Les tensions ethniques menacent le sud-est

La circulation d’armes et d’anciens combattants du Liberia en Région Forestière, dans le sud-est de la Guinée, menace d’enflammer les querelles entre groupes ethniques, laissant craindre plus de violence et d’instabilité dans cette région enclavée entre le Libéria, la Sierra Leone et la Côte d’Ivoire, selon des travailleurs humanitaires et des mouvements de droits de l’Homme.

Les tensions entre les Guerzé, le groupe ethnique majoritaire en Guinée forestière, et les Konianké, membres du grand groupe mandingue originaire du nord du pays, perdurent depuis des années. Elles ont culminé lors des élections communales de 1991, lorsqu’une centaine de personnes ont été tuées lors d’affrontements entre les deux communautés.

Selon des responsables politiques locaux, au moins deux personnes auraient été tuées lors des violences qui ont éclaté le mois dernier à Nzérékoré, une ville carrefour de 500 000 habitants lovée au creux de la forêt, au pied des collines qui annoncent le Mont Nimba, 50 km plus à l’est.

Les choses auraient pu mal tourner si les forces de sécurité guinéennes n’étaient pas rapidement intervenues pour faire taire les armes automatiques dont les rafales ont résonné une partie de la nuit dans les quartiers nords de la ville, éloignée de quelques 850 km de la capitale Conakry.

Après plusieurs échanges de tirs entre des membres des deux communautés, les forces de sécurité ont restauré l’ordre et arrêté 200 personnes. De source gouvernementale, la plupart étaient des Konianké d’origine libérienne.

Un gros problème d’insécurité

« C’est un problème très simple, mais parce que la situation se dégrade dans le pays, ça a failli dégénérer, » a dit le préfet de Nzérékoré, le commandant Algassimou Barry.

« Nous avons un problème d’insécurité ici, mais les forces de sécurité n’ont ni les équipements ni les moyens de travail pour le gérer, » a t-il déclaré à IRIN.

« Nous sommes au cœur d’une région instable : il y a une prolifération des armes légères et des armes de guerre, les braquages à main armée se multiplient, ce qui est inhabituel chez nous et nous oblige à être toujours en alerte,» a t-il ajouté.

Les responsables gouvernementaux basés à Nzérékoré ont dit à IRIN que des centaines de personnes avaient été arrêtées à la suite des troubles des 16 et 17 juin ; 90 pour cent d’entre elles étaient d’origine libérienne.



Nzerekore se prepare a une nouvelle nuit de tension, au lendemain des affrontements entre groupes ethniques rivaux et des operations militaires de ratissage

Selon Jean-Marie Doré, qui dirige l’Union pour le Progrès en Guinée (UPG), un parti d’opposition, 238 personnes ont été arrêtées, dont 234 Konianké. Une centaine détenaient des armes de guerre.

Les commerçants konianké se sont installés en masse dans la Région Forestière à la suite de la France qui y a établi son administration à la fin du 19e siècle. Pour se faire obéir des peuples qui vivaient dans la forêt, la puissance colonisatrice s’est appuyée sur les Konianké, utilisés comme relais et supérieurs hiérarchiques, provoquant ressentissement et frustrations au sein des autochtones.

Ces dernières années, les difficultés de la région proviennent en grande partie de l’arrivée des Konianké du Liberia voisin, proches des deux mouvements rebelles qui se sont successivement battus contre l’ancien président Charles Taylor jusqu’à son départ au Nigeria, où il vit en exil depuis près d’un an.

Les habitants de Nzérékoré affirment que beaucoup de combattants libériens vivent en ville, des hommes armés devenus oisifs depuis la signature d’un accord de paix qui a mis fin en août 2003 à 14 ans d’une guerre civile meurtrière.

« Ils sont pleins en ville, tout le monde le sait, » a affirmé un membre d’une organisation de protection des droits de l’homme, qui vit à Nzérékoré.

« Nous savons où ils vivent, nous savons qu’ils ont toujours leurs armes et qu’ils appuient leurs frères Konianké quand il y a des problèmes entre les deux communautés, » a t-il dit.

Le recrutement des Guinéens se faisait ouvertement

Selon ce défenseur des droits de l’homme, qui appartient lui-même à l’ethnie Guerzé, quand la guerre civile a éclaté au Liberia en 1989, l’ULIMO (le Mouvement uni de libération pour la démocratie au Liberia, la principale faction à s’opposer à Taylor) recrutait en masse en Guinée.

