.

La Côte d’Ivoire est le pays d’Afrique de l’Ouest le plus touché par l’épidémie de VIH/SIDA, avec un taux officiel d’infection au VIH de l’ordre de 9,5 pour cent. Néanmoins, des études partielles et des estimations d’agences humanitaires annoncent des taux oscillant entre 12 pour cent au sud et 20 pour cent au nord, aux mains d’une rébellion armée depuis deux ans.

Avec la présence des soldats et la paupérisation des familles, la prostitution connaît une progression alarmante et les taux d’infection au VIH et aux infections sexuellement transmissibles (IST) atteignent des niveaux très inquiétants, selon les organisations humanitaires sur le terrain.

Les femmes sont les plus touchées, et dans certaines parties du pays comme à l’ouest, région d’origine de la présidente d’Amepouh, Christine Houssou Gonhi, presque la moitié des jeunes filles enceintes âgées de 12 à 18 ans souffrent d’IST, ce qui les rend plus vulnérables au VIH.

«Maintenant, les femmes bravent la maladie: vivre en association a changé le sentiment d’acceptation de soi,» estime Christine Houssou Gonhi.

«A chaque réunion, les femmes témoignent de la stigmatisation dont elles font l’objet et expliquent comment elles ont pu la vaincre. A partir de là, chacune évolue,» affirme t-elle.

Thérèse s’est retrouvée à la rue il y a trois mois, quand l’amie avec laquelle elle partageait un appartement l’a jeté dehors parce qu’elle ne supportait plus les nombreux effets secondaires de son traitement antirétroviral, des médicaments qui améliorent les conditions de vie des personnes qui vivent avec le sida.

Pour aider ces femmes rejetées par leur famille, leur époux ou leurs amis, Amepouh construit une maison d’accueil, située juste derrière une grande salle polyvalente. Selon sa directrice, la demande est très importante et les capacités actuelles de logement largement insuffisantes.

Néanmoins, grâce aux 15 millions de francs CFA (28 200 dollars) de la Banque mondiale, offerts pour la rénovation du centre, le soutien financier de Solidarité Action depuis quatre ans et un apport annuel de 1 830 dollars du ministère ivoirien de la lutte contre le sida, l’association peut continuer à soutenir ces femmes dans leur lutte contre la discrimination.

A chaque réunion bimensuelle, les habitants du quartier viennent assister à l’arrivée des participantes.

«…De nous voir en forme, avec notre beauté, ils ne savent plus si nous sommes malades ou pas,» s’amuse Houssou Gonhi. «Ils s’attendent à voir des squelettes.»

«Moi, j’ai accepté ce que j’ai…,» poursuit-elle. «Alors le regard des autres ne me fait rien.»

Pour combattre la discrimination, qui jette à la rue les femmes qui vivent avec le VIH et leurs enfants, Amepouh a mis en place une cellule d’encadrement efficace, qui accueille les visiteurs dès leur arrivée au centre. Une assistance médicale et psychologique est immédiatement offerte aux personnes qui en ont besoin.

Aminata tient la permanence du mercredi. Sans travail, elle se dédie à ces femmes rejetées.

«Les femmes qui viennent ici sont complètement abattues. On leur explique qu’elles peuvent vivre avec le VIH. On leur explique comment se comporter,» dit-elle.

Amepouh ne se contente pas d’attendre qu’elles trouvent leur chemin dans les dédales de cette banlieue populeuse. Cinq conseillères assistent les femmes dans les neuf centres de santé agréés par le ministère de la Lutte contre le sida pour la prescription des antirétroviraux, tandis que 15 autres se relaient dans les dispensaires de la ville.

Christine Houssou Gonhi attend avec impatience que les mentalités changent, que chacune ait à lutter contre la maladie et non contre son entourage.

«Aujourd’hui, le sujet est encore tabou,» confie t-elle. «Mais par notre énergie, j’espère que d’ici un à deux ans, on pourra en parler librement et demander dans la rue à un ami de nous prêter des médicaments ARV si on a oublié les nôtres.»

A la porte d’Amepouh, le grand frère de Thérèse l’attend, l’enfant dans les bras. C’est une conseillère familiale qui a eu raison de sa plus grande peur : sa famille.

Il y a deux mois, Thérèse a invité ses parents à venir la voir à Abidjan, eux à qui elle avait toujours caché son statut sérélogique. Ils sont venus de Bouaké, la grande ville du centre du pays devenue la capitale de la rébellion armée en septembre 2002.

Elle leur a annoncé la nouvelle. Depuis, son frère lui a trouvé une petite maison non loin de là. Grâce aux petites activités qu’elle exerce, Thérèse sait pouvoir s’en sortir. Elle sait, surtout, qu’Amepouh sera là pour la soutenir.