Les ressortissants somaliens ciblés dans la capitale kényane

Des milliers de ressortissants somaliens ont été arrêtés et détenus lors d’une opération de police qui se déroule actuellement au Kenya. Cette opération, baptisée « Usalama Watch » (usalama signifie « sécurité » en Swahili) concerne surtout Eastleigh, une banlieue de Nairobi surnommée le « petit Mogadiscio » en raison de sa forte population somalienne.

Les descentes de police ont commencé le 2 avril pour répondre à une série d’attentats à la bombe qui a fait six morts et plus de 20 blessés dans le quartier d’Eastleigh. La majorité des personnes arrêtées sont retenues au stade Kasarani – un complexe sportif où l’équipe nationale de football a l’habitude de jouer – transformé temporairement en poste de police.

Le gouvernement a affirmé que l’opération avait pour but d’arrêter les auteurs des attentats et d’identifier les sympathisants des insurgés d’Al-Shabab. Les chefs communautaires musulmans et somaliens, ainsi que les défenseurs des droits s’y opposent pourtant farouchement, estimant qu’il s’agit d’une nouvelle opération musclée qui cible injustement les ressortissants somaliens.

Arrestations massives

Le 11 avril, Human Rights Watch (HRW) a déclaré dans un communiqué que la police kényane et les autres services de sécurité devaient mettre fin aux arrestations et aux détentions arbitraires, à l’extorsion et aux autres violations des droits perpétrées à l’encontre des Somaliens durant l’opération de police. Plus tôt, HRW avait indiqué que la directive, ordonnant aux réfugiés présents dans les zones urbaines de retourner dans les camps de réfugiés, était contraire à un arrêt de la Haute cour kényane.

Le 9 avril, le ministre de l’Intérieur kényan, Joseph Ole Lenku, a déclaré lors d’une conférence de presse à Nairobi qu’environ 3 000 personnes avaient été arrêtées lors de l’opération de police et que 82 migrants en situation irrégulière avaient été reconduits à Mogadiscio. L’ambassadeur de Somalie au Kenya, Mohamed Ali Nur Ameriko, a accompagné les Somaliens expulsés en avion et a déclaré à IRIN que leur retour en Somalie était volontaire.

Mais d’après HRW, le gouvernement doit également mettre un terme aux expulsions expéditives et permettre à tous les Somaliens en situation irrégulière de déposer une demande d’asile ».

Le 7 avril, lors d’une réunion à Nairobi, M. Ole Lenku a déclaré à son homologue somalien, Abdullahi Godah, que tous les réfugiés somaliens en situation irrégulière arrêtés pendant l’opération seraient expulsés.

Des réfugiés qui se trouvaient parmi les personnes arrêtées ont été reconduits dans le camp de réfugiés de Dadaad, dans l’est du Kenya.

Fin mars, M. Ole Lenku avait ordonné à tous les réfugiés de rejoindre immédiatement les camps de Dadaab et Kakuma, leur interdisant de se trouver à l’extérieur.

« Il n’y a pas de camps de réfugiés déterminés en dehors de ces zones. Les réfugiés qui ne respecteront pas cette directive tomberont sous le coup de la loi. Par conséquent, tous les centres d’enregistrement des réfugiés dans les zones urbaines - Nairobi, Mombasa, Malindi, Isiolo et Nakuru – sont fermés par la présente », avait-il déclaré.

Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), il y a environ 550 980 réfugiés et demandeurs d’asile au Kenya, dont 50 800 à Nairobi. La plupart des réfugiés et des demandeurs d’asile sont originaires de Somalie.

Interrogé par IRIN, Emmanuel Nyabera, porte-parole du HCR au Kenya, a déclaré que le HCR négociait avec le gouvernement pour avoir accès aux ressortissants arrêtés.

M. Nyabera a également rappelé que le retour des réfugiés somaliens dans leur pays devait être volontaire. « Selon l’accord tripartite conclu en novembre [entre le HCR, le Kenya et la Somalie], le retour doit être volontaire pour les personnes qui ont vraiment demandé l’asile au Kenya, qui sont réfugiées au Kenya. Tout ce que nous pouvons faire est de continuer à le rappeler au gouvernement, ce que nous faisons régulièrement. »

Dans un communiqué de presse antérieur, le HCR avait lancé un appel aux « aux autorités policières afin qu’elles respectent les droits de toutes les personnes arrêtées et les traitent humainement et de façon non discriminatoire ».

Toujours dans ce communiqué, « le HCR a demandé que ses employés et ceux de ses partenaires puissent avoir accès aux réfugiés et aux demandeurs d’asile détenus. Cet accès permettra au HCR d’identifier de manière appropriée les réfugiés, les demandeurs d’asile et autres personnes relevant de sa compétence. Nous pourrons aussi fournir une assistance aux détenus et obtenir leur libération le cas échéant ».

Les Somaliens visés

Selon Yusuf Hassan, député de la circonscription de Kamukunji, à Eastleigh, comparer le quartier à Mogadiscio n’est pas justifié, car cela sous-entend que c’est un avant-poste de la république somalienne et non une partie du Kenya. Cette perception négative expliquerait aussi pourquoi les Somaliens se sentent injustement ciblés.