Il a ajouté qu’au cours des années 90, nombreux avaient été les jeunes guinéens à accepter l’offre de l’Ulimo, un peu d’argent liquide pour aller combattre au Liberia.

Après deux ans d’accalmie, les opérations de recrutement reprennent, lorsque le LURD (les Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie), depuis sa base arrière en Guinée, prend les armes contre Taylor en 2000.

Le Général Président Lansana Conté aurait soutenu le LURD dans son offensive contre Taylor, ont soutenu des sources diplomatiques à Conakry et des habitants de Nzérékoré. Cette version a toujours été niée par les autorités bien que les recrutements de combattants se faisaient au su et au vu de tous.

Les habitants de la Région forestière ont affirmé qu’au temps de la guerre au Liberia, les rebelles allaient et venaient librement dans Nzérékoré, sans que les forces de l’ordre ne s’y opposent. Les choses ont commencé à changer depuis la fin du conflit, en août dernier.


Durant la guerre, tandis que les Konianké de la Région forestière avaient tendance à soutenir leurs parents rebelles au Liberia, avec l’accord tacite des autorités guinéennes, la plupart des Guerzé avaient de la sympathie pour Taylor, qui appartient à leur groupe ethnique.

«En tant que guinéen de la Région Forestière, c’était terrible de voir les opérations de recrutement se tenir au stade de Nzérékoré pour emmener les gens se battre contre Taylor, un homme de notre région, » se rappelle un employé d’une agence humanitaire.

Mais les Konianké ne sont pas les seuls à manier les armes dans la région.

Beaucoup de Guerzé sont aussi armés

Beaucoup de jeunes, dont certains issus de l’ethnie Guerzé, ont été armés et rapidement entraînés par le gouvernement avant d’être envoyés au combat contre les hommes de Taylor qui tentaient d’entrer en Guinée en 2000 et 2001 par le Liberia.

Des travailleurs humanitaires ont dit qu’une fois l’urgence passée et les milices démantelées, beaucoup de ces anciens combattants - officiellement connus sous le nom d’ex-volontaires - ont gardé leurs armes. Certains les utiliseraient désormais sur les barrages clandestins, hâtivement dressés la nuit dans les rues de Nzérékoré afin de soutirer de l’argent aux automobilistes.

Ces barrages étaient visibles dès que les premières rafales d’armes automatiques ont secoué les quartiers nord de la ville, lors des évènements de juin. Mais ils ont été rapidement détruits par l’armée.

Outre les choix politiques, les différences de croyance religieuse entre les Konianké et les Guerzé ont considérablement élargi le fossé entre les deux communautés.

Les Konianké sont majoritairement musulmans, tandis que les Guerzé, qui se considèrent eux-mêmes comme les maîtres légitimes de la forêt, sont chrétiens et animistes.

« Ils (les Konianké) ont pris la terre, ils ont commencé à faire du commerce et à vouloir imposer leur religion, leur culture et leur langue au peuple de la forêt. Ca a entraîné beaucoup de frustrations parmi les communautés locales, » a dit à IRIN ce défenseur des des droits de l’Homme.

« Dans beaucoup de villages autour de Nzérékoré, les Guerzé ne veulent pas que les Konianké y passent la nuit, ils se méfient d’eux et du peuple malinké en général. Ils ne se respectent pas, » a t-il dit.

Les Konianké eux-mêmes sont réticents à parler des récents évènements, et restent prudents vis-à-vis de l’étranger. « C’était la volonté de Dieu », ont-ils répondu, fuyant les questions.

Les affrontements et les intimidations entre les deux communautés n’ont pas seulement lieu en Guinée. Le mois dernier, une personne a été tuée à Gbarnga au nord du Liberia, lorsqu’un combattant du LURD d’ethnie konianké et un Kpellé (l’autre nom des Guerzé) se sont disputés au sujet d’une femme.

Les combattants libériens traversent facilement les frontières

La difficulté à contrôler les anciens combattants du Liberia en Guinée ne tient pas seulement au fait qu’ils sont protégés par leur communauté. Ils se mélangent aisément aux 50,000 réfugiés libériens qui ont trouvé un abri en Guinée Forestière - cinq camps, gérés par le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies, leur sont ouverts.

Les travailleurs humanitaires ont dit que les réfugiés allaient et venaient hors et dans les camps, ainsi qu’entre la Guinée, le Liberia et la Côte d’Ivoire, dont le nord est toujours occupé par des rebelles en grande partie d’origine malinké, un an après la fin officielle de la guerre.

Beaucoup d’habitants de Nzérékoré sont convaincus que les rebelles libériens sont à l’origine des troubles qui ont éclaté le mois dernier à Nzérékoré.

« Nous pensons que l’ULIMO (le nom générique donné par les populations locales aux rebelles libériens) était derrière les problèmes, » a dit un travailleur humanitaire d’une organisation locale. « Ils vivent en ville, ils n’ont pas de travail et ils sont toujours prêts à se battre puisqu’ils ont encore leurs armes, » a t-il ajouté.


La plupart des Konianke sont des hommes d'affaire avises, tres influents dans les transports et le commerce de la noix de cola

Des responsables du gouvernement ont dit que beaucoup d’anciens combattants libériens avaient ramené leurs armes de l’autre côté de la frontière depuis que les Nations unies avaient démarré le programme de désarmement des trois factions rebelles du Liberia.

Certaines de ces armes ont été envoyées en Côte d’Ivoire, où les Nations unies proposent 900 dollars à chaque combattant qui souhaite être démobilisé, contre seulement 300 dollars au Liberia.

« Notre inquiétude est que, armés ou pas, ils viennent s’installer en Guinée, » a dit à IRIN le gouverneur de la Région Forestière, le Colonel Lamine Bangoura.

« Nous voulons qu’ils restent dans leur pays, et la seule garantie pour qu’ils ne viennent pas faire des incursions en Guinée, c’est de leur donner du travail dans leur pays, » a t-il dit, ajoutant que les forces armées guinéennes manquaient de moyens pour assurer la sécurité sur les frontières.

« Nous garantissons la sécurité aux frontières, mais cela coûte cher et nous manquons de moyens humains, matériels et techniques : il nous faut maintenir les hommes sur place et les motiver, » a t-il ajouté.

Les populations perdent patience en période de vaches maigres

Selon le gouverneur Bangoura, les autorités guinéennes sont particulièrement préoccupées par les risques de violence liés à la période dite « de soudure » -- quand, entre juillet et septembre, les réserves de nourriture se sont épuisées et que les nouvelles productions ne sont pas encore prêtes à être récoltées.

« Nous sommes très vigilants, parce que nous sommes en période de soudure et c’est le moment où les gens ont le plus faim et sont les plus fragiles. Si la population locale résiste et ne porte pas assistance aux autres pour manger, les choses peuvent mal tourner, » a t-il expliqué.

Les travailleurs humanitaires basés dans la région ont prévenu que les combattants du LURD étaient convaincus que l’Etat guinéen ne les soutenait plus depuis le départ de Taylor pour le Nigeria et la restauration de la paix au Liberia. Ils ont ajouté que cela rendait la situation encore plus volatile.

Dore, qui n’a pas l’habitude de collaborer avec le président Conté, a appelé la population de la Région Forestière, dont il est originaire, à collaborer avec les autorités pour récupérer les armes.

« Les ex-combattants attendent un prétexte pour prendre leur revanche, » a dit Dore à IRIN lors d’une entrevue à Conakry. « Pour résoudre le problème, nous devons aider l’armée à rassembler les armes parce que nous savons où elles se trouvent. »

Un haut responsable des Nations unies à Conakry a annoncé que les Nations unies avaient demandé entre 20et 25 millions de dollars pour financer un programme intégré de transition qui permettrait, en Région Forestière, de collecter les armes, d’insérer les ex-volontaires guinéens et d’améliorer les infrastructures scolaires et sanitaires.

Cette initiative des Nations unies s’inscrit dans le cadre de l’assistance et de la stabilisation des pays de la Mano River - Liberia, Sierra Leone, Guinée et Côte d’Ivoire --, secoués par des guerres civiles depuis une vingtaine d’années.

« Nous devons réagir rapidement parce que c’est maintenant que nous risquons d’avoir des problèmes compte tenu de la dégradation de la situation économique et sociale en Guinée, » a dit cet expert des Nations unies basé à Conakry.

« Nous devons aider les populations vulnérables, sécuriser les communautés en protégeant l’environnement et leur sécurité par la collecte des armes et développer les écoles et les centres de santé, » a t-il ajouté.

Néanmoins, le gouvernement Guinéen semble déterminé à garder le silence sur la situation le long des frontières, imposant une étroite sécurité autour des zones potentielles de turbulence.

« La responsabilité de la Guinée et des organisations internationales est engagée, » a dit le Colonel Bangoura. « Nous appelons au calme, à un calme responsable. On a pu maîtriser la situation pendant dix ans, nous devons continuer ou nous en subirons les conséquences. »