Aliments enrichis – persuader le secteur privé de faire le bien

Le Nigeria vient tout juste de passer, en grande pompe dans la catégorie des pays à moyen revenu. Ce n’est pas le genre de pays que l’on associe à la faim généralisée ou un pays dont les habitants obtiennent normalement – ou s’attendent à obtenir – une aide alimentaire. Et pourtant, près d’un quart des jeunes enfants nigérians ont un poids insuffisant et environ 40 pour cent présentent un retard de croissance ; ils ne consomment pas suffisamment d’aliments nutritifs pour développer leur plein potentiel physique et mental.

Dans un pays qui compte 170 millions d’habitants, cela représente un grand nombre d’enfants, beaucoup trop pour n’importe quel programme d’alimentation. Nul besoin d’être un fervent défenseur de l’idéologie du libre marché pour croire que la meilleure façon de venir en aide à ces enfants – au Nigeria et ailleurs – est d’introduire des aliments plus nutritifs dans la chaîne de distribution normale du secteur privé et dans les petits commerces et les marchés locaux où s’approvisionnent les plus démunis.

« Même les gens qui vivent dans les régions rurales et travaillent à la ferme dépendent des marchés pour acheter de la nourriture pendant une partie de l’année, voire pendant toute l’année », a dit John Humphrey, de l’Institut d’études pour le développement (Institute of Development Studies, IDS), au Royaume-Uni. « Et lorsque nous parlons d’approvisionnement des marchés, nous parlons en effet du secteur privé. Pas seulement de Nestlé et d’Unilever et des grandes multinationales, mais d’un vaste éventail d’opérateurs œuvrant dans le secteur privé. »

M. Humphrey et ses collègues de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) font partie d’un nombre croissant de nutritionnistes et d’universitaires qui s’interrogent à savoir comment utiliser au mieux le pouvoir du secteur privé pour donner aux enfants les calories, mais aussi les vitamines, les minéraux et les micronutriments dont ils ont besoin.

Travailler en collaboration avec le marché

Certaines initiatives ont permis de fournir des micronutriments supplémentaires à la population par l’intermédiaire d’aliments déjà disponibles sur le marché. Dans de nombreux pays, l’iodation du sel a presque permis d’éliminer les cas de goitre et les autres symptômes de carence en iode. Mais les difficultés auxquelles est confrontée l’Éthiopie dans l’application de sa réglementation en matière d’iodation du sel montrent certaines des limites de cette approche.

Les pauvres achètent du sel en petites quantités sur les marchés. La plupart du temps, ce sel vient de producteurs artisanaux. L’iodation à petite échelle est plus difficile et plus coûteuse, mais le sel obtenu a la même apparence et le même goût que le sel non traité, qui peut être vendu meilleur marché.

Dans la région aride d’Afar, en Éthiopie, les producteurs de sel gemme ont fait pression contre l’obligation d’iodation. Mais le gouvernement a tenu bon. Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et d’autres organisations ont contribué à l’introduction de méthodes facilitant le traitement du sel par les petits producteurs et les travailleurs de la santé œuvrant dans les villages du pays se sont vu attribuer la responsabilité de tester le sel qui se vend dans leur région. Le pays est cependant loin d’avoir atteint une couverture universelle.

Selon M. Humphrey, le problème, c’est que les aliments enrichis sont des produits dits « de confiance ». « On vous dit que ce produit est riche en vitamines, mais vous pouvez en manger en quantité sans savoir s’il est réellement riche en vitamines ; vous êtes obligé de croire ce qu’on vous dit. C’est un gros problème, surtout dans le cas des aliments riches en nutriments. »

Les moyens classiques utilisés pour inspirer la confiance des consommateurs – la promotion de la marque, l’emballage et la publicité – entraînent aussi une augmentation du prix du produit. En fait, un prix élevé peut même permettre de persuader les clients que le produit est de bonne qualité. Un prix élevé a en effet quelque chose de rassurant (c’est d’ailleurs là-dessus qu’a misé une marque de bière connue avec le slogan « Reassuringly expensive »). Une étude sur les aliments de sevrage au Mali a révélé que Cerelac, un aliment pour bébé importé, se vendait mieux que les produits locaux similaires, même s’il était trois fois plus cher. De nombreuses mères ne pouvaient cependant s’en procurer en quantité suffisante pour en tirer un bénéfice notable.

Le défi de la réglementation

L’IDS s’est intéressé aux initiatives visant à tirer profit des fabricants et des systèmes de distribution locaux pour venir en aide aux enfants sous-alimentés au Ghana, au Nigeria et en Tanzanie. Dans les trois pays, la farine de blé doit être enrichie de fer et de zinc. Ce genre de programme fonctionne mieux lorsque la production est centralisée ; au Nigeria, par exemple, cinq grandes entreprises produisent la majeure partie de la farine de blé vendue au pays. Et parce que l’enrichissement de la farine est obligatoire, il n’est pas censé y avoir de problèmes au niveau du choix du consommateur ou de la concurrence de farines non enrichies et meilleur marché.

Or selon Ewan Robinson, un chercheur de l’IDS qui a travaillé sur les études de cas : « Au Nigeria, même si l’enrichissement est obligatoire depuis 10 ans et que les bailleurs de fonds ont investi de grosses sommes... une étude récente s’intéressant aux produits disponibles sur les marchés plutôt que dans les usines a révélé que seulement 25 à 30 pour cent des échantillons testés étaient conformes aux normes. C’est donc dire que, même dans ce contexte d’investissement et de soutien important, [les autorités] n’ont toujours pas réussi à inciter les fabricants à se conformer pleinement. Cela exige un suivi très rigoureux. »

Les aliments dits « complémentaires » – les céréales pour bébé et autres aliments de sevrage – sont particulièrement importants, car les bébés en sevrage présentent un risque élevé de sous-alimentation. Ils ne peuvent pas encore manger des aliments ordinaires, non enrichis, en quantité suffisante pour obtenir tous les nutriments dont ils ont besoin. De nombreuses mères achètent des aliments de sevrage, des marques internationales connues comme Cerelac, des marques locales respectées comme Gold’s Custard, au Nigeria, ou des mélanges de céréales sans marque, souvent produits à petite échelle par des femmes à la maison.

Des petits paquets de ces mélanges sont vendus sur les marchés locaux et consommés par les pauvres des régions rurales. « Ces micro-entreprises sont extrêmement dynamiques, mais la qualité de leurs produits varie considérablement. Une étude réalisée sur des échantillons de ces produits au Ghana a révélé que certains d’entre eux étaient des mélanges de farines, notamment de soja et d’autres grains, et étaient équivalents à certains produits internationaux en termes de valeur nutritive, mais que d’autres étaient totalement inadéquats. Et il n’y avait aucun moyen de les distinguer », a dit M. Robinson.

Le défi est donc de trouver une façon d’introduire une forme de contrôle de la qualité. La bonne nouvelle qui a émergé de l’étude au Mali était que les mères, même pauvres et peu éduquées, étaient prêtes à payer un supplément pour des aliments qu’elles savaient être meilleurs pour leurs bébés, et que ce supplément suffirait à financer un programme de certification permettant d’identifier les mélanges qui sont réellement nutritifs. Il pourrait aussi y avoir un système de franchise qui garantirait la conformité aux normes.

Mais le problème reste l’application. Si l’on peut généralement décrire le Ghana comme un pays respectueux des lois et bien organisé, M. Humphrey a cependant dit à IRIN : « Au Ghana, la capacité de l’État à réglementer les divers secteurs de l’industrie alimentaire – et même à inspecter les usines – est très limitée, tout comme sa capacité à analyser le contenu des produits. Nous ne disons pas que les États ne peuvent rien faire, mais nous avons eu affaire à de nombreux cas dans lesquels les États avaient manqué à leur responsabilité de réglementation, et nous sommes donc sceptiques quant à leur capacité à le faire. »

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