« Nous soutenons toutes les opérations qui visent à éradiquer des criminels en tous genres, mais nous nous opposons à la nature de cette opération. Le gouvernement doit exercer une surveillance policière intelligente, collecter des renseignements et lutter contre la corruption au sein des forces de police [plutôt] que de cibler [une] communauté en particulier », a déclaré à IRIN Ahmedkadar Ali, un blogueur kényan d’origine somalienne.

« Les Somaliens servent de bouc émissaire pour expliquer l’échec de la police. La corruption est le plus grand obstacle à la stabilité du Kenya sur le plan de la sécurité. La police mène actuellement une stratégie réactionnaire à court terme qui ne donnera rien. »

Sur le compte Twitter du ministère de l’Intérieur, M. Ole Lenku a affirmé que des arrestations avaient eu lieu dans tout le pays et pas seulement à Eastleigh. Il a ajouté que les criminels devaient quitter le pays et que la mission était de défendre le Kenya, soulignant que « Eastleigh était un lieu de non-droit depuis plus de 20 ans ».

Concernant la présence massive de réfugiés somaliens vivant à Eastleigh plutôt que dans les camps de Dabaab et Kakuma, M. Ali Nur Ameriko a déclaré que les réfugiés, qu’ils soient somaliens ou non, pouvaient vivre où ils voulaient à condition de respecter les lois du pays. « Certains réfugiés sont habilités par les autorités des Nations Unies compétentes à vivre dans les grandes villes. S’ils ne le sont pas, ils feront tout pour gagner les villes, d’où la corruption. »

En effet, la corruption des forces de sécurité est souvent considérée comme la cause de l’infiltration d’insurgés d’Al-Shabab dans le comté.

L’inspecteur général de police, David Kimaiyo, a mis en garde ses agents contre les pots-de-vin en écrivant sur Twitter : « Nous avons mis en place de véritables mécanismes pour lutter contre la corruption et ceux qui seront pris à recevoir ou à verser des pots-de-vin durant l’opération seront poursuivis en justice ».


De nombreuses accusations

Cheikh Mohamed Ibrahim Shakul, un chef communautaire kényan d’origine somalienne, accuse le gouvernement de procéder à des arrestations arbitraires de personnes âgées, de femmes et d’enfants. Des pillages sont également dénoncés.

Abbas Mohammed, député de la circonscription du Wajir Est, dans le nord-est du Kenya, a ajouté que l’opération était « inhumaine et contraire à la Convention de Genève. Même si ce sont des étrangers, même si ce sont des réfugiés, ce que la police kényane est en train de faire est réellement injuste ».

« Selon l’accord tripartite conclu en novembre, le retour doit être volontaire pour les personnes qui ont vraiment demandé l’asile au Kenya, qui sont réfugiées au Kenya. Tout ce que nous pouvons faire est de continuer à le rappeler au gouvernement, ce que nous faisons régulièrement »

Nimo Nur Hajji, 25 ans, faisait partie des personnes expulsées. Elle a déclaré s’être rendue à Nairobi il y a environ deux semaines pour recevoir des soins. Elle s’est entretenue avec IRIN par téléphone lorsqu’elle était au centre de détention de l’aéroport international Jomo Kenyatta, une heure avant son expulsion vers Mogadiscio.

« Je suis venue de Garowe [capitale administrative du Puntland] pour des raisons médicales. J’avais rendez-vous avec un médecin le 15 avril, mais j’ai été obligée de quitter le pays. Ce n’est pas moi qui l’ai choisi », a expliqué Mme Hajji.

Elle s’est plainte du froid et de la faim pendant ses trois jours de « garde à vue » au stade Kasarani. Mais selon M. Ole Lenku, le stade est utilisé « uniquement pour vérifier l’identité des suspects et ces derniers ne passent pas la nuit sur place. Il a également été dit dans la presse qu’il était utilisé comme poste de police. Les suspects déclarés innocents sont immédiatement libérés ».

La Commission nationale kényane des droits de l’homme (KNHCR) a dit avoir reçu, au cours de la semaine dernière, « plusieurs plaintes de violation des droits contre les services de sécurité de l’État, dans le cadre de l’opération de police. Les plaintes font état d’arrestations arbitraires, d’extorsion, de vol, de pillage de propriétés, de harcèlement sexuel, de détentions arbitraires, d’expulsions illégales, de torture, ainsi que de traitements inhumains et dégradants ».

Si les agents de la KNHCR se sont vu refuser l’entrée dans le stade Kasarani, ils ont déclaré avoir des renseignements « faisant état de méthodes et de comportements graves de la part de la police kényane, qui constituent des violations de la constitution, des normes et des principes universels des droits de l’homme. Lors d’une conférence de presse le 10 avril, le gouvernement a rejeté les accusations de la KNHCR.

Le ministre M. Ole Lenku avait déjà déclaré : « aucun rapport de corruption ou d’accusation de viol n’a été établi jusqu’à présent et l’opération [de police] se déroulera dans le respect de la loi. C’est la priorité numéro un du pays ».

Le Kenya fait face à une recrudescence du nombre d’attaques d’Al-Shabab depuis le déploiement de ses troupes en Somalie en 2011.

En septembre 2013, une attaque meurtrière d’Al-Shabab a fait au moins 67 morts dans un centre commercial luxueux de Nairobi.

